Agriculture: le labour n'est plus dans le pré

Un champ de blé en août 2012 à Bugnicourt en France.

Un champ de blé en août 2012 à Bugnicourt en France.

Qu'on se le dise: il faudra bientôt oublier Sully et son célèbre «Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France». Car le labourage devient une pratique à proscrire. Ou presque.

«Le labour, c'est le passé!» Michel Griffon n'y va pas par quatre chevaux de trait. Agronome, économiste, actuellement conseiller scientifique de l’agence nationale de la recherche (ANR), ce chercheur propose tout simplement au monde agricole de renoncer à remuer ciel et surtout terre pour préparer les sols avant le semis. Et il n'est pas le seul.

Le labour, pourtant, est une activité ancestrale. Aussi vieille que la volonté des hommes de spécialiser des parcelles sur les cultures qu'ils ont choisies. Et d'en chasser la nature et toutes ses «mauvaises» herbes qui ont la fâcheuse habitude de faire concurrence au blé, maïs, ou haricots verts.

Bien avant la généralisation des tracteurs, on a donc manié du bâton, de l'araire, harnaché des bœufs ou des chevaux, pour remuer la terre et y enfouir ces méchantes pousses. Il s'agissait aussi de décompacter le sol, pour que les plantes y trouvent racine, avant de le lisser pour préparer un beau lit de culture pour les graines à semer.

Arrêtons de labourer profond

Mais voilà. Plus les agriculteurs ont utilisé des outils lourds –tracteurs, moissonneuses batteuses, etc– et plus il a fallu décompacter. Autrement dit, labourer profond. Et donc consommer de gazole.

Ce n'est pas tout. Car les effets nocifs du labour actuel ne le limitent pas aux émissions des tracteurs: «on détruit aussi la matière organique, qui structure les sols, ou encore, par exemple les  champignons filamenteux épousant les racines des plantes et facilitant l'absorption des nutriments», explique Michel Griffon. Car le sol est un écosystème complexe peuplé de très nombreuses espèces utiles et en particulier de milliards de bactéries au centimètre cube et qu'il n'est pas toujours bon de retourner. 

Labourer, enfin, libère le CO2 ou le méthane enfoui dans le sol. «C'est donc doublement émetteur de GES», souligne le chercheur. Certes, mais comment donc décompacter le sol et le débarrasser de ses mauvaises herbes sans labourer?

Sans le labour, la chimie?

Aujourd'hui, les deux tiers des surfaces cultivées françaises ne seraient plus labourées. Les chimistes ont évidemment bien compris l'enjeu...

Pour se débarrasser des mauvaises herbes, il lui suffit de pulvériser un herbicide (type Roundup®). Ce n'est pas très écolo, mais surtout, certaines plantes deviennent résistantes aux herbicides ce qui n'arrange in fine rien à l'histoire. Les techniques culturales simplifiées sont une autre alternative: on remue la terre, mais superficiellement. Cela consomme moins d'énergie, mais suppose d'éviter bien évidemment le passage trop fréquent de machines trop lourdes. 

Malheureusement, cela ne règlera pas forcément entièrement le problème des mauvaises herbes.

Méthodes alternatives

Pour se passer du labour mais aussi de trop grandes quantités d'herbicides, des méthodes existent. Mais elles «demandent beaucoup de connaissances», reconnaît Michel Griffon.

«On peut tout d'abord "biner" mécaniquement de manière précise avec des caméras et de l'électronique pour enlever les mauvaises herbes sans détruire les cultures. Il y a aussi la méthode des “cultures  associées

Autrement dit, «on remplace les mauvaises herbes par des végétaux qu'on apprécie et qui vivent en cohabitation avec la culture principale», détaille Michel Griffon. Concrètement, cela peut être des légumineuses comme de la luzerne cohabitant avec des céréales. Tout cela prendra tant de place dans les champs que les mauvaises herbes auront bien moins leurs aises. En bonus, les légumineuses produiront de l'azote très utile aux cultures principales. 

Certains prônent l’«allélopathie», la science des effets d'une plante sur une autre. Tout simplement, on cultivera des plantes toxiques pour les mauvaises herbes. Dans le genre, l'avoine par exemple, est paraît-il assez efficace. Simplement, il ne se vend pas autant que le blé. Dommage.

Autre petit truc: les «successions culturales». En faisant tourner les cultures sur une même parcelle, on arrive parfois à mieux contrôler les mauvaises herbes. Reste que tout ceci suppose de s'approprier des techniques pas si faciles à maîtriser. La tentation des herbicides, ou du labour, peut être grande. 

A l'échelle planétaire, l'enjeu n'a rien de négligeable. Michel Griffon par exemple n'a qu'une crainte: qu'à la faveur du réchauffement climatique, Russes et Canadiens se mettent, à l'avenir, à cultiver des céréales sur les sols actuellement gelés par le permafrost. Ceux-ci constituent en effet de  gigantesques réservoirs de méthane que le réchauffement pourrait libérer.

Dans ces conditions, labourer n'arrangerait rien. La Sibérie n'est pas encore un grenier à blé, mais... qui sait? 

Catherine Bernard

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