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Engrenages: La guerre des polices existe-t-elle?

Nathalie Mazéas / Son et Lumière / Canal+

Nathalie Mazéas / Son et Lumière / Canal+

Avec la diffusion de la série «Engrenages» (le lundi soir sur Canal +), les spectateurs ont droit à une plongée dans le système judiciaire français, Slate le décrypte. Cette semaine: la guerre des polices.

[Attention, cet article contient des spoilers sur les épisodes du lundi  1er octobre]

Les différents services de police [1] se tirent-ils vraiment dans les pattes pour obtenir des affaires à résoudre? En tous cas, c’est la toile de fond des derniers épisodes d’Engrenages. Au moment du dénouement, tout pourrait s’effondrer: la DCRI et la PJ travaillent sur la même affaire mais au lieu de collaborer, ils essaient de dépasser l’autre.

Dans le neuvième épisode de la quatrième saison, le commissaire Herville (Nicolas Briançon) annonce au directeur de la PJ de Paris que son équipe de la DPJ prend les choses en main pour arrêter les terroristes. Et on assiste à une conversation assez révélatrice entre les deux hommes.

«Je ne comprends toujours pas pourquoi t’as pas demandé l’appui de la BRI […], fais gaffe Herville t’as un peu trop tendance à ne pas vouloir partager les lauriers.»

Une situation pas si éloignée de certains épisodes de The Wire où les ambitions personnelles peuvent parfois se mettre en travers de certaines enquêtes.

Plusieurs services, une même enquête

Comment en est-on arrivé là? Même si les enquêtes sont confiées à différents services de police selon un système déterminé, aucun système n’est parfait. Il arrive alors que certains cas relèvent de plusieurs services à la fois. Dans 95% des cas, les experts estiment que les affaires sont confiées à un service particulier sans aucun problème. Quelques cas litigieux ou ambigus, qui pourraient amorcer une «guerre des polices» représentent en fait 5% des affaires.

Dans Engrenages, puisque la série se situe à Paris, tous les services de police mis en scène dépendent de la préfecture de police de Paris. Mais au sein de la préfecture, on trouve la sous-direction des sept brigades centrales et la sous-direction des services territoriaux. La rivalité peut naître entre ces deux familles. 

Les brigades centrales les plus connues sont par exemple la BRI (brigade de recherche et intervention), la crim, la brigade des stups, la brigade des mineurs et la mondaine: comme leur nom l’indique, leur domaine d’intervention est clairement déterminé.

Les DPJ qui dépendent de la sous-direction des services territoriaux interviennent, elles, selon leur localisation.

C’est là que les choses se corsent. En fonction du type de crime et du lieu où il est découvert, une affaire peut relever à la fois d’une brigade centrale et d’une brigade territoriale.

Faire du chiffre

Prenons l’exemple d’une affaire criminelle. En l’occurrence dans Engrenages, un réseau d’activistes de l’ultragauche qui s’avèrent être des terroristes. L’affaire ne semble pas trop grave au début, mais se complique quand les activistes sont soupçonnés de vouloir commettre un attentat. Selon un brigadier de la PJ, l’affaire sera confiée à la DPJ du territoire en question si l’affaire ne semble pas trop compliquée. Au contraire, si l’on ne dispose d’aucun élément, il est très probable que la brigade criminelle soit choisie.

Tout au long de la saison 4 d’Engrenages, on voit l’enquête évoluer et se compliquer. Une affaire qui relevait de la 2e DPJ devrait alors être confiée à la BRI puis à la DCRI (direction centrale du renseignement intérieur). La concurrence commence.

La DPJ ne veut pas lâcher son affaire et quand, comme dans Engrenages, une guerre des ego s’immisce dans tout ça, ce qui ne facilite pas les choses. La querelle ne relève même plus des brigadiers de polices mais de leurs supérieurs hiérarchiques.

Le commissaire Herville marche au chiffre. Et il souhaiterait obtenir une promotion. Pour cela, il faut encore plus de chiffres positifs concernant le nombre d’enquêtes résolues. Et donc que la DPJ résolve cette affaire. Il est même prêt à risquer la vie de ses hommes pour cela, en ne demandant pas les renforts nécessaires de brigades «concurrentes» –un exemple un peu extrême.

Protocole

Dans les faits, la police reconnaît que lorsqu’une équipe travaille pendant plusieurs mois sur une affaire il est logique que, de manière personnelle, elle soit plutôt réticente à l’abandonner.

En fait, chaque groupe revendique ses affaires et parfois, il arrive que deux affaires se recoupent et que des services différents se rendent compte qu’ils travaillent en fait sur la même. La PJ et la brigade antiterroriste quand on reprend l’exemple d’Engrenages.

Une équipe doit alors abandonner l’affaire. Le protocole veut que l’affaire soit finalement confiée soit au service dont l’enquête est la plus aboutie, soit au service qui lui est supérieur hiérarchiquement. Ici, la DPJ pense que son enquête est plus aboutie. Mais la DCRI se situe au-dessus dans la hiérarchie. Si les policiers eux-mêmes refusent de parler de guerre des polices, et se contentent d’évoquer une concurrence entre différents services, une rivalité intense ou un égo démesuré peuvent quand même amener à (presque) faire capoter une affaire.

Un exemple pour le coup universel, que l’on verra encore plus en détails à la fin de la saison. (Chuut... spoilers...)

Pauline Moullot

L’explication remercie Jacques de Maillard, directeur-adjoint du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et un brigadier de la PJ de Paris.

[1] On ne parle pas des cas de «guerre» entre la police et la gendarmerie. Retourner à l'article

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