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Quand devient-on vraiment conscient?

Daniel Bor, mis à jour le 30.03.2013 à 8 h 00

La nouvelle science de la conscience devrait changer notre façon d’aborder certains problèmes d’éthique épineux comme la fin de vie, l'avortement ou les droits des animaux. Le chercheur Daniel Bor explique ce que cette science apporte au débat, et pourquoi elle l'a fait devenir végétarien.

Allen Institute for Brain Science / Lavender Dreamer via Flickr CC Licence By

Allen Institute for Brain Science / Lavender Dreamer via Flickr CC Licence By

Il est facile de voir la conscience comme une sorte de magie. Dans la religion, elle est représentée par l’âme mystérieuse et en science, le concept de conscience semble au départ assez énigmatique. Mais des études scientifiques rigoureuses ont mis à mal le caractère magique d’origine de nombreux domaines, tels que l’étude de ce qui distingue la vie de la non-vie. La conscience est en train de vivre une telle révolution.

L’étude de notre propre conscience est un domaine scientifique en plein essor, où les expériences révèlent des faits étonnants sur le plus intime des sujets scientifiques. Dans mon ouvrage intitulé The Ravenous Brain, je présente les dernières avancées scientifiques sur la conscience et dans quelle mesure nous sommes sur le point de créer un système permettant de mesurer le niveau de conscience de tout être capable d’appréhender le monde. La conscience est, à de nombreux égards, la plus grande énigme que la science doive encore résoudre.

Mais la nature de la conscience n’est pas qu’une question cruciale pour la science; c’est également la source de certains des problèmes d’éthique les plus épineux et les plus fondamentaux.

La conscience, terre d’accueil de toute émotion

Au niveau personnel, la conscience est l’endroit où se trouve le sens de la vie. Tous les moments qui comptent pour nous, de notre premier amour au premier sourire de notre enfant, ou encore ces merveilleuses vacances à la montagne, sont évidemment des évènements conscients. Si aucun de ces évènements n’était conscient, si nous n’avions pas conscience de les vivre, nous pourrions à peine nous considérer en vie.

Que je nage dans le bonheur ou que je vive un grand moment de tristesse, je sens toujours que derrière tout cela se trouvent le privilège et la passion de l’expérience. Notre conscience est l’essence de notre façon de nous percevoir. C’est la citadelle de nos sens, le melting-pot des pensées, la terre d’accueil de toute émotion qui nous emporte ou nous apaise. Pour nous, la conscience est tout simplement la monnaie de la vie.

Bien que certains philosophes et scientifiques estiment que la conscience est un effet secondaire insignifiant des processus cognitifs, je suis convaincu de l’inverse : notre conscience pourrait bien être responsable de nos plus grands accomplissements intellectuels dans les domaines de l’art et de la science. Que notre créativité et nos idées naissent dans notre inconscient ou non (le rôle de l’inconscient a, selon moi, été surestimé), notre conscience est tout du moins le canal pour admirer ces merveilles d’inspiration et le moteur pour les transformer en réalité.

Il n’est donc pas surprenant que la question de la conscience soit au cœur de la plupart de nos débats fondamentaux sur l’éthique, dont l’un concerne l’avortement et le droit à la vie. Ce sujet est l’occasion pour moi de vous montrer, en papa fier, quelques photos de ma fille, Lalana. L’échographie a été prise en milieu de grossesse, à 20 semaines. Peu de temps après, nous pouvions clairement la sentir donner des coups de pied. La deuxième image est une photo récente.

A 2 ans, Lalana court partout et a un vocabulaire d’une centaine de mots. Elle peut nous parler d’évènements qui se sont passés il y a des jours ou des semaines, souvent car elle est encore excitée à leur sujet. Elle peut se souvenir de choses qu’elle veut faire plus tard. Par exemple, si nous lui disons qu’une fois rentrés à la maison, nous ferons des bulles, des heures après, à peine rentrés, elle se précipitera sur l’étagère où se trouve la bouteille pour faire des bulles et criera: «Bubu! Bubu!». Il y a des choses qu’elle aime et d’autres qu’elle déteste, et son caractère sensible, passionné, espiègle et terriblement têtu est déjà bien prononcé.

