Qui sont les oubliés du prix Nobel?

Winston Churchill (prix Nobel de littérature en 1953) et Charles de Gaulle.

Winston Churchill (prix Nobel de littérature en 1953) et Charles de Gaulle.

Charles de Gaulle, Jorge Luis Borges, Joan Robinson ou Alexandre Yersin n'ont jamais reçu le fameux prix. Retour sur les oubliés de chacune des six catégories.

Huit cent vingt-six personnes et vingt organisations ont reçu, de 1901 à 2011, un des six Prix Nobel —dont six à plusieurs reprises, y compris la Française Marie Curie. Le compte est bon? Pas tout à fait: dans chaque catégorie, ont peut identifier des «oubliés du Nobel», ou en voie de l'être, qu'ils aient été oubliés pour des raisons politiques, scientifiques, linguistiques, qu'ils aient été victimes de la règle des «trois lauréats maximum par prix» ou qu'ils soient simplement morts trop tôt, puisque les prix posthumes, déjà exceptionnels auparavant, sont interdits depuis 1974.

Un palmarès alternatif qui en dit donc long sur les logiques à l'oeuvre pour chacun de ces prix dont Alfred Nobel réclamait qu'ils soient remis «aux personnes qui ont rendu l'année précédente les plus grands services à l'humanité».

Michel Alberganti, Jean-Yves Nau, Jean-Marie Pottier, Charlotte Pudlowski et Daniel Vernet

Médecine

Date de remise: 8 octobre 2012

Année de création: 1901

Nombre de lauréats: 199

Alexandre Yersin (via Wikimedia Commons)

Alexandre Yersin est parfois présenté comme un symbole de l’ingratitude humaine. Il avait tout pour recevoir le Nobel de médecine  —tout sauf l’envie de postuler et le goût du paraître. Bien d’autres choses à faire que de quémander ces rutilantes charentaises suédoises.

Pastorien de la première heure, il découvre le micro-organisme responsable de la peste à l’âge de trente ans, à Hong Kong où le gouvernement français vient de le dépêcher en urgence. Il le découvre seul, sous son microscope et à la barbe d’une équipe japonaise formée en Allemagne par Robert Koch. Koch, célèbre découvreur du bacille tuberculeux, adversaire historique de Louis Pasteur et lauréat du cinquième prix Nobel de médecine (1905), que Louis, mort la même année qu’Alfred Nobel, attend encore.

Une anomalie, ce non-Nobel de Yersin? Pas vraiment: la découverte des germes infectieux n’a guère été primée par le jury de Stockholm: si l’on excepte Koch et le militaire français Charles-Louis-Alphonse Laveran (en 1907, pour le paludisme), il faudra attendre 2008 (Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi) pour les travaux pionniers de 1983 sur le virus du sida, apparu en 1981.

C’est qu’une bonne partie de la révolution pastorienne (identification des germes, méthodes préventives et curatives) avait été accomplie avant la mise en place de ce système quelque peu baroque de distinction honorifique et financière. C’est aussi que, concernant la médecine, les lauréats ne sont pas toujours —et de très loin— ceux qui ont fait avancer la cause de leur art et progresser celle de la santé publique.

Deux raisons majeures plaidaient pour que Yersin ait le Nobel. D’abord, la primauté de son travail, ensuite la durée de sa vie.

En 1894, la peste était de retour en Chine, et le monde tremblait d’autant plus qu’il pressentait que, pour la première fois, la peste allait se répandre sur terre et mer à la vitesse des chevaux-vapeurs: «Il conserve le souvenir des vingt-cinq millions de morts que la peste avait moissonnés en Europe entre 1348 et 1350, des 75.000 Londoniens morts en 1665, des 40.000 Marseillais morts en 1720», rappellent Henri H. Mollaret et Jacqueline Brossollet dans Alexandre Yersin ou le vainqueur de la peste (Fayard, 1985), le meilleur sinon le seul ouvrage sur cet homme privé du Nobel et qui n’en fit pas un ulcère.

Une fois le germe de la peste découvert par Yersin sous l'oeil ironique des Anglais, les barons de l’institution nourrie à la dynamite suédoise eurent près d’un demi-siècle pour le distinguer, car après quelques petites escarmouches avec ses confrères japonais, personne ne contesta plus la paternité de sa découverte.

