Culture

Disparition de Bill Moggridge, père de l'ordinateur portable

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 28.09.2012 à 15 h 22

Le designer industriel, directeur du Cooper-Hewitt National Museum of Design de New York, avait inventé le «design d'interaction», s'est engagé dans le «Google Art Project», avait conçu la première souris d'Apple, des grille-pains ou des équipements médicaux – mais son nom demeure associé à une création particulière: le GRiD Compass, ancêtre universel de tous les laptops.

Le GRiD Compass. DR

Le GRiD Compass. DR

La mort de Bill Moggridge le 8 septembre dernier est restée en France confinée aux sites spécialisés dans la technologie. Dommage, mais pas très étonnant: le père du PC portable était un avant-gardiste du genre discret. Sa nomination à la tête du musée Cooper-Hewitt de New York en 2010 (vénérable émanation, inaugurée en 1897, de la prestigieuse Smithsonian Institution) avait suscité quelques réactions de surprise. Ce collectionneur de caravanes serait-il vraiment à son aise dans les pince-fesses traditionnellement donnés en remerciement aux généreux donateurs? Moggridge ne s'en était guère ému, rétorquant: «Je ne connais rien aux musées. Mais au moins je m'y connais en design. »

Né en Grande-Bretagne en 1943, diplômé du Central Saint Martins College of Art and Design, Moggridge fonde le studio de design ID Two en 1979 à Palo Alto (l'aventure de l'Apple Computer Company y a débuté trois ans plus tôt). Au début de la décennie, ce designer industriel se concentre sur un projet de «mini computer» pour la Computer Technology Ltd. Deux ou trois exemples d'ordinateurs «portables» ont déjà vu le jour dans le monde, mais avec un poids excédant dix kilos et un encombrement considérable, les résultats ne sont guère probants.

Le projet de Moggridge tourne court. Mais une nouvelle collaboration avec GRiD Systems aboutit au tournant des années 1980 à la création du GRiD Compass, premier ordinateur portable compact, à écran rabattable. Le bébé, de 5 kilos, se dote d'un modem téléphonique, d'un processeur Intel 8086 et d'une mémoire de 340kb. Un alliage d'aluminium moulé sous pression compose sa carcasse.

Commercialisé en 1982, le GRiD Compass affiche un prix public supérieur à 8.000 $  (le revenu annuel moyen d'un Américain est alors d'environ 18.000$). Le gouvernement américain se rue sur la prouesse technologique du designer britannique. La Nasa fait même voyager l'ordinateur portable de Bill Moggridge dans l'espace, embarqué à plusieurs reprises dans la navette Discovery à partir de 1985.

Moggridge s'associe à David Kelley, un jeune designer qui ambitionnait de «monter une boîte qui emploierait tous [ses] meilleurs amis », pour fonder IDEO au cœur de la Silicon Valley. La firme de conseil en design, notamment à l'origine de la première souris commercialisée par Apple, emploie aujourd'hui plus de 550 personnes dans le monde. Communication design, digital design, objets et équipements variés (médecine, éducation, sport, jouets ou solutions d'accessibilité pour les handicapés), pas un domaine n'échappe à l'expertise d'IDEO.

Moggridge y développe des projets de design d'interaction – on lui attribue la paternité du terme d'«Interaction design», définissant les contours d'une expérience qui englobe le consommateur et la dimension sociale dans la conception d'un produit, repoussant les limites du design d'interface.

Le design digital ne doit pas exclure l'utilisateur: Bill Moggridge décide de professer le «design thinking», la valeur ajoutée du design dans la vie quotidienne et l'importance de l'humain dans le design, enseignant la discipline au Royal College of Art de Londres, ou à l'université de Stanford, en Californie.

Le prosélytisme s'avère payant: Moggridge reçoit le Prince Philip Designers Prize en 2010, et le «National Design Lifetime Achievement Award» du musée Cooper-Hewitt National en 2009, qui le désigne l'année suivante pour reprendre les rênes de cette institution centenaire. Michelle Obama apporte son soutien, organisant à la Maison Blanche le déjeuner de remise des prix annuels du Cooper-Hewitt.

Le musée national du design, installé dans l'enceinte d'un hôtel particulier qui fut la maison d'Andrew Carnegie, ne compte pas moins de 200.000 objets et documents illustrant l'histoire du design et des arts décoratifs. L'arrivée du gourou du design digital au sommet du Cooper-Hewitt ne pouvait manquer de surprendre.

Richard Kurin, l'un des responsables du musée, argumente alors ce choix:

«La nomination de Bill est significative. Les musées sont des institutions conçues au XIXe siècle. Eh bien, nous évoluons désormais dans un monde très différent. Une centaine de milliers de personnes a visité telle ou telle exposition? Soit, mais une centaine de milliers de personnes regardant le même programme à la télé, c'est très peu. Une centaine de milliers de personnes qui regardent une vidéo sur YouTube, c'est anecdotique! Donc voici l'idée générale: comment prendre le fonds du musée, l'expérience viscérale de l'objet, et le traduire en d'autres formes de médias? On n'a pas encore réussi à répondre à cette question. S'il y a une personne qui peut le faire, je pense que c'est Bill Moggridge».

Moggridge avait relevé le défi. Au cours de ces deux années passées à la direction du musée, il a développé un programme de cours et ateliers d'initiation au design; une équipe dépêchée par le musée fait le tour des écoles de New York pour appliquer la méthode Design K-12, sponsorisée par les magasins Target. Grâce à la publication en ligne des documents, professeurs et conseillers pédagogiques peuvent, depuis n'importe où, télécharger gratuitement les dossiers pour préparer leurs propres cours.

Pour rendre le design accessible à tous, Bill Moggridge s'est également montré un fervent défenseur du Google Art Project: un important corpus des oeuvres du Cooper Hewitt y est librement consultable

Moggridge était de ceux qui pensent  que la numérisation des œuvres ne nuit en rien à la fréquentation des musées. Les chiffres lui ont donné raison: sous sa direction, le Cooper Hewitt a reçu un nombre record de visiteurs. 

Elodie Palasse-Leroux

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