Monde

Géorgie: chronique d'une campagne électorale électrique

Louis-Antoine Le Moulec, mis à jour le 01.10.2012 à 7 h 05

Manoeuvres législatives, accusations de manipulation par les Russes, manifestations étudiantes contre des exactions commises dans les prisons du régime... Entre le Mouvement national du président Mikheïl Saakachvili et le Rêve géorgien de Bidzina Ivanishvili, tous les coups ont été permis.

Une manifestation étudiante dans les rues de Tbilissi après la révélation de pratiques de tortures et de viol dans les prisons géorgiennes (Louis-Antoine Le Moulec).

Une manifestation étudiante dans les rues de Tbilissi après la révélation de pratiques de tortures et de viol dans les prisons géorgiennes (Louis-Antoine Le Moulec).

Une âpre lutte politique a agité la république caucasienne de Géorgie jusqu'à la veille du scrutin parlementaire du lundi 1er octobre, dont l’issue reste incertaine. Le Mouvement national de Mikheïl Saakachvili et le Rêve géorgien de Bidzina Ivanishvili se sont affrontés pour le contrôle du Parlement dans une bataille où tous les coups ont été permis.

L'expertise contre le rêve

Le Mouvement national, fondé à l’issue de la révolution des Roses de 2003, avait acquis un quasi monopole politique en Géorgie. C’était avant que le milliardaire Bidzina Ivanishvili n’annonce son entrée —fracassante— en politique en octobre 2011.

Sous la bannière du Rêve géorgien, le philanthrope avait souhaité rassembler «les meilleurs» dans une coalition politique d’opposition. «Il a finalement pris tout le monde et se retrouve avec une véritable ménagerie sur les bras», résume ironiquement Emil Adelkhanov, coureur de fond en matière de défense des droits de l’Homme.

La nouvelle formation politique rassemble en effet les figures de l’opposition issues des régimes successifs de Zviad Gamsakhourdia et d’Edouard Chevardnadze, une partie de la nomenklatura et de l’intelligentsia soviétiques, mais aussi les dissidents, déçus, laissés-pour-compte du régime néolibéral de Mikheïl Saakachvili.

Un logo du rêve géorgien tagué (Louis-Antoine Le Moulec)

Jusqu’ici mécène sans visage, Bidzina Ivanishvili s’est rapidement transformé en menace politique sérieuse pour le régime. Le parti majoritaire s’est employé à limiter l’hypothèque sur l'avenir causée par cette intrusion: déchéance de nationalité, investigation financière, saisie d’importantes sommes liées aux activités bancaires de son groupe Cartu, arsenal législatif, etc.

C’est que l’homme, citoyen français, pèse plus lourd que le PIB géorgien. «Il dit régulièrement que la politique n’est pas son boulot et qu’il s’est toujours gardé de s’en approcher. Aussi que sa décision est spontanée, prise sous le coup de l’émotion et qu’il n’y était pas préparé», explique Petre Mamradze, député de l’opposition.

Il est vrai que son entrée en campagne fut cafouilleuse et que le Rêve géorgien est rapidement devenu une proie facile pour le Mouvement national, fort d’une expérience politicienne de huit années, tant sur la scène nationale qu’internationale, d'un bilan de réformes positif et d’une armée de jeunes politiques hautement qualifiés.

La rhétorique de Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie mais aussi de son parti, était toute trouvée. «Après l’invasion russe d’août 2008, le président a fondé la légitimité du régime sur la menace russe», expose Lasha Kharazi, thésard en philosophie politique à l’université d’Etat de Tbilissi. Dès lors, Bidzina Ivanishvili s’est vu aisément qualifier d’«agent russe» en raison de sa fortune constituée en Russie, de ses liens avec les milieux russes et de ses actifs, dont il avait pourtant commencé à se débarrasser afin d’éviter toute critique de cet ordre.

«Misha [Mikheïl Saakachvili, NDRL] a tellement accusé tout le monde d’être lié à la Russie qu’aujourd’hui peu de Géorgiens ont été épargnés», poursuit Emil Adelkhanov.

