[L'Amérique en France 3/5] De la friture sur la ligne

 Jubilation kéraunique/ Pierre-Paul Feyte via Flickr CC License By

Jubilation kéraunique/ Pierre-Paul Feyte via Flickr CC License By

Le Sauvetat, Gascogne: 300 âmes dont un chasseur d'orage. Rencontre avec Pierre-Paul Feyte, parce que les chasseurs de tempête, ça n'existe pas que dans l'Oklahoma.

Troisième chapitre de notre série consacrée à l’Amérique en France

Les mioches français ne veulent jamais être chasseurs d’orages.

Ils veulent être astronautes –ce qui est autrement plus ambitieux– mais chasseurs d’orage, ça ne leur viendrait même pas à l’idée. Avec leur personnalité spongieuse de drag-queen, les enfants veulent être ce qu’ils estiment socialement cool (chirurgien, pompier) et, surtout, ce qu’ils ont l’habitude d’avoir sous le nez (instituteur, star de la télé-réalité). Dans ce cas, et tant qu’ils ne s’habillent pas en total look footballeur pour sortir, peut-on vraiment les blâmer?

A Fleurance, il fait un froid à vous glacer les os et un vent à décorner les bœufs. Ce qui n’a pas l’air de troubler les retraités aux chicots pourris qui jouent au rami comme si leur vie en dépendait au bistrot du village. Avant de brûler encore un peu la gomme jusqu’à destination, je m’enfile un café serré, du genre piqure d’adrénaline en plein cœur quand vous n’êtes pas habitué à la caféine, histoire de tenir la barre.

Le long de la route cahoteuse parsemée d’écriteaux signalant les «ACCOTEMENTS NON STABILISES» au milieu du Grand Gers Brumeux de janvier, j’attrape un de ces CDs gravés à la va-vite sur lequel aucune indication n’a été écrite. L’occasion de vérifier la fiabilité de la théorie de Terry Pratchett qui veut que toute cassette qui traîne dans une voiture plus de quinze jours se métamorphose en cassette de Queen [1]. Je tombe sur la reprise punk d’une chanson des Destiny’s Child, ce qui est bien aussi, mais me donne l’impression de débarquer en fanfare de trompettes à l’entrée de La Sauvetat où j’ai rendez-vous devant l’église avec Pierre-Paul Feyte.

300 âmes dont un chasseur d'orage

La Sauvetat est un hameau peuplé de 300 âmes qui ont toutes fermé leurs volets à l’heure de la sieste, plus quelques pies et rouges-gorges occupés à se foutre des baffes du haut des toits. Le silence pénètre dans les vieilles pierres, dans les arbres tombant à moitié ivres, et s’étend jusqu’aux crêtes bleu-violet qui entourent la Gascogne. Dans cette ambiance fin du monde, la vieille caisse de Pierre-Paul Feyte semble débouler du purgatoire.

Arrivée devant sa demeure, j’ai ce réflexe paranoïaque de citadin de verrouiller la portière de mon Opel Corsa, ce que P.-P.F. ne manque pas de remarquer dans un sourire si large qu’il en éclipserait sa barbouze. Quelques minutes plus tard, il me prépare des gaufres dans sa cuisine. Il me raconte que tout a débuté à La Teste en 1984 où il s’est pris d’amour pour le ciel en observant les orages depuis son balcon. Qu’il se souvient très bien du jour où Twister (1996) est sorti dans les salles de cinéma. Qu’avant, en France, les Etats-Unis n’étaient pas la référence mais qu’aujourd’hui, quelqu’un qui va s’y intéresser va de suite être plongé dans l’univers américain. Que là-bas, ils ont une vraie culture du climat épouvantable, et que par conséquent les chasseurs d’orages et de tornades travaillent en collaboration avec le milieu de la recherche météorologique.

«Leur boulot d’observateurs de terrain est reconnu. Ils ont d’ailleurs un tas de termes techniques qui ont fini par arriver ici. Ils étaient bien obligés: ils agissent pour la protection de la population. Depuis des années, il y a un vrai souci de documentation scientifique chez eux, là où nous en sommes qu’aux balbutiements [2]».

L'orage américain n'est pas le même que le français

Il y a quelques années de ça, à Chattanooga dans le Tennessee, j’ai croisé un Thunder Truck, sorte de supertank fait-maison équipé de radars en tous genres. Le chauffeur du bus m’avait débité d’un ton presque monocorde que c’était ce que les chasseurs de la région conduisaient –et ils avaient de quoi faire avec leurs 1.200 tempêtes en moyenne par an. Et si l’intérêt fébrile en France s’expliquait par le fait que les conditions atmosphériques du pays ne nous permettaient pas de voir de tornades? Je reprends une gaufre.