Rien de comparable avec les polémiques médiatisées et assassines qui suivirent l’attribution du Nobel 2008 à deux chercheurs de l’Institut Pasteur de Paris, polémiques concernant un membre de leur équipe (Jean-Claude Chermann) et le célèbre patron de l’équipe américaine concurrente (Robert Gallo). Rien de comparable non plus avec les remous de la non-attribution du prix 1989 au Français Dominique Stehelin en même temps qu’à ses confrères Harold Varmus et J. Michael Bishop à propos du décryptage des mécanismes viraux du cancer.

Suisse solitaire, Yersin était devenu un Indochinois. Nullement hautain, mais distant. Et libre. Rien ne se fit, hors une Légion d’honneur. Où qu’elles soient, les institutions n’aiment guère les francs-tireurs.

Rassurons-nous, Yersin continue à faire écrire et rêver, comme en témoigne un récent ouvrage de Patrick Deville. Et il a, au fond, mieux que le Nobel: au Vietnam, à Dalat, on vénère sa mémoire, et ses pairs ont baptisé la bête Yersinia pestis, du nom de cet homme qui, orphelin de père, choisit de ne pas avoir d’enfant.

J.-Y.N.

Physique

Date de remise: 9 octobre 2012

Année de création: 1901

Nombre de lauréats: 192

Jocelyn Bell Burnell (via Wikimedia Commons)

Née en 1943, Jocelyn Bell Burnell a été la première à détecter, en 1967, les pulsars, ces étoiles à neutrons tournant très rapidement sur elles-mêmes. A l’époque, elle travaille à l’université de Cambridge dans un laboratoire dirigé par Antony Hewish: en 1968, ils publient ensemble leurs résultats dans la revue Nature et reçoivent, en 1973, la médaille Michelson.

L’année suivante, le prix Nobel de physique est attribué pour le première fois à des astronomes: Antony Hewish et son collègue Martin Ryle. Jocelyn Bell Burnell a disparu… Certains astronomes font valoir qu’elle n’a fait que collecter les données interprétées par son patron. D’autres sont outrés par son éviction. Hewish ne prend pas sa défense…

Disparu en 2011 à 97 ans, le Français d’origine russe Anatole Abragam était lui considéré comme le pionnier de la résonance magnétique nucléaire, la RMN, qui a conduit à l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) en médecine. Directeur de la physique au CEA de 1965 à 1970, puis professeur au Collège de France, il aura vu passer un grand nombre de prix Nobel dans sa discipline sans jamais l’obtenir lui-même: Isidor Isaac Rabi en 1944, Felix Bloch et Edward Mills Purcell en 1952, Richard R. Ernst en 1991, Kurt Wüthrich en 2002 ainsi que Paul Lauterbur et Sir Peter Mansfield en 2003 pour l’IRM.    

Parmi ceux qui n’ont pas eu de chance, on trouve aussi le mathématicien et physicien suisse Ernst Stueckelberg (1905–1984). Deux fois, il aurait pu avoir le Nobel et il mourra sans l’avoir eu. D’abord en 1949, pour avoir fourni une explication théorique de l’interaction nucléaire forte. C’est alors le japonais Hideki Yukawa qui obtient le prix.

Puis en 1965. Cette année-là, lorsque Richard Feynman reçoit la distinction pour le développement de l’électrodynamique quantique, avec Julian Schwinger et Sin-Itiro Tomonaga, il déclare au sujet d’Ernst Stueckelberg:

«C’est moi qui suis couvert de toute la gloire alors que ce devrait être la sienne.»

Ce prix Nobel a évincé un autre candidat célèbre, Freeman Dyson, né en 1923, et qui s’est illustré dans le même domaine. Toujours vivant, ce dernier n’aura sans doute jamais le Nobel, d’autant que, outre ses théories sur la colonisation extraterrestre, ses prises de position critiques sur le réchauffement l’ont rapproché des climatosceptiques.

