Economie

La compétitivité ne se résume pas au coût du travail

Yann Morell y Alcover, mis à jour le 15.10.2012 à 14 h 29

Si c'était le cas, les pays du sud de l'Europe auraient moins de problème qu'aujourd'hui.

Un serveur en pause cigarette à Londres, en octobre 2012. REUTERS/Luke MacGregor

Un serveur en pause cigarette à Londres, en octobre 2012. REUTERS/Luke MacGregor

Depuis quelques mois, le débat sur la compétitivité des entreprises françaises et européennes en général s’est souvent résumé à une querelle de chiffres au sujet du coût du travail et de son impact dans les comptes des entreprises.

De nombreux analystes mettent ainsi régulièrement en cause la hausse (trop) rapide du coût du travail, en France et dans la plupart des pays d’Europe du Sud, au cours de la dernière décennie pour expliquer la perte de compétitivité à l’export et une bonne partie du processus de désindustrialisation.

Dans une note analysant la santé financière des entreprises françaises publiée en juillet dernier, par exemple, le cabinet d’études COE-Rexecode, se basant sur des statistiques publiées par Eurostat, insistait notamment sur le fait qu’entre 2000 et 2011, les coûts salariaux horaires avaient augmenté de 40% en France là où la hausse enregistrée en Allemagne n’était que de 19%

«Les politiques opposées menées en Allemagne (modération salariale contre protection de l’emploi) et en France (baisse de la durée du travail et hausse des coûts salariaux horaires), au cours des années 2000 ont entraîné une divergence des coûts qui a créé une divergence des résultats des entreprises et aggravé l’écart entre les facteurs structurels de la compétitivité.»

Certes, la France est loin d’être un pays de main d’œuvre bon marché, même en comparaison avec ses plus riches voisins. Toujours selon les statistiques publiées par Eurostat, la France se classe en effet dans le groupe de tête des pays d’Europe où le coût horaire du travail est le plus élevé. En 2011, elle n’était devancée sur ce terrain que par la Norvège le Danemark, la Suède et la Belgique.

Mais suffirait-il, dans ce cas, de mener une politique de modération salariale et de baisse de charges sociales pour redonner des couleurs à nos exportations et empêcher l’industrie de quitter le pays? La réponse est loin d’être évidente.

Les graves difficultés économiques rencontrées par les pays d’Europe du Sud (Espagne, Portugal, Italie) nous montrent que, malgré des coûts salariaux très inférieurs à ceux observés chez leurs voisins du nord, ils n’ont en effet pas mieux résisté que la France ou le Royaume-Uni au choc de la mondialisation.

Sur le papier, pourtant, les pays d’Europe du Sud présentaient un certain nombre d’atouts incontestables: bonnes infrastructures de transports et de communications, stabilité institutionnelle, cadre réglementaire harmonisé au niveau européen, ainsi qu’une main d’œuvre très qualifiée et relativement bon marché. Ils auraient même dû faire une excellente destination pour les délocalisations venues du Nord.

Concurrences internes

Malgré cela, l’Espagne, le Portugal et l’Italie n’ont connu aucun mouvement massif de délocalisations en leur faveur. On y a même observé un processus de désindustrialisation similaire à celui observé en France ou au Royaume-Uni. Entre 2000 et 2011, la part de l’industrie manufacturière dans le total de la valeur ajoutée brute est ainsi passée de 17,9% à 13,5% pour l’Espagne, de 17,1% à 13,1% pour le Portugal et de 20,1% à 15,9% pour l’Italie. En comparaison, elle est passée de 15,3% à 10,1% en France et de 15,6% à 10,8% au Royaume-Uni.

Franz Wenzel, directeur de la stratégie d’investissement chez Axa IM, considère que les pays d’Europe du Sud et l’Espagne en particulier, ont été en quelque sorte victimes de la concurrence des pays d’Europe centrale et orientale. «Lorsqu’une entreprise délocalise, c’est pour longtemps», explique-t-il, insistant sur la nécessité pour les industriels de bénéficier d’un avantage compétitif significatif et durable, «or le rattrapage des salaires était beaucoup plus rapide au sud qu’à l’est».

L’échec des pays du sud à mettre à profit leur avantage en termes de coût de main d’œuvre est non seulement visible dans le domaine très concurrentiel de l’industrie mais aussi dans celui a priori plus protégé des services.

L’exemple du secteur des services aux entreprises (systèmes informatiques, notamment), à l’origine de très nombreux projets de délocalisation, est assez éloquent en la matière. Ainsi, selon le dernier classement mondial réalisé chaque année par la société de conseil AT Kearney, l’Espagne n’arrivait qu’en 42e position parmi les pays les plus attrayants en matière d’implantation pour les sociétés de services. Elle arrivait évidemment loin derrière l’Inde, la Chine et la Malaisie (respectivement 1re, 2e, et 3e) mais aussi et surtout loin derrière le Royaume-Uni (16e) ou l’Allemagne (26e). Quant au Portugal, il arrivait bon dernier, en cinquantième position, et l’Italie n’apparaissait même pas.

«L’Espagne a été une tentation pour certains groupes, en particulier du fait de la qualité de ses ingénieurs», reconnaît Pascal Imbert, patron du cabinet de conseil en management et en systèmes d’information Solucom, «mais ce qui a tué cette tentation, c’est le décollage de l’Afrique du Nord».

Le coût des délocalisations

Il rappelle que la délocalisation de services a un coût (organisation à distance, coordination) et que l’économie en termes de main d’œuvre locale doit donc être significative pour justifier un tel projet. «L’enjeu du coût du travail n’est toutefois pas le même pour tous les métiers de services», précise-t-il par ailleurs. Pour les prestations à forte valeur ajoutée les notions de proximité du client et de réactivité l’emportent souvent facilement sur l’argument du prix. Mais dans ce cas ce sont d’autres facteurs plus culturels, qui ont pu jouer en défaveur des pays d’Europe du Sud, par exemple la barrière de la langue.

Pris isolément, l’argument du coût du la main d’œuvre ne suffit donc pas pour justifier le manque de compétitivité d’une économie, ne serais-ce que parce que le coût et la productivité du travail dans un pays sont en général cohérents l’un avec l’autre. Et borner les préconisations à une politique de modération salariale et de baisse des charges sociales semble donc insuffisant.

Dans une note publiée en 2008 au sujet de la compétitivité dans les pays d’Europe du Sud (Espagne, France, Grèce, Italie et Portugal), un groupe d’économistes du FMI avait d’ailleurs analysé un certain nombre d’autres facteurs, comme par exemple le degré de diversification des exportations des pays concernés ou encore leur spécialisation plus ou moins forte dans les produits à forte valeur ajoutée. Et sur ces différents points l’Europe du Sud arrivait souvent loin derrière ses voisins du nord. 

Dans une autre étude, publiée cette fois à la fin du mois de juillet dernier, les économistes de la banque Natixis se demandaient si l’Espagne était en mesure de se sortir de la crise par les exportations. Pas vraiment optimistes, ils concluaient malgré une amélioration de la compétitivité en termes de coûts depuis le début de la crise, en raison d’un redressement de la productivité et d’un coup de frein sur les salaires, le rebond des exportations espagnoles se heurtait à la fois à une demande en berne chez ses principaux clients (le reste de la zone euro pour plus de la moitié des exports) et à une réduction estimée à 20% de la capacité de production de l’industrie du pays depuis 2008. Tout ceci malgré un coût horaire de la main d’œuvre qui a globalement stagné depuis 2008.

Yann Morell y Alcover

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