Violence des jeunes: pourquoi sont-ils aussi méchants?

Echirolles. Deux morts, un acharnement, des «plus jamais ça» et une énigme jamais résolue: pourquoi une telle violence «gratuite»?

Des étudiants portent des t-shirts à l'effigie de Kevin and Sofiane, les deux jeunes tués à Echirolles le 28 septembre. REUTERS/Emmanuel Foudrot

- Des étudiants portent des t-shirts à l'effigie de Kevin and Sofiane, les deux jeunes tués à Echirolles le 28 septembre. REUTERS/Emmanuel Foudrot -

Une violence «stupide et barbare» ou encore «gratuite», une «sauvagerie inouïe», le même lexique ressort dans les médias à l’occasion de chaque fait divers violent impliquant 1/ des jeunes 2/ une violence extrême non crapuleuse, c’est-à-dire qui échappe aux explications qui mettent en avant des motivations matérielles, financières.

Avec le drame d’Echirolles, et la mort de deux jeunes de 21 ans frappés à coups d’armes blanches et d’outils par d’autres jeunes à peine majeurs, c’est à nouveau le spectre de la violence «gratuite», de l’«ultraviolence» des jeunes et de leur «barbarie» qui ressurgit. La charge symbolique est d’autant plus forte que Grenoble et ses quartiers difficiles sont désormais associés à la violence depuis le discours sur la sécurité de Nicolas Sarkozy du 30 juillet 2010, qui faisait suite à des affrontements entre des jeunes du quartier de La Villeneuve et des policiers après la mort d’un jeune au cours d'un braquage.

Contrairement à la série de règlements de compte à Marseille, qui concerne des mineurs impliqués à divers échelons dans des trafics, une violence qui touche des «innocents» émeut beaucoup plus l’opinion. La raison en est simple: chacun peut s’identifier aux victimes puisqu’elles n’ont rien fait pour mériter cela, sont décrites comme «sans histoire», voire ayant un parcours exemplaire, comme l’a souligné Manuel Valls le 2 octobre sur France 2… C’est non seulement le profil élogieux des victimes mais aussi l’apparente absence de motivation de l’acte qui désarçonne, émeut, inquiète, traumatise.

La hausse des violences non crapuleuses

Pour les statistiques de la délinquance, ces formes de violence qui peuvent être identiques dans leurs conséquences (violence physique voire meurtre) se distinguent selon que les auteurs agissent d’une manière «rationnelle» –pour défendre un territoire, un marché, pour s’accaparer un bien– ou se conduisent d’une manière qui nous semble inexplicable: la violence est alors «non crapuleuse», dans le vocabulaire judiciaire et policier. C’est cette catégorie de violence qui augmente régulièrement dans l’ensemble de la population.

Dans son dernier rapport annuel, l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) détaille les évolutions 2005-2010 de ces deux grandes familles des violences enregistrées par les services de police et de gendarmerie en France métropolitaine.

Si les premières, les violences crapuleuses (vols à main armée, vols avec arme blanche, règlements de compte, etc.) diminuent de quelques milliers (elles passent sur la période étudiée de près de 125.000 à 121.000), en revanche les violences non crapuleuses passent de 188.500 à plus de 241.000!

Pour cette dernière catégorie, le nombre de mineurs [PDF] mis en cause passe de 24.500 à plus de 36.000: si leur part reste stable dans l'ensemble des faits violents, leur nombre en valeur absolue augmente donc bel et bien.

Mais cela n'explique pas des faits hors normes par leurs conséquences mortelles, comme celui de Florensac (Hérault) ou, plus récemment, la tuerie d'Echirolles.

Pourquoi sont-ils aussi méchants? «La violence enragée»

Professeur à l'université de Bordeaux et directeur de recherches à l'EHESS, spécialiste des mouvements sociaux, de l'éducation et de la marginalité des jeunes, le sociologue François Dubet avait proposé, dans un article de 2003 intitulé «A propos de la violence des jeunes» une typologie de ces violences.

Il notait déjà que «ni la crise de la socialisation, ni la communauté des gangs, ni l'intérêt délinquant ne suffisent à expliquer la violence juvénile en ce qu'elle peut avoir d'excessif, de "méchant" dans le vandalisme, l'agression "sans objet", l'injure. Cette méchanceté ne relève pas d'un mécanisme de réponse à l'agression, elle apparaît comme "gratuite" à la manière des héros d'Orange mécanique».

Il proposait alors d’évoquer une «violence enragée» pour rendre compte de cette violence qui paraît à la fois sans motivation et sans objet défini.

«C’est un travail réalisé il y a un certain temps (d’abord publié dans La Galère: jeunes en survie en 1987, NDLR) explique à Slate.fr le sociologue, mais les conclusions constituent une bonne grille d’analyse du cas d'Echirolles. A l’époque, ce qui m’avait frappé, c’est que ces jeunes avaient un sentiment assez profond d’injustice, d’exclusion et de marginalité.»

A partir de ses études de terrain sur des quartiers des banlieues lyonnaises et parisiennes, François Dubet voyait une forme de violence nouvelle apparaître. 

«Depuis la disparition déjà assez ancienne des mouvements sociaux, syndicats, partis politiques qui canalisaient cette colère, on a affaire à ce que j’ai nommé "la rage", "la haine".

Ces jeunes ont de la haine sans objet, donc elle peut se porter sur n’importe quoi. Sur la police. Ou sur le "petit-bourgeois" qui habite à côté, contre l’autre cité, ou l’autre immeuble. Ce sont des gens qui ont une colère qui ne trouve pas d’objet.»

Elle peut ausi se fixer «d’abord sur eux-mêmes: comme quand ils saccagent l’école maternelle du quartier, c’est totalement idiot».

Le regard, confirmation du jugement de l’autre

L’autre fait que remarque le sociologue, c’est cette «hypersensibilité au jugement des autres: quand vous n’êtes pas assuré de votre identité, d’être qui vous êtes, le jugement des autres devient une obsession. D’où cette obsession du regard», dont on a encore parlé à l’occasion du drame d’Echirolles –«Pour un simple regard de travers», selon la formule désormais consacrée.

«Dans cette sorte d’absence d’assurance intérieure très forte, les jeunes vont chercher dans le regard des autres la confirmation de leur statut.»

«La conscience de classe» donnait «un sens à la situation subie» comme «à la domination sociale» qui était «nommée et désignée», écrivait alors le chercheur. Or dans la situation d'anomie sociale des jeunes des quartiers, c'est aussi un récit explicatif et un cadre d'analyse de leur place dans la société qui fait défaut. Avec le risque de se laisser réduire au jugement négatif des autres.

François Dubet complète:

«Ils ont intériorisé de manière tragique un sentiment d’échec. On vous rappelle que vous pourriez réussir à l’école, consommer, avoir un travail, etc. Mais que rien ne marche... Ils accusent la société mais gardent un doute sur le fait que ça puisse être de leur faute. D’où une certaine hostilité envers ceux qui s’en sortent.»

Jean-Laurent Cassely

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L'AUTEUR
Jean-Laurent Cassely est journaliste et auteur. Il a publié récemment un bêtisier des mœurs parisiennes, «Paris, Mode d'emploi». Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 05/10/2012
Mis à jour le 05/10/2012 à 7h10
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