«Quelle goulue, c’est ta troisième gaufre! Tu ne te souviens pas ? En août 2008 –ou peut-être 2009– une tornade de force 4 a parcouru 19 kms à Hautmont, dans le nord [3]. Il y a des tornades en France. On a même eu des F5, des "tornades cultes". Bien sûr, elles sont très rares: la plupart sont des F0, des F1. Mais ce ne sont pas des "mini-tornades". Ce sont des vraies.»

P.-P.F. m’explique ensuite qu’aujourd’hui le site français Keraunos [4] tente, avec l’aide de passionnés, de les recenser. Pourquoi une telle différence entre les deux mondes? Aux U.S.A. il y a d’énormes conflits de masse d’air (qui, s’ils faisaient l’objet d’une série Z, pourraient s’intituler «Rencontre Mortelle Entre Air Froid et Vent Chaud»), tandis que les contrastes sont moins forts en France.

«Et tant mieux. Aux U.S.A. une tornade fait moins de dégâts, grâce à la faible densité de la population. Elle finit par se perdre dans les plaines. En France, ce serait catastrophique. Une tornade, c’est un peu le doigt de Dieu. La "Tornado Belt" se confond presque à la Bible Belt.»

Il est rare qu’une discussion sur la pluie et le beau temps devienne aussi fichtrement fascinante.

Le blues du ciel bleu

Quelque chose de fabuleux émane de ce type. Dans le jargon, P.-P.F. se résumerait à un poète au physique de dur à cuire. Il cite Nietzsche et parle des effets d’un plasma à 30 000°c. Il décrit les orages supercellulaires comme des «monstres ayant une intelligence propre en cherchant à se nourrir».

Il explique ce qu’est une trombe marine, une fusée paragrêle et un mesocyclone puis détaille les traits de la Gascogne bossue. Il révèle le nom de son archnemesis, Alex Hermant («Ce gros nain du Cantal a réussi à photographier des orages rouges à 400 kms!») et enchaîne sur les radars dopplers. Il promet que l’on ira photographier le rayon vert si l’occasion se présente, mais l’occasion ne se présentera pas.

«Il y a deux écoles de pensées chez les chasseurs d’orages: l’école cartésienne, qui regroupe ceux qui ont une approche purement scientifique, et l’école poétique, qui comprend ceux qui ont aussi une approche intuitive, presque sensuelle [5]

Le ciel n’est jamais décevant, excepté lorsqu’il est bleu. «Le blues du ciel bleu, précise Pierre-Paul, c’est ce moment où on s’emmerde».

A la recherche du plan parfait

Les foudres de l'aube / Pierre-Paul Feyte via Flickr CC License By

Entre insomnie et excitation neuronale, Pierre-Paul peut passer une nuit blanche pour photographier la brume à l’aube, et parcourir des centaines de kilomètres en une journée à la recherche du plan parfait.

«J’adore les cartes topographiques. Ca permet de trouver de bons points de vue, comme un moulin qui va compléter le premier plan, par exemple. La centrale nucléaire de Golfech est aussi un super spot pour prendre des photos d’orages: c’est un rendez-vous entre l’électricité naturelle et l’électricité industrielle. Mais ça, je peux plus trop le faire, à cause de la parano ambiante autour du nucléaire en ce moment. Remarque, je me suis déjà retrouvé dans des situations où les gens sortaient leur fusil parce que j’étais sur leur propriété. Ils pensaient que je prenais des photos de leur maison pour les cambrioler, ou je ne sais quoi.»

«La nuit tu vois pas grand chose si ce n’est ce truc [l’orage] bouillonnant au-dessus de ta tête, ton attention est accaparée par ça, et tu peux aussi te retrouver avec des gendarmes suspicieux. Un gars qui rôde tout seul dans le noir avec un appareil photo, c’est sûr…»

Nous sommes définitivement sur une terre de chasseurs.

«Mais les plus grandes peurs que j’ai eues, c’est sur la route. En plus je me gare n’importe où. La route, c’est ton alliée et ton ennemie. Parce qu’on est concentré sur le ciel, qu’on est troublé par la lumière des éclairs, et que si l’orage vient de passer, elle est couverte de feuillages et de boue. C’est le plus dangereux quand on fait ça.»

«Ma route du bonheur, c’est celle de Valence-sur-Baïse jusqu’à Lannemezan. Les Pyrénées grossissent petit à petit. Et au crépuscule, quand on passe près des champs de maïs, des gouttes d’eau de l’arrosage automatique viennent se coller sur le pare-brise.»

