Culture

Obamania

Marc Ménonville, mis à jour le 11.06.2009 à 11 h 45

Le mot de la semaine

On confesse avoir eu d'abord le projet d'aborder la rupture (ce n'est que partie remise, que nos fidèles lecteurs se rassurent). L'obamania l'a supplantée avec la force de l'évidence et la rigueur de la nécessité. Barack Obama à droite, Barack Obama à gauche, Barack Obama devant, Barack Obama derrière: ces jours derniers, semble-t-il, il n'y en a plus que pour le nouveau président des États-Unis. Si nouveau qu'il n'a guère encore eu le temps d'agir, sauf à démontrer plus qu'une propension aux bons sentiments, à l'hésitation - presque à la palinodie - et à l'oubli - si ce n'est la trahison - de ses promesses de campagne.

De même qu'il y a «plusieurs demeures dans la maison du Père» selon l'Évangile, il y a en France cent mille manières de céder à l'obamania. N'en retenons, pour garder la bouche fraîche, que quelques-unes. Celle de la Presse économique et financière, par exemple, qui, par habitude ou paresse intellectuelle, n'attend que de l'Amérique la fin de la Crise, avec un grand C, et applaudit des deux mains des décisions à donner froid dans le dos au citoyen qui tente d'y voir plus loin que la prochaine séance de Wall Street. Celle des journaux people, prompts à gloser les robes de Michelle Obama — aussitôt mise en concurrence, d'ailleurs, implicite ou explicite, avec Carla Bruni — à commenter le choix, presque cornélien, du toutou présidentiel ou à s'attendrir sur les frimousses des petites filles du couple (dont, au passage, on a oublié les prénoms). Celle des hebdomadaires d'opposition, où l'obamania, sous une forme galopante, parfois fulminante, n'est que l'un des noms de l'antisarkozysme. Mais la Démocratie réussit mieux, expliquait Tocqueville, sur l'autre rive de l'Océan.

Ne négligeons pas les blogueurs, les internautes et les buzzeurs qui, eux aussi, frappés d'émulation, obamanient (du verbe obamanier: c'est tout chaud, ça sort de la chaîne) à tire-larigot. On en conclura que chaque génération se donne les idoles qu'elle mérite, ou qu'on lui impose.

Le fait est que l'obamania à la française apparaît comme une création ex nihilo des médias, à partir d'un basculement qui eût ravi les structuralistes de notre jeunesse. Non sans motifs, les éditorialistes hexagonaux s'étaient attaqués au peu d'esprit critique des journalistes d'outre-Atlantique à l'égard de George W. Bush et de sa guerre d'Irak. Un reporter embedded, affirmions-nous, n'est plus qu'un porte-parole: la voix de son maître. Si méprisé et haï était chez nous, en général, et dans l'information, en particulier, l'ancien gouverneur du Texas que Barack Obama, qui n'a eu ici d'autre mérite que de lui succéder, fait figure d'ange après un suppôt de Satan. Par renversement, le soulagement a mené à l'adoration et à l'aveuglement.

À propos de mérites, hâtons-nous d'en dresser le catalogue. Barack Obama est grand, très grand, beau gosse (dans le style Apollon de plage), bon orateur et afro-américain à moitié. Point final. Cela suffit-il à en faire un autre Wilson, un autre Roosevelt, un autre Truman, un autre Kennedy? Voire, pour le social, un autre Johnson? On se permet, pour le moment, d'en douter. Le Jacques Brel des «ames patronnesses», lui, aurait raillé:

Démentant le maréchal Pétain, nous n'avons pas la mémoire courte. Et voici que nous posons une question de fond: l'obamania, tellement glamchic, si tendance, ne serait-elle pas le dernier avatar de la tontonmania qui causa naguère de vrais ravages? Il faudrait être au moins le second Jack Lang pour en décider, le jumeau putatif de Georges Kiejman pour instruire l'opinion et une autre Laure Adler pour en trousser la chronique. Au moins.

En attendant, le ridicule obamaniaque ne tue pas. C'est heureux. Quelles hécatombes, sinon, n'aurait-on pas déplorées parmi nos confrères et les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs —peut-être slateurs — qui les suivent!

Marc Menonville

crédit: Reuters/Kevin Lamarque; Barack Obama

Marc Ménonville
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