Si les Français nobélisables dans ce domaine ont encore un peu de temps devant eux (Serge Haroche, spécialiste de l’électrodynamique, la logique et l’information quantique, a 68 ans; Alain Aspect, qui pourrait être primé pour son test du paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen de la mécanique quantique, 65 ans; Jean Dalibard, cité pour ses travaux sur les tourbillons quantiques et les états fortement corrélés d’atomes ultra-froids, seulement 54 ans), le comité devra vite se décider pour éviter de «louper» un lauréat médiatique: le Britannique Peter Higgs, qui a donné son nom à la «particule de Dieu» presque découverte au Cern début juillet, va sur ses 84 ans. Que faire? C’est la question qu’a dû se poser le comité Nobel pendant tout l’été…

M.A.

Chimie

Date de remise: 10 octobre 2012

Année de création: 1901

Nombre de lauréats: 160

Lise Meitner et Otto Hahn, en 1913. Department of Energy/Office of Public Affairs via Wikimedia Commons.

Parmi les victimes du comité Nobel qui font l’unanimité, l’une des plus célèbres est sans conteste Lise Meitner (1878-1968). Cette autrichienne juive, devenue suédoise, a fait partie de l’équipe ayant découvert la fission nucléaire grâce au bombardement d’uranium avec des neutrons, à partir de l’équation d’Einstein E=MC2. Moment critique et rocambolesque de son histoire, sa fuite précipitée d’Allemagne en 1938 avec 10 marks en poche et l’aide des physiciens néerlandais Dick Coster et Adriaan Fokker, après avoir été dénoncée par le nazi Kurt Hess, lui permet de se réfugier à Stockholm.

Mais elle laisse en Allemagne Otto Hahn, avec qui elle a travaillé pendant trente ans et découvert les bases de la fabrication de la bombe atomique. Hahn obtient le prix Nobel de chimie en 1944 après avoir publié ses résultats sans mentionner Lise Meitner, en raison, dit-on, du climat politique de l’époque.  Néanmoins, Meitner fut nominée plusieurs fois ensuite, pour les Nobel de chimie et de physique, sans jamais obtenir la réparation de ce que beaucoup de scientifiques considèrent aujourd’hui comme un vol pur et simple. 

Parmi les chimistes malheureux, on cite aussi un Français, Henri Kagan, né en 1930, pionnier de la catalyse asymétrique. Ses travaux en synthèse organique ont eu des applications importantes dans l’industrie pharmaceutique et, en 2001, lorsque le prix Nobel de chimie a été attribué à Barry Sharpless, à Ryōji Noyori et à William S. Knowles, certains ont considéré qu’il avait été oublié. Un cas de figure qui se produit parfois, car le prix ne peut être attribué à plus de trois lauréats en même temps.

Et l'échec aux Nobel peut avoir des conséquences dramatiques. Ainsi, Gilbert Newton Lewis (1875-1946) est mort juste après avoir diné avec Irving Langmuir, prix Nobel de chimie en 1932, à Berkeley. Lewis, lui, ne l'a jamais obtenu malgré 35 nominations. Pourtant, il avait découvert les liaisons covalentes (mise en commun d'un électron par deux atomes) et créé, en 1926, le terme photon, qui a été adopté pour nommer le quantum de lumière décrit en 1905 par Albert Einstein. Décédé ce soir du 23 mars 1946, une heure après son retour dans son laboratoire, il est officiellement mort d'une maladie cardiaque, mais certains pensent qu'il s'est suicidé.

M.A.

Littérature

Date de remise: non fixée, probablement le 11 octobre 2012

Année de création: 1901

Nombre de lauréats: 108

Jorge Luis Borges (José María Pepe Fernández, via Wikimedia Commons)

«Donnez à Céline le prix Nobel!», s’écriait Roger Nimier en 1956. Le chef de fil des Hussards, comme beaucoup de ses contemporains, souhaitait ardemment voir l’auteur du Voyage au bout de la nuit récompensé. Mais ni lui ni ses autres admirateurs ne furent entendus: Céline mourra en 1961 sans l’avoir reçu.

Rien de très surprenant selon Josepha Laroche, auteure de Les Prix Nobel, sociologie d'une élite transnationale (Liber):

«Il n’y a pas d’équation entre la valeur littéraire et le Nobel. Un grand écrivain novateur ne mérite pas forcément le prix. Il s’agit d’incarner dans sa personne, mais aussi dans son œuvre, des valeurs de respect des droits des peuples. Le Nobel, y compris en littérature, a pour horizon la pacification des relations internationales.»

