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Pourquoi les chefs d'Etat cachent leurs maladies

Foreign Policy, mis à jour le 01.10.2012 à 16 h 40

Dans les systèmes autocratiques, un traitement médical ne peut être entrepris qu’au risque de perdre le pouvoir.

Hugo Chavez à Caracas le 6 décembre 2011, REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Hugo Chavez à Caracas le 6 décembre 2011, REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

Personne n’aime aller chez le docteur. Mais pour un dirigeant politique, la seule nouvelle d’une visite chez le médecin parait sonner le glas de sa carrière politique. Il n’est donc pas étonnant que l’état de santé du chef de l’Etat soit, dans de nombreux pays, le secret le mieux gardé. Les exemples abondent. Ces dernières semaines, les médias du monde entier s’interrogeaient sur la disparition de Xi Jinping, pressenti comme le futur président chinois. Xi a disparu de la circulation pendant plusieurs semaines afin de poursuivre un traitement médical de douleurs lombaires ou de problèmes cardiaques, selon les rapports que vous trouvez les plus crédibles.

Au Venezuela, les électeurs vont devoir se rendre aux urnes le 7 octobre pour réélire, ou non, le président Hugo Chavez, qui s’est montré particulièrement mystérieux sur son cancer diagnostiqué, évoquant à plusieurs reprises des rémissions miraculeuses – tout en se rendant régulièrement à Cuba pour y être soigné. Au mois d’avril de cette année, la rumeur de la mort du président zimbabwéen Robert Mugabe a couru, mais ses concitoyens n’ont pas été particulièrement rassurés par la poigne de fer maintenue par le gouvernement sur les médias à ce sujet.

Cette année, nous avons également vu quatre présidents africains mourir dans leurs fonctions – en Ethiopie, au Ghana, en Guinée-Bissau et au Malawi – chacun d’entre eux ayant subi un traitement à l’étranger et ayant fait tout leur possible pour que leur état de santé demeure totalement secret avant leur mort. Si ces chefs d’Etat récemment décédés avaient des âges variés, de 57 ans à 78 ans, des études approfondies démontrent que les chefs d’Etat, et particulièrement dans les régimes non-démocratiques, dépassent de très loin l’espérance de vie médiane de leurs concitoyens.

L’espérance de vie de ces pays est d’ailleurs bien souvent très basse en raison, précisément, de la manière abominable dont ces chefs d’Etat les dirigent. On peut supposer que tous ces dirigeants avaient accès aux meilleurs soins médicaux, mais bénéficier d’un tel traitement de faveur peut également provoquer une mort politique.

Pas de pouvoir sans la santé

Pour les dirigeants, il existe également une difficulté particulière, entre le maintien d’une bonne santé et la révélation aux proches -ou au bas peuple- que tout ne va pas forcément bien. Cette difficulté, particulièrement dans les systèmes autocratiques, est qu’un traitement médical ne peut être entrepris qu’au risque de perdre le pouvoir –un risque qui n’est valable qu’in-extremis. Après tout, même les soutiens les plus loyaux du régime –y compris les membres de la famille– ne demeurent loyaux qu’à la condition que le chef  puisse continuer de leur attribuer certains pouvoirs et des subsides conséquents.

Quand la dure réalité se fait jour, les cercles rapprochés commencent lentement mais sûrement à se détourner et à chercher à s’attirer les bonnes grâces d’un éventuel successeur. Il ne faut donc pas s’étonner de voir, lorsque des soins intensifs sont nécessaires, des chefs d’Etat comme Mugabe ou feu Meles Zenawi d’Ethiopie se rendre dans les hôpitaux à l’étranger, généralement dans un pays respectant scrupuleusement les droits et privilèges de leurs patients.

Au pays, les médecins sont des gens dangereux –ils peuvent parler à leurs proches et répandre ainsi la nouvelle que le chef est très malade, précipitant ainsi la déchéance politique, sinon physique, du patient. Tout chef digne de ce nom doit maintenir une maladie fatale aussi secrète que possible. Une maladie en stade terminal ou un trop grand âge -sans doute la plus terminale des maladies, quand on y pense- sont des indices clairs que l’on ne pourra plus longtemps compter sur le grand timonier bien aimé. La conséquence: salut le vieux, bonjour le remplaçant!