Des affiches du Mouvement national et du Rêve géorgien (Louis-Antoine Le Moulec)

Le leitmotiv, proche du lavage de cerveau, qui allait devenir la ligne du Mouvement national se résume à une phrase: «Ils ne nous ramèneront pas dans le passé.» Agitant la menace d’un retour des «voleurs dans la loi» —des bandits typiques du chaos des années 1990 en ex-URSS, éradiqués et chassés de Géorgie après la révolution des Roses—, Mikheïl Saakachvili a adopté la posture du garant unique et indispensable de la jeune démocratie géorgienne.

Cette rhétorique anti-russe profondément patriotique séduit indéniablement l’électorat, à Tbilissi mais surtout dans les régions. «Le gouvernement et le président ont essayé de maintenir l’état d’urgence post-conflit le plus longtemps possible. Quand nous posons des questions relatives à certaines violations des droits de l’Homme ou à des violences, on se voit répondre par le président que nous sommes en état de guerre, en guerre contre la Russie, que celle-ci a des bases militaires à 40 km de Tbilissi. Il fait toujours usage de cette rhétorique militaire pour condamner la Russie mais aussi pour discréditer l’opposition», analyse Ucha Nanuachvili, directeur du Centre des droits de l’Homme.

Discréditée, pas complètement. Faible, divisée, sans doute. C’était sans attendre la diffusion d’une bombe audiovisuelle.

Le tournant

Le 18 septembre dernier, le ministère de l’Intérieur diffuse sur son site une vidéo faisant état de tortures et de viols dans la prison n°8 de Gldani, située en banlieue de Tbilissi, et affirme avoir procédé à l’arrestation de plusieurs surveillants.

Les télévisions d’opposition relayent le soir l’information, rendant publiques d’autres vidéos compromettantes. A priori mis au courant de cette carte précieuse détenue par la coalition, le gouvernement a préféré prendre les devants, accusant l’opposition d’avoir organisé ce complot par l’intermédiaire d’un détenu lié à des membres du Rêve géorgien.

Les images suscitent immédiatement l’émoi mais surtout l’ire de la rue. L’ampleur des manifestations étudiantes à Tbilissi pousse l’exécutif à démettre de leurs fonctions Khatouna Kalmakhelidze, ministre chargée des Prisons, ainsi que Bacho Akhalaïa, ministre de l’Intérieur et ancien responsable du système pénitentiaire entre 2005 et 2008. Mais cela ne suffit pas à calmer les indignés, qui ne veulent se résoudre à croire au subterfuge politicien.

Une manifestation étudiante contre les exactions dans les prisons (Louis-Antoine Le Moulec)

Les affiches continuent de dénoncer le «système Saakachvili», «le vrai visage du régime», «la démocratie d’opérette». A l'image de Khatia Nadaraïa, membre du Laboratoire 1918, une association étudiante prônant l’indépendance de l’université et la priorité donnée à l’éducation:

«Ce gouvernement sait mieux que nous ce que nous pensons, ce que nous voulons, ce dont nous avons besoin. Il tente de discréditer le mouvement, arguant que les étudiants n’ont pas les épaules, qu’ils contestent donc sont pro-Russes. Le parti au pouvoir n’a pas moralement le droit de gagner ces élections.»

Dans les rangs, on critique notamment l’introduction d’un système libéral à l’université via une autogestion étudiante dont les membres sont tous issus du Mouvement national, remettant par là même en question l’indépendance de l’enseignement supérieur. Les étudiants invoquent aussi l’arrêt immédiat des arrestations de manifestants (dont le nombre a spectaculairement augmenté) et leur relaxe, le rétablissement de l’Etat de droit, l’indépendance de la justice et appellent à des élections libres et transparentes.

Une manifestation étudiante contre les exactions dans les prisons (Louis-Antoine Le Moulec)

Pour autant, dans quelle mesure ces vidéos ont-elles renversé l’opinion? Dur à dire.

Les candidats du Mouvement national n’ont pas changé de discours, bien au contraire. Après avoir avoué une erreur du système, souligné la vitesse de réaction d’un gouvernement démocratique pratiquant l’autocritique et, quoiqu’inacceptables, l’existence de telles pratiques dans beaucoup d’autres pays, même occidentaux, ils sont revenus sur le terrain de l’espionnite et de la menace d’un retour dans le passé.