Alors que je me suis toujours targué de faire preuve d’objectivité dans ma vie d’adulte, j’ai constaté avec embarras que ma fille était la grande exception: non seulement j’ai été surpris de voir à quel point je l’aimais, mais également à quel point j’étais fier d’elle et comme je m’empressais de déformer la réalité pour qu’elle me paraisse totalement exceptionnelle.

Pas seulement une question de curiosité scientifique

Pourtant, quand il m’arrive de prendre un peu de recul, je me demande: A quel stade est-elle devenue consciente? Il est évident qu’elle est consciente aujourd’hui, car elle peut exprimer ses pensées profondes par le langage. Mais quand a-t-elle commencé à appréhender son environnement? A un niveau personnel, intuitif, j’étais quasi certain que ses premiers vrais éclats de rire devant mes pitreries, quand elle avait quelques mois, étaient le reflet d’un niveau élevé de conscience. Mais était-elle consciente bien avant cela? Etait-elle consciente quand elle était encore dans le ventre de sa mère, à donner des coups de pied? Ou ne s’est-elle mise à percevoir les choses qu’après ouvert les yeux pour la première fois sur le monde extérieur, le jour de sa naissance?

Trouver des réponses à ces questions n’est pas simplement une question de curiosité. Aux Etats-Unis, des gens ont été assassinés pour avoir pratiqué un avortement. Dans beaucoup d’autres pays, l’avortement est illégal même si la femme a été violée et certains hommes politiques éminents, tels que le candidat républicain à la vice-présidence des Etats-Unis, Paul Ryan, sont en faveur de lois aussi strictes.

Bien que ces positions soient souvent déterminées par la religion, ces personnes ont également tendance à penser que les fœtus sont déjà conscients, voire capables de ressentir la douleur. Ainsi, certains Etats, tels que l’Arizona, le dernier Etat en date à avoir décidé d’interdire l’avortement après 20 semaines de grossesse, s’appuient sur ces arguments pour limiter encore plus le droit des femmes à l’avortement.

Un foetus ne peut ressentir la douleur consciemment

Que dit la science à ce sujet? Il existe des preuves formelles qu’un fœtus peut répondre à des images, des sons et des odeurs, et peut même réagir par des expressions du visage. Il est toutefois également avéré que ces réactions sont produites par les parties les plus primitives du cerveau, qui ne sont pas reliées à la conscience; elles ne signifient donc en aucun cas que le fœtus est conscient. De plus, le fœtus étant délibérément endormi par toute une série de substances chimiques produites par le placenta, même s’il était capable d’être conscient, il n’y a quasiment aucune chance qu’il puisse l’être dans le ventre de sa mère. Par conséquent, il ne peut ressentir la douleur consciemment.

Que se passerait-il néanmoins si le fœtus était retiré du ventre de sa mère et que les substances à action soporifique cessaient d’agir? Le fœtus deviendrait-il soudainement conscient du monde extérieur? Chez les adultes, pour que la conscience normale se produise, on estime en général que deux types de régions doivent être intactes, fonctionnelles et capables de communiquer efficacement entre elles: le thalamus, une sorte de station-relais située au milieu du cerveau et qui relie de nombreuses régions entre elles, et le réseau préfrontal pariétal, notre partie du cortex la plus élaborée. Si le thalamus ou le réseau préfrontal pariétal est gravement endommagé, le patient risque de se retrouver dans un état végétatif, avec quasiment aucun signe de conscience.