La politique, particulièrement dans les régimes autoritaires, implique une grande symbiose entre le chef et ses soutiens. En échange du pouvoir, des avantages, des bénéfices et des privilèges qu’il leur accorde, les partisans du chef le soutiennent face à ses rivaux et, si nécessaire, répriment le peuple, s’en prennent violemment aux opposants réels ou supposés et mènent une vie impossible à tous sauf aux heureux élus (non élus). Ces missions peuvent être très déplaisantes, ce qui explique qu’un chef rétribue largement ses partisans, et que la corruption et les magouilles sont monnaie courante dans les régimes autoritaires

Quand le chef ne peut plus prendre soin de ses fidèles

Mais cette symbiose cesse dès qu’une des deux parties n’est plus en mesure de soutenir l’autre. Si le grand chef cesse de prendre soin de ses fidèles, il peut craindre qu’ils n’envisagent un coup d’Etat pour le renverser. Si les partisans du régime ne répriment plus le peuple au nom du chef, les manifestations et la révolution risquent de menacer le régime tout entier. Les partisans du dirigeant savent bien que malgré toute sa générosité et toute l’affection (désintéressée) qu’ils lui portent, il ne leur sera plus d’aucun secours dans la tombe.

Dès que ses privilèges et avantages sont menacés, la garde rapprochée commence à chercher une nouvelle gamelle. Si cette symbiose essentielle est rompue, particulièrement par la découverte d’une maladie grave chez le bien aimé leader, des bouleversements sont à prévoir qui, dans certaines circonstances, peuvent avoir des effets positifs pour toute la société. Après tout, mêmes des élites particulièrement corrompues peuvent se montrer réticentes à braquer leurs fusils sur le peuple si le nouveau pouvoir révolutionnaire peut être issu de ce même peuple.

Il est donc généralement plus raisonnable de tenter de sauver sa propre mise, comme l’ont fait les militaires en Egypte lors de la révolution de l’an dernier. Apprenant que le président Hosni Moubarak, déjà bien âgé, souffrait probablement d’une maladie grave et se trouvait également moins à même de redistribuer le flot d’aide américaine, l’armée égyptienne à commencé à lui chercher un successeur qu’elle pourrait tenir à sa main.

Au vu des récents évènements, il n’est pas encore tout à fait certain que cette stratégie va s’avérer payante au final pour les généraux égyptiens, mais malgré cela, il est manifeste qu’ils se sont concertés pour lui trouver un remplaçant et le porter au pouvoir plutôt que de continuer à soutenir Moubarak comme ils l’avaient fait des années durant.

A l'origine de nombreuses révolutions

Contrairement à une idée reçue populaire, les révolutions sont bien souvent davantage le fait du choix des élites que de celui du peuple. Dans les sociétés autocratiques, le sort du peuple est souvent très misérable et le désir de révolution est toujours présent. C’est donc généralement d’une opportunité qu’il manque.

Tant que la coalition qui réunit le chef d’Etat, les chefs de l’armée et de l’administration et des forces de sécurité demeure unie, toute tentative d’opposition est noyée dans le sang et seuls les plus courageux ou les plus inconscients osent protester. La révolution est donc une affaire d’opportunité et la fenêtre de tir s’entrouvre plus franchement lorsque le peuple sait que le chef d’Etat est aux portes de la mort, que ses proches en ont également conscience, et qu’il peut donc tenter sa chance.

Les manifestations et les révolutions populaires réussissent quand ceux qui peuvent empêcher de tels bouleversements décident de ne pas le faire. L’horizon temporel forcément raccourci par la maladie d’un chef d’Etat augmente la probabilité que les soutiens du régime vont rester passifs face aux manifestations. Et une chance accrue de succès est précisément ce que le peuple attend pour prendre le risque de descendre dans la rue.

Les chefs d’Etats autoritaires prennent donc grand soin de leur santé, car ils savent que sa dégradation peut engendrer des révolutions ou des coups d’Etat. Au vu de cette situation, les peuples qui sont enclins à se rebeller guettent avec beaucoup d’acuité tout signe de santé déclinante du chef de l’Etat, ayant sans doute compris -on peut raisonnablement le penser- que même ses plus fidèles soutiens risquent fort de le lâcher, à moins qu’ils n’estiment pas n’avoir aucun futur sans lui.

Moubarak, Ben Ali, Saleh...