Céline, auto-déclaré «ennemi numéro 1 des Juifs», exilé à Sigmaringen avec la cour de Pétain, n’y participait pas vraiment.

Mais, selon David Damrosch, professeur de littérature comparée à Harvard, et auteur de Qu’est-ce que la littérature mondiale?, les motifs de refus ne sont pas toujours si nobles. «Il y aura toujours des oubliés de pays plus petits, au rayonnement moindre et aux auteurs peu traduits», avance-t-il. Témoin, la liste des langues primées, avec 26 Nobel de langue anglaise et 13 en français:

«Les choix du jury Nobel représentent une perspective très occidentalo-centrée, voire européano-centrée. D’ailleurs, quand des pays non-occidentaux sont récompensés, c’est plus facile si les auteurs écrivent dans une langue très parlée. Le fait que Wole Soyinka écrive en anglais l’a sans doute servi, par exemple. A l’inverse, la Serbie compte de très grands écrivains et seul Ivo Andrić a reçu le Nobel en 1961. Milorad Pavic, immense écrivain serbe, ne l’a jamais eu par exemple.»

Un seul écrivain de langue arabe a déjà été récompensé, Naguib Mahfouz, rappelle Bernadette Mimoso-Ruiz, professeur de littérature et directrice de la Recherche à l'Institut catholique de Toulouse: «La littérature des grands auteurs arabes contemporains est souvent très contextualisée, assez sociale, ce qui laisse parfois penser, à tort, que cela ne correspond pas à l’exigence universaliste du Nobel.» Selon elle, Boualem Sansal, Gamal Ghitany ou Rachid Boudjedra sont pour l’instant des oubliés du Nobel.

Le biais du prix concerne aussi le genre littéraire. «Beaucoup de poètes ont été récompensés, explique Josepha Laroche, c’est dans un esprit fidèle à Alfred Nobel», lui-même féru de poésie. A l’inverse, la littérature de genre est largement défavorisée, de même que les écrivains qui privilégient une multitude de petits ouvrages aux grandes sommes.

C’est sans doute pourquoi, selon David Damrosh, Italo Calvino n’a jamais été nobelisé: «C’étaient de petits livres énigmatiques qui s’apparentaient parfois à de la science-fiction pour le public, de petites perles. A l’instar de Borges, reconnu pour ses nouvelles» — et qui est resté silencieux pendant que la junte militaire était au pouvoir en Argentine.

Comme dans d’autres disciplines, le Nobel a aussi «raté» certains écrivains morts trop jeunes: Proust (51 ans, mort moins de trois ans après son Goncourt), Rilke (51 ans) ou Lorca (38 ans), par exemple.

Reste enfin le cas des goûts discutables du jury. «Certains choix sont inexplicables», estime Bernadette Mimoso-Ruiz. «Les résultats de la période 1930-1939 sont assez pauvres», reconnaît le Nobel sur son site:

«La période offre plusieurs lauréats légitimement jugés médiocres, et qui cachent autant de négligences: Virginia Woolf aurait dû être récompensée à la place de Pearl Buck, etc.»

Le journaliste et auteur américain Ted Gioia a d’ailleurs inventé un monde alternatif du Nobel:

«S’ils voulaient vraiment faire preuve de courage, ils primeraient un auteur de littérature de genre ou de pop culture. Disons, J.K. Rowling. Qui, après tout, a fait davantage qu’elle pour favoriser la lecture, au cours des dernières décennies?»

C.P.

Paix

Date de remise: 12 octobre 2012

Année de création: 1901

Nombre de lauréats: 121 (101 individus et 20 organisations)

Helmut Kohl à la porte de Brandebourg, en 1989 (F. Lee Corkran via Wikimedia Commons)

Si l’on considère la liste des prix Nobel de la paix depuis le début du XXème siècle, on trouve des militants des droits de l’homme, des organisations caritatives, des hommes politiques qui ont fait la paix après avoir fait la guerre. Ou des hommes d’Etat qui veulent œuvrer pour la paix tout en faisant la guerre. Dernier exemple en date: Barack Obama, en 2009, que le comité Nobel du Parlement norvégien a couronné en quelque sorte à crédit, pour ce qu’il voulait et pourrait accomplir plus que pour ce qu’il avait déjà réalisé.

