France

«Regardons la liberté en face» (sic), ou l'irrésistible ascension médiatique du racisme anti-blanc

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 01.10.2012 à 9 h 46

Au départ, un communiqué annonce des «idées qui ne plairont pas à tout le monde sur... l’Education nationale». A l’arrivée, Copé dénonce le «racisme anti-blanc» dans son livre. Que s’est-il passé entre temps?

Jean-François Copé aux journées parlementaires UMP à Marcq-en-Baroeul, le 27 septembre 2012. REUTERS/Jean-Yves Bonvarlet.

Jean-François Copé aux journées parlementaires UMP à Marcq-en-Baroeul, le 27 septembre 2012. REUTERS/Jean-Yves Bonvarlet.

Dans un livre, il y a environ 300.000 signes, fourchette basse. Un long entretien dans un magazine en compte environ 15.000. Une longue dépêche AFP fait 3.000 signes. Un titre de dépêche, une centaine, à peine moins qu’un tweet (140). La dissymétrie entre ces chiffres explique en grande partie comment une expression noyée dans un texte volumineux peut devenir un gros titre et faire rapidement le tour des rédactions. Surtout quand l’expression concernée a été placée là à dessein, pour qu’on la trouve.

Les bonnes feuilles

L’histoire du racisme anti-blanc dénoncé par Jean-François Copé pour briser un tabou et «maximiser l’attention des médias et de l’opinion publique sur son discours», comme l'écrit Thomas Guénolé sur Slate, le jour de la parution du programme de son terne rival, est un magnifique cas d’école. Il faut saluer l’artiste tout en étudiant sa technique.

Le livre politique, c’est un peu le Canada dry de la littérature. Ça ressemble à un livre, ça a la forme d’un livre, il y a des mots imprimés dedans... Mais ça n’est pas là pour être lu. Simplement pour être remarqué par les alliés, les adversaires, les journalistes. Les ventes de livres politiques écrits par des responsables –et non ceux des journalistes, qui parfois sont des succès– ont des ventes généralement ridiculement peu importantes au regard de la surface médiatique de leurs auteurs.

Un plan de lancement de livre politique ou livre-programme n’est donc pas prioritairement destiné à doper les ventes, même si personne ne se plaindra d’un succès de librairie, mais à maximiser l’exposition de son auteur et de ses propositions. Le livre devient donc média, au sens étymologique du terme, de la pensée de l’auteur.

C'est pourquoi la pratique des bonnes feuilles est un classique du lancement de livre politique. L'éditeur envoie les épreuves du livre au titre qui a le privilège de publier des extraits en exclusivité avant la parution de l’ouvrage. C’est, pour des raisons d’accointance politique assez évidentes entre un titre et un responsable politique, Le Figaro Magazine qui attrape le pompon.

Les bonnes feuilles des bonnes feuilles

Mais voilà. Le magazine lui-même se dit que pour titiller un peu son lecteur du week-end, créer du désir et de l’attente, un petit avant-goût de ce qui l’attend serait le bienvenu chez les concurrents. C’est ainsi que Le Figaro publie plusieurs jours avant la parution du Figaro Magazine, à l’attention des rédactions, un communiqué de presse (pratique qu’utilise également parfois Slate): en quelque sorte les bonnes feuilles des bonnes feuilles.

Selon la responsable de la com du groupe Le Firago, Marie Müller:

«On publie les éléments les plus importants, ceux qui sont susceptibles d’être repris. Les deux points forts dans ces extraits sont ce passage et la partie sur l’éducation, et les deux ont été repris. Certes, l’un plus que l’autre.»

Pourtant à ce stade du processus, le bruit médiatique autour du racisme anti-blanc n’est pas encore inéluctable. Voici le communiqué du Figaro, envoyé le mardi 25 septembre à 19 heures.

«EMBARGO MERCREDI 7H

EXCLUSIF: Le manifeste de Jean-François Copé
A moins de deux mois de l'élection du président de l’UMP, son secrétaire général, Jean-François Copé, publie un livre programme dans lequel il se dévoile et lance quelques idées qui ne plairont pas à tout le monde, notamment sur l’Education nationale.
Le Figaro Magazine en publie, vendredi 28 septembre, quelques extraits en exclusivité.»

Qu’observe-t-on? Premièrement, que l’exclusivité porte sur les «bonnes feuilles» en elles-mêmes, considérées comme un petit événement en soi, et non sur un contenu quelconque. Deuxièmement, le chapeau introductif, qui est là pour sortir du texte les éléments saillants, insiste sur «quelques idées qui ne plairont pas à tout le monde, notamment sur l’Education nationale». Notre racisme anti-blanc n’arrivera que dans le troisième paragraphe du deuxième bloc d’extraits du livre.

Ce choix éditorial est d’ailleurs conforme aux pages du numéro du Figaro magazine à paraître ce vendredi:

Enfin, plus ou moins conforme, puisque si le chapeau de l’article du magazine met là encore en avant les propositions voulues iconoclastes sur l’éducation, le racisme anti-blanc arrivera en revanche plus tôt que ces dernières le texte de l’article. L’éducation, elle, est placée dans la dernière partie.