Le Printemps arabe a parfaitement démontré tout cela, en ne se limitant pas à l’éjection du vieux Moubarak (84 ans). Si la mort de Mohammed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu le 4 janvier 2011, a servi de point de ralliement pour le peuple tunisien mécontent, il est rétrospectivement peu probable que la révolution aurait tardé. Des rumeurs courraient déjà sur l’état de santé très dégradé du président Zine el-Abidine Ben Ali (et des rumeurs persistantes ont fait état de sa chute dans le coma suite à une attaque cardiaque en Arabie saoudite quelques semaines après avoir été chassé du pouvoir).

L’économie tunisienne était au plus mal, ce qui augmentait encore la vulnérabilité du président. Une mauvaise santé combinée à un mécontentement populaire est un mélange dangereux pour un dirigeant autocrate. Il est tentant, en de telles circonstances, de descendre dans la rue.

Ailleurs dans le monde arabe, la blessure infligée en juin 2011 au président Ali Abdallah Saleh du Yémen par des rebelles antigouvernementaux et son évacuation sanitaire en Arabie saoudite a joué un rôle déterminant dans sa chute. D’une manière générale, des chefs en bonne santé rassurent leurs fidèles qui, à leur tour, le soutiennent; les chefs malades n’offrent plus une telle garantie.

Mouammar Kadhafi semble avoir été une exception. Kadhafi n’était apparemment pas malade et bon nombre de ses soutiens (fort bien rémunérés) demeurèrent loyaux jusqu’à la fin. Sa chute est donc l’exception qui confirme la règle. Les fidèles continuant de le soutenir, l’Otan a dû lancer des attaques aériennes pour l’empêcher d’écraser la rébellion.

L’importance de la santé d’un chef d’Etat dans une révolution n’a rien de neuf. En 1997, les forces rebelles de Laurent désiré Kabila ont conquis tout le Zaïre, actuelle république démocratique du Congo, quand il est devenu évident que Mobutu Sese Seko était gravement malade. Mobutu avait fait la bêtise de se faire soigner publiquement en Europe et de convier le peuple à célébrer son retour de soins – alors que la qualité des soins médicaux laissait pour le moins à désirer au Zaïre.

La triste histoire de Mohammer Reza Palavi

Ferdinand Marcos a subi un destin similaire aux Philippines. Alors que son lupus (une maladie auto-immune) ne cessait de progresser, ses plus fidèles serviteurs commencèrent à l’abandonner. Il fut chassé du pouvoir en 1986 et mourut en exil à Hawaï trois ans plus tard. C’est également ce qui arriva au Shah d’Iran, Mohammed Reza Palavi. Comme le New York Times le rapportait le 17 mai 1981, bien après sa chute, «selon les confidences d’un spécialiste du cancer du New York Hospital, si le Shah avait été traité comme un patient ordinaire, avec les mêmes médecins que depuis le début de sa maladie, il serait peut-être encore en vie.»

Mais ce n’est naturellement pas ce que le Shah a fait. Son problème, identique à celui de bien des autocrates qui doivent contenter leurs fidèles, était aussi simple que fatal: si l’étendue de son cancer avait été connue, ses soutiens l’auraient sans doute déserté et son soutien étranger se serait tari – une véritable mort programmée sur le plan politique.

Mais sans un traitement approprié, sa maladie risquait bien –et c’est ce qui arriva– de le tuer physiquement. Voilà donc sa triste histoire: celle d’un homme très malade faisant entrer, en secret, des médecins français en Iran et qui entrait dans des cliniques sous un faux nom. Mais au final, la nouvelle de sa maladie précipita sa chute.

Le peuple iranien descendit dans les rues et l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny, depuis longtemps exilé, rentra au pays pour diriger le soulèvement et installer un régime islamique en 1979. Une bonne partie, sinon la majorité, de l’armée iranienne, pourtant fidèle au Shah, ne s’opposa pas à ce mouvement et ne résista que très peu à un changement de régime perçu par elle comme inévitable.

La virilité à la Poutnie

Les chefs d’Etats doivent être virils et puissants. C’est vrai même dans les démocraties. L’entourage de Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, dissimula la gravité de ses problèmes respiratoires sévères au cours de la Première guerre mondiale; Franklin D. Roosevelt dissimula sa paralysie; John Kennedy cacha sa dépendance aux corticoïdes et la liste est longue. Dans un environnement moins démocratique, la nécessité d’apparaître en excellente santé est encore plus vitale.