Dans cette lignée des hommes qui ont fait la guerre puis fait la paix, on observe un manque: Charles De Gaulle. Non seulement pour son action pendant la Seconde Guerre mondiale à la tête de la France libre, mais pour son rôle dans la fin de la guerre d’Algérie et dans l’achèvement de la décolonisation. D’autres hommes politiques français auraient mérité le prix Nobel de la paix pour leur engagement pour mettre un terme à la politique coloniale française. Par exemple Pierre Mendès France qui a œuvré à la fin de la guerre d’Indochine et à l’émancipation de la Tunisie —et a d'ailleurs été nominé en 1955.

Dans ces circonstances, le prix aurait pu être attribué à deux personnalités, l’une de l’ancienne métropole, l’autre des nouveaux Etats indépendants. Rétrospectivement, la décision aurait été risquée. Nombre de dirigeants des jeunes Etats, qui avaient milité dans la clandestinité ou dans les rébellions, ont fait un bref passage au pouvoir avant d'être rapidement débarqués par leurs pairs, ou se sont révélés être d’abominables autocrates. Mais le Comité Nobel n’a pas été toujours très regardant sur les lettres de créance de ses lauréats quand il voulait marquer un point politique.

Autre exemple: en 1990, Mikhaïl Gorbatchev a été distingué pour son rôle dans la fin de la guerre froide. Distinction amplement méritée, même si la carrière du dernier président de l’Union soviétique n’ait pas totalement sans ombres. Comment pourrait-il en être autrement quand on a gravi tous les échelons d’un régime totalitaire?

Mais il n’a pas été le seul dans cette entreprise de démolition d’un monde bipolaire. Ronald Reagan y a aussi largement contribué et les deux hommes ont même été près de s’entendre pour éliminer toutes les armes nucléaires.

Certes, Ronald Reagan n’était pas un pacifiste mais au cours de son histoire, le Comité Nobel a parfois su établir une différence entre l’engagement pour la paix et le pacifisme. En 1906, il avait donné le prix au président américain Theodore Roosevelt pour son rôle dans la paix russo-japonaise. Mais le premier Roosevelt était aussi connu pour avoir guerroyé en Afrique et en Asie.

Un autre homme manque dans la liste: Helmut Kohl, le «chancelier de l’unité», qui a su mener a bien la réunification allemande sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Là encore, il n’était pas seul dans cette entreprise qui mit fin à la division de son pays et de l’Europe. Mais si l’on compare la première unité allemande de 1871 sous la houlette du «chancelier de fer» Otto von Bismarck et la chute du mur de Berlin en novembre 1989, le contraste est saisissant.

Helmut Kohl aurait pu être distingué avec un de ses compatriotes d’Allemagne de l’Est. Pas Angela Merkel, qui était au sauna quand le mur s’est ouvert, mais par exemple Joachim Gauck, le pasteur de Rostock, militant des droits de l’homme, qui est devenu au printemps dernier président de la République fédérale d’Allemagne.

D.V.

Economie

Date de remise: 15 octobre 2012

Année de création: 1969 (sous le nom de «prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel»)

Nombre de lauréats: 69

Jean-Jacques Laffont (Association Jean-Jacques Laffont)

Quand le prix Nobel d'économie a distingué pour la première fois une femme en 2009, l'Américaine Elinor Ostrom, un nom est souvent revenu sous la plume des commentateurs: celui de la Britannique Joan Robinson (1903-1983), la seule femme que Milton Friedman jugeait digne du prix. Elle aurait fait partie des short-lists (qui ne seront révélées qu'à partir de 2019) mais ne l'a jamais reçu: un oubli que ses biographes expliquent par ses propos élogieux sur la Chine maoïste et la Corée du nord ou les craintes du comité Nobel qu'elle ne refuse le prix, comme Sartre.