Samira Ismaïlova, qui fêtera ses 22 ans le jour du scrutin, est candidate du Mouvement national sur liste dans la région de Kvémo-Kartlie:

«Je suis d’origine azérie, je représente une minorité ethnique. Depuis plusieurs années maintenant, le gouvernement a travaillé à l’intégration des minorités, désenclavant les régions dans lesquelles nous vivons, nous donnant accès à l’enseignement supérieur, protégeant nos langues et identités respectives. Je ne souhaite pas retourner dans le passé, je défends des valeurs européennes. Si vous regardez les candidats du Rêve géorgien, ce sont des gens périmés, qui sentent juste que l’heure est peut-être venue pour eux d’accéder au pouvoir.»

Le vote des minorités azérie et arménienne (500.000 personnes environ sur une population de 4,5 millions d’habitants) semble bien acquis au Mouvement national.

Du côté des militants du Rêve géorgien, on martèle l’idée que ces vidéos ne peuvent qu’assurer la victoire. Pourtant, si le vote étudiant à Tbilissi semble pencher davantage en leur faveur, il s’agit de contestation plus que d’adhésion. «Je voterai pour le Rêve géorgien, mais après l’élection je passerai dans l’opposition. Leur programme est le meilleur qui ait été produit en Géorgie ces vingt dernières années. Tout ça bien que je doute que les candidats eux-mêmes l’aient lu…», glisse Levan Asabashvili, membre d’Urban Reactor, collectif de jeunes architectes et urbanistes.

Le finish

La tension a atteint son comble quelques jours avant l'échéance électorale. Des rumeurs circulaient à une vitesse étonnante via Facebook, les médias très partisans et le bouche-à-oreille: état d’urgence, nouveaux scandales, irruption de milices armées ou invasion russe… Aucune option n’était écartée.

A grand renfort de lobbying auprès des médias et des décideurs occidentaux, tant le Mouvement national que le Rêve géorgien ont tenté d’imposer leur grille de lecture et de rallier à leur cause.

Entre deux meetings en région où il agitait la menace russe incarnée par l’opposition, Mikheïl Saakachvili s'est rendu à New-York prononcer un discours devant l’Assemblée générale de l’ONU:

«La Géorgie ne retournera pas dans le passé malgré l’argent sale venu du Nord.»

La police a diffusé d'énièmes vidéos compromettant des membres du Rêve géorgien –notamment l’ex-footballeur de l’AC Milan Kakha Kaladze– avec des «voleurs dans la loi» exilés. En face, au sein même de la coalition, des écoutes téléphoniques ont filtré, participant à son propre sabotage.

L’OSCE, dans son second rapport d’observation, s'est inquiétée d'une «augmentation de la polarisation» de la campagne et d'un discours «conflictuel et rude» de la part des deux parties. Les récentes arrestations de militants associés à l’opposition, qui ont touché une soixantaine de personnes, ont poussé le président de l’organisation, Riccardo Migliori, à exprimer sa «préoccupation».

Le lendemain, Giga Bokeria, secrétaire général du Conseil national de sécurité, appelait la police à user d’amendes plutôt que de détentions administratives. Pour le parti au pouvoir, ce «test pour la démocratie» scrupuleusement suivi par l’Otan, l’Union européenne et les Etats-Unis restreint les marges de manœuvre.

«Le régime fera tout pour falsifier le vote. Il nous faut avoir la tête froide et travailler sur tous les fronts, légalement et pacifiquement», conseille Lasha Kharazi, qui qualifie le président de «schizophrène», pathologie rendant ses actes «irrationnels et imprévisibles».

La peur initiale de voir le Rêve géorgien contester la légitimité du scrutin en cas de défaite a été balayée par Bidzina Ivanishvili, qui a assuré se ranger à l’avis des observateurs internationaux et a également appelé la jeunesse à se refréner et à exprimer sa colère par la voix des urnes.

«Nous ne reviendrons jamais en arrière sur les acquis de la Révolution enregistrés entre 2004 et 2007. Mais si Ivanishvili parvient à briser le monopole, il aura réalisé quelque chose d’historique pour la Géorgie», assure Petre Mamradze. Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde… Et il ne faudrait pas vendre la peau de l’ours Misha avant de l’avoir tué.

Louis-Antoine Le Moulec

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