P.-P.F. ne dirait pas non aux routes américaines s’il avait l’argent. Les routes du Gers sont proches de l’idée qu’il se fait des routes du Dakota du Sud. Mais tout chasseur d’orage rêve d’aller dans l’Oklahoma, l’état le plus réputé pour ses orages et ses tornades... Ce qu’il ferait forcément seul, étant donné que le photographe développe un rapport intime avec les éléments qui déchaînent, et qu’il lui est donc compliqué de partir en vadrouille en compagnie. Il a beau envier aux Etats-Unis ses pressions atmosphériques, il n’est pas sûr d’apprécier autant ses photos-typiques:

«Sur les photos américaines, il y aura une grande portée visuelle. De grandes étendues. Il faut que ça claque. Mais pour moi, l’esthétique est plus belle en Europe. Aux Etats-Unis, ils en ont rien à foutre qu’il y ait un gros motel dégueulasse ou pire, des fils électriques, devant. Je déteste les fils électriques.» 

Matériel de chasse

Une traque à l’orage d’après P.-P.F. se fait à l’aide d’un bon chapeau et d’une petite radio. Le chapeau sert à protéger l’appareil photo des gouttes de pluie géantes qui viendraient éclater dessus. La petite radio sert à capter le pouls de l’orage : il faut placer le curseur sur les grandes ondes et, pendant que l’on arpente les chemins en bagnole, écouter attentivement la friture statique. Ca peut durer un bon moment. Ce qu’il faut attendre, c’est entendre une étincelle jaillir sur la ligne.

Dans le souffle des basses fréquences, ce petit claquement électrique comme si un fusible sautait à l’étage du-dessus, signifie que la foudre sévit au loin. Plus les fréquences de la radio sont basses [6], plus on a de chances d’entendre un tonnerre lointain (jusqu’à 300 bornes), mais moins l’étincelle sera distincte. Imaginez donc rouler de nuit noire –hors des agglomérations, la pollution lumineuse s’estompe– en train de tendre l’oreille vers un grésillement hypnotique permanent, jusqu’à percevoir une étincelle. De quoi faire pleurer de joie le cadavre de Thomas Edison.

La nuit vient de tomber sur la Lomagne gersoise quand P.-P.F. me montre son bureau où traîne une vieille casquette du festival de Mirande, près des six disques durs où sont sauvegardés des heures de vidéo et des milliers de photos et un sacré paquet d’ouvrages sur les phénomènes météorologiques.

«Il me reste encore quelques rêves à photographier. Je n’ai pas assez fait d’orages en montagne, mais c’est compliqué d’y être à l’abri et pas dans les nuages. Il y a cet hôtel abandonné au Pic du Midi, l’Hôtel des Laquets, où j’aurais aimé faire des photos. Mais la route est interdite d’accès aujourd’hui. Et puis j’aimerais avoir un éclair stratosphérique [7]. C’est un phénomène rare découvert dans les années 90, qui consiste en une extension de l’orage, ou en un éclair inversé. Ca, c’est très dur à photographier.»

Des OVNI au détour d'un orage

Au milieu des papiers griffonnés et des livres scientifiques, je découvre deux ou trois bouquins sur les OVNI dans sa bibliothèque.

«- Pierre-Paul Feyte ! Qu’est-ce que c’est ?

-Ah ! Ca, je n’aime pas en parler aux journalistes.»

Sauf que ça devient sacrément intéressant. Plus intéressant encore que voir les contrastes des supercellules ou entendre le bruit effrayant des tornades enregistré sur Internet mélangé aux sirènes de la ville.

«On passe notre vie à regarder le ciel. Alors forcément, on finit par voir des choses que l’on n’explique pas.»

Ce n’est pas un poète illuminé, et je le crois quand il dit que ça ne coûte rien de chercher des explications.

Parce qu’à vrai dire, si je l’avais rencontré quand j’étais mioche, à la question «qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?», j’aurais voulu répondre:

«Être Pierre-Paul Feyte».

Elise Costa

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Pour aller plus loin :

[1] De bons présages, Terry Pratchett, p. 47. Retour à l'article.

[2] Par exemple, Infoclimat.fr a mis en place un formulaire de report d’observation des conditions météo en temps réel. Retour à l'article.

[3] C’était le 3 août 2008. La tornade a même sa propre page Wikipedia. Elle a fait 3 morts, 18 blessés, et causés des dégâts considérables. Cet article a été écrit avant la tornade de Plan-de-Campagne, dans les Bouches du Rhône, qui a fait 25 blessés. Retour à l'article.

[4] Keraunos est le Dieu de la foudre. Retour à l'article.

[5] En ce sens, il faut voir l’excellent reportage «L’hommes des orages» de Loïc Mahé, qui suit le chasseur d’orages Nicolas Gascard. Retour à l'article.

[6] Les grandes longueurs d’ondes ou les basses fréquences sont la même chose. Prenez une petite radio à 7 euros: vous allez voir la bande FM allant de 87,5 Mhz à 108 Mhz. En-dessous, les grandes ondes (LW) seront indiquées en KHz. Il vous faudra donc placer le curseur de la radio à l’extrême-gauche de la bande pour capter l’étincelle. Retour à l'article.

[7]Appelé aussi «fusée bleue», vous pouvez lire l’explication ici et voir une photo iciRetour à l'article.