D'autres, au rejet généralisé dont aurait été victime son courant, celui des disciples de Keynes (Michal Kalecki, Nicholas Kaldor, Piero Sraffa, Roy Harrod ou encore Richard Kahn, l'inventeur du célèbre «multiplicateur budgétaire»...), qui eurent par ailleurs le malheur de pratiquement tous mourir la décennie suivant la création du prix. Un point de vue fortement nuancé par Jean-Edouard Colliard, coauteur de Les Prix Nobels d'économie:

«C'est un problème de timing. Ces auteurs représentaient des écoles importantes dans les années 1950-1960 mais leurs paradigmes n'avaient déjà plus du tout le vent en poupe en 1969. En forçant le trait, imaginons qu'en 1921 Newton soit encore vivant et fasse concurrence à Einstein pour le prix Nobel: faut-il récompenser l'ancien paradigme, sans lequel le nouveau n'aurait pas vu le jour, ou ce dernier?»

«Les premières années du Nobel récompensent les gens qui sont les fondateurs de l'économie mainstream au détriment des esprits et mouvements chagrins qui étaient à contre-courant, les autrichiens et les post-keynésiens», ajoute l'économiste et blogueur Alexandre Delaigue.

Car l'actualité joue bien sûr dans l'attribution d'un Nobel. Celle des théories, d'abord: «On veut avoir des théories suffisamment vieilles pour qu'elles aient passé l'épreuve du temps, mais en attendant trop longtemps, elles risquent d'être obsolètes», pointe Jean-Edouard Colliard. Le comité Nobel a ainsi attendu 1994 pour primer la théorie des jeux en la personne, notamment, du génial et schizophrène John Forbes Nash (incarné au cinéma par Russell Crowe), mais d'autres représentants de ce courant ont été oubliés: David Gale, Oskar Morgenstern ou encore l'américain Lloyd Shapley, aujourd'hui âgé de 90 ans. L'actualité «générale» joue aussi: régulièrement cités parmi les favoris, les américains Eugene Fama (73 ans) et Kenneth French (58 ans), théoriciens de l'efficacité des marchés financiers, devront peut-être se montrer patients...

Comme dans les sciences dures, des coauteurs ont aussi parfois été négligés, ou sont morts trop tôt. «Dans l'ensemble, les choix du Nobel ont été très bons, mais Gordon Tullock sort du lot», estime ainsi l'économiste et blogueur Tyler Cowen —ce chercheur américain n'a jamais été primé alors que James Buchanan, avec qui il a écrit un livre jugé fondateur (Le Calcul du consentement), l'a été en 1986. «Fischer Black aurait dû l'avoir pour la formule de pricing des options, mais il est mort prématurément d'un cancer en 1994», trois ans avant le Nobel de son coauteur Scholes, note de son côté Alexandre Delaigue.

Autre facteur, la nationalité, le Nobel d'économie étant le plus «américanisé»: les Américains trustent, grâce à la puissance de leurs revues et universités, deux tiers des prix, contre 10% à 45% dans les autres catégories. Le seul Français primé, Maurice Allais (1988), l'a d'ailleurs été cinq ans après son élève Gerard Debreu, né à Calais mais naturalisé américain. «Il y a eu beaucoup d'économistes français extrêmement brillants et originaux dans cette génération, mais de par leur originalité même souvent trop coupés du gros de la recherche internationale pour obtenir un Nobel», résume Jean-Edouard Colliard.

Au milieu des années 80, le nom d'Edmond Malinvaud, passé par l'Insee, l'Ensae et le ministère des Finances, était ainsi cité pour le Nobel, mais il ne l'a jamais obtenu —il va aujourd'hui sur ses 90 ans. Un autre français pressenti, Jean-Jacques Laffont, classé très haut au palmarès des auteurs influents, est lui mort jeune à 57 ans, en 2004. Son coauteur Jean Tirole, qui dirige la Toulouse School of Economics, adossée à la Fondation Jean-Jacques Laffont, est aujourd'hui le principal nobélisable français.

J.-M.P.

Article actualisé le 11 octobre 2012 à 11h45: la dernière phrase a été modifiée pour clarifier le fait que la Toulouse School of Economics est adossée à la Fondation Jean-Jacques Laffont.