Les bonnes feuilles des bonnes feuilles des bonnes feuilles

Le lendemain, mercredi 25 à 7 heures, échéance de l’embargo –la date et l’heure avant lesquelles les journalistes qui reçoivent la nouvelle sont priés de ne pas «briser» le secret–, l’AFP publie une dépêche. Et là, le ton est déjà très différent. En voici les premières lignes:

«Copé dénonce l'existence d'un "racisme anti-blanc" dans certains quartiers

PARIS, 26 sept 2012 (AFP) - Jean-François Copé, candidat à la présidence de l'UMP, entend "briser un tabou" en dénonçant l'existence d'un "racisme anti-blanc" dans certains quartiers difficiles, dans son livre "Manifeste pour une droite décomplexée" (Ed Fayard), dont Le Figaro Magazine, à paraître vendredi, publie des extraits.

"Un racisme anti-blanc se développe dans les quartiers de nos villes où des individus –dont certains ont la nationalité française– méprisent des Français qualifiés de +gaulois+ au prétexte qu'ils n'ont pas la même religion, la même couleur de peau ou les mêmes origines qu'eux", écrit le secrétaire général de l'UMP, le jugeant "tout aussi inacceptable que toutes les autres formes de racisme". "Nous devons le dénoncer".»

Inutile de vous demander de jouer aux sept différences avec la version précédente. Vous avez vu que le racisme était passé du texte au titre, de la 45e ligne des bonnes feuilles à la première du chapeau, et l’extrait, du deuxième bloc au deuxième paragraphe. Les positions qui dérangent sur l’éducation ont quant à elles totalement disparu du propos introductif.

L’AFP étant un relais central et extrêmement influent, son angle d’attaque est repris tel quel par toutes les rédactions. S’il fallait une preuve de l’emballement qui prévaut dans ces moments de montée en neige d’une polémique prometteuse, il suffit de remarquer que la dépêche AFP, qui contient une grosse faute, est reprise telle quelle par de nombreux sites.

La version d’origine:

«Mais regardons la réalité en face: la situation est inversée dans beaucoup de quartiers de nos banlieues»

Mais plutôt que d’enjoindre la classe politique et les citoyens à regarder «la réalité en face», Copé nous parle dans la version dépêche de «liberté en face». L’extrait devient alors:

«Mais regardons la liberté en face: la situation est inversée dans beacoup [sic] de quartiers de nos banlieues.»

La faute est relayée à l’identique par de nombreux médias. Si vous voulez rigoler un peu, entrez sur Google la phrase «Regardons la liberté en face». Vous aurez plein de Copé et de racisme anti-blanc. Bon d’accord, c’est complètement anecdotique et je fais sans doute autant de fautes d’inattention que mes confrères.

Mais alors que le débat va se porter sur une expression précise en raison de son origine lepéniste, il est piquant de remarquer que l’agencement des mots tirés des bonnes feuilles de Manifeste pour une droite décomplexée sont interchangés sans beaucoup de complexe. Le Monde.fr, plus consciencieux, repère la faute dans son article. Mais, faute d’avoir le texte d’origine sous les yeux, il remplace alors la «liberté» par la «vérité en face».

La version du Monde.fr:

«Mais regardons la vérité en face: la situation est inversée dans beaucoup de quartiers de nos banlieues.»

Réalité, vérité, liberté: ça fait beaucoup d’imprécision pour un buzz médiatique autour d’une expression.

Les bonnes feuilles des bonnes feuilles des bonnes feuilles des bonnes feuilles

Il est intéressant de noter que même avant la reprise par l’AFP des extraits de Copé réagencés en fonction de ce que l’agence pense que les journalistes vont privilégier, ces derniers sentent bien émerger le «potentiel polémique de l’expression», comme l’admet le rédacteur en chef de RMC/Matin, Romain Desarbres, qui a tweeté l’expression la veille de la dépêche:

«Le Figaro avait plutôt axé la communication sur les propositions sur l’éducation. Le racisme anti-blanc n’était pas mis en avant.»

Alors voilà: cet article n’est pas là pour distribuer les bons et mauvais points, simplement pour vous aider à comprendre comment briser un tabou est en fait extrêmement fastoche, pourvu qu’on actionne sur les bons leviers en jouant habilement de marqueurs transgressifs –si l’expression vous rappelle quelqu’un, c’est normal.

L'effet pervers de ce genre de course à l'exclusivité réside dans la perte de valeur de la chaîne d'information. L'éditeur accepte de laisser fuiter une partie de son contenu au risque que le livre ne soit plus au centre de l'attention. Le magazine lui-même va se couper d'une partie du lectorat en proposant «gratuitement» le meilleur de sa première sélection aux confrères et agences. Au final, on se demande qui tire profit –sur un plan de l'audience– de l'opération. A part l'intéressé lui-même.

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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