Toute personne d’un certain âge ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la récente disparition de Xi (suivie de sa réapparition) et la longue incertitude qui régna au cours des années 1990 sur l’état de santé de Deng Xiaoping (était-il vivant ou mort ?) voire même, quelques années auparavant, sur l’état de santé de Mao Zedong. En Chine, la stabilité du pays et du Parti nécessitaient et nécessite encore, comme dans de nombreuses dictatures, que chacun puisse croire, ne serait-ce qu’un peu, au fait que le grand chef est encore vivant avant que le nouveau roi ne soit désigné comme le successeur naturel.

Pour les chefs d’Etats totalitaires qui cherchent à conserver le pouvoir pour de longues périodes, une apparente bonne santé est plus vitale encore. Plus que par une bonne dose de machisme, les rodomontades du président russe Vladimir Poutine s’expliquent donc politiquement. On le voit régulièrement torse nu, chassant dans la forêt, pilotant des ULM au-dessus de l’Arctique ou effectuant diverses prouesses physiques.

De telles démonstrations de virilité sont également une démonstration de force nationale pour des électeurs qui se souviennent de la succession de vieilles cacochymes qui moururent à leur poste lors des dernières années de l’Union soviétique ou à l’époque de la grande crise économique des années 1990 quand Boris Eltsine, alcoolique et obèse, tenait les rênes du pouvoir.

Les chefs d’Etat, parfaitement au courant des risques immédiats qu’ils encourent dès que la rumeur de leur maladie enfle, se comportent de manière très différente face à une telle crise. Théoriquement, ils pourraient profiter de leur maladie pour tenter d’améliorer la situation de leurs concitoyens et préparer la transition démocratique comme un héritage, mais on est hélas bien incapable de trouver un seul exemple de ce genre.

Secret, déni et fact-checking

Ils peuvent également, comme nous l’avons vu, décider d’opter pour le secret. Et si cette stratégie échoue, le déni est la méthode la plus courante. Toutefois, la combinaison d’Internet, des technologies mobiles et des technologies de diagnostique médical à distance fait qu’il est de plus en plus difficile pour un chef d’Etat de dissimuler son état de santé.

On peut ainsi trouver un blog intégralement consacré au cancer de Hugo Chavez, où en plus de ses proclamations qui le voient affirmer qu’il a vaincu la maladie –«je remercie Dieu de m’avoir permis de surmonter mes difficultés, particulièrement de santé,  de me donner la force et la santé pour être avec vous pendant cette campagne»– sont discutés chacune des déclarations, options de traitement, allés et venues de ses médecins, changements de calendrier et photographies de la campagne. Tout ceci peut sembler dérisoire, mais au vu de la situation politique au Venezuela, tout indice sur l’état de santé du président est politiquement plus important que n’importe quel discours.

Quand le secret et le déni ne sont plus des options viables, la succession dynastique permet aux dirigeants de maintenir leur mainmise sur leurs fidèles. Le règlement, à l’avance, de la question de la succession permet de maintenir la symbiose entre les dirigeants et ceux qui les maintiennent au pouvoir. Les fidèles du régime sont plus enclins à continuer de soutenir un chef d’Etat en déclin physique quand ils sont assurés que leurs privilèges et leur richesse seront maintenus après sa mort. La famille Kim en Corée du Nord, Hafez el-Assad en Syrie et Fidel Castro à Cuba ont tous utilisé cette tactique pour atténuer le risque politique engendré par leur santé déclinante.

Au final, une bonne santé est un atout indéniable pour un dirigeant et plus encore si le régime est autoritaire. Les visites de médecins étrangers, les visites d’hôpitaux à l’étranger pour régler des problèmes de santé présentés comme mineurs (comme le traitement prolongé du roi saoudien Abdallah pour «des problèmes de dos»), les changements d’apparence physique –comme une prise de poids liée à la prise de corticoïdes– et de longues absences de la vie publique sont autant d’avertisseurs d’une future instabilité politique. Un âge avancé ou une arrivée récente au pouvoir sont également des indices de remous potentiels. Les jeunes dirigeants ne sont pas encore familiers des rouages du pouvoir et ne sont donc pas plus fiables que les vieux et les malades.

Voilà sans doute pourquoi nous assistons à l’émergence de toujours plus  de dictatures dynastiques. Tous les Kim Jong Il du monde connaissent les rouages du pouvoir et en informent naturellement leur progéniture. En cette période de miracles médicaux, il est amusant de constater que les dynasties politiques font leur grand retour – mais il ne s’agit certainement pas d’une coïncidence.

Bruce Bueno de Mesquita et Alastair Smith

Traduit par Antoine Bourguilleau

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