Quand ces deux régions du cerveau se forment-elles chez le fœtus? Les connexions entre ces régions ne se mettent en place qu’environ 29 semaines après le début de la grossesse, et il faut encore environ un mois avant que le thalamus et le reste du cortex communiquent vraiment entre eux, comme en témoignent les ondes cérébrales. Il est donc très peu probable que la conscience, du moins sous la forme que nous considérons comme la conscience humaine, n’apparaisse avant 33 semaines de grossesse. Il n’y donc aucune raison, sur le plan scientifique, d’interdire l’avortement sous prétexte que le fœtus ressentirait la douleur, du moins pas avant la toute fin de la grossesse. Ces faits avérés ont fortement influencé mon opinion sur le sujet et je soutiens donc pleinement le libre arbitre.

Les animaux ont-ils une conscience?

Un autre problème d’éthique lié à la question de la conscience est celui du droit des animaux. Chaque personne sur la planète consomme, en moyenne, deux fois son poids en aliments d’origine animale tous les ans. La production alimentaire, ainsi que les expériences sur les animaux, peuvent faire souffrir plusieurs millions d’animaux par an.

Si aucun animal excepté l’humain n’a de conscience, il n’y a pas de problème, car pour souffrir, il faut être conscient. Mais si les animaux dont on considère généralement qu’ils ont des capacités mentales très limitées, tels que la volaille et les poissons, ont un niveau de conscience élevé et une capacité importante à souffrir, est-il alors justifié que nous leur infligions toutes ces souffrances?

Si la science pouvait concevoir un moyen de tester la présence de la conscience chez d’autres animaux, voire un moyen d’évaluer le niveau de conscience s’il existe, les répercussions sur toutes les sphères éthiques du débat sur le droit des animaux pourraient être énormes.

En surface, comme les animaux ne peuvent recourir à la parole pour nous dire s’ils sont conscients, le problème semble insoluble. Mais une quantité surprenante d’informations est apparue qui pose la question de la conscience des animaux. Pour commencer, on peut se demander quelles espèces ont des régions du cerveau semblables à celles que nous savons être essentielles à la conscience humaine, à savoir le thalamus et le réseau préfrontal pariétal.

Même un ver doté de quelques centaines de neurones a un niveau de conscience

Chez la plupart des mammifères, on retrouve ces structures sous une certaine forme, ce qui laisse à penser qu’ils ont eux aussi un niveau élevé de conscience. Mais cette approche est problématique, car elle ne tient pas compte de l’éventualité selon laquelle des espèces très lointaines puissent avoir développé la capacité de conscience de manière indépendante.  Par exemple, les corbeaux savent se servir d’une série d’outils pour attraper un ver juteux et les pieuvres savent ouvrir un couvercle pour prendre un crabe goûteux d’un bocal. Bien que ces animaux n’aient pas de cortex, ils semblent faire preuve d’une vie psychique que beaucoup considérerait comme de la conscience.

Les principales théories sur la conscience s’accordent sur l’idée qu’elle est liée à une certaine forme de traitement de l’information, dans le cadre duquel de multiples séries de données sont rassemblées, et qu’elle dépend d’un certain type de structure en réseau. Sans doute la théorie la plus populaire en ce sens, la théorie de l’information intégrée de Giulio Tononi, repose sur l’hypothèse selon laquelle la conscience est un continuum dans le royaume animal. Si tel est le cas, même le ver nématode, doté de quelques centaines de neurones, a un niveau de conscience, même minime. Si quelque chose se rapprochant de cette théorie s’avérait correct, les répercussions sur notre rapport aux animaux sur la planète seraient énormes.

Le test du miroir

Mais même si nous supposons qu’il existe un continuum de la conscience, cela ne sera pas d’une grande aide pour répondre aux questions relatives au droit des animaux. Par exemple, un ver peut effectivement avoir une forme de conscience, mais la façon dont il appréhende le monde sera extrêmement limitée par rapport à la conscience humaine. Les études scientifiques visant à déterminer si d’autres animaux ont des formes avancées de conscience, telles que la conscience de soi, sont plus pertinentes en termes d’éthique. Il est possible de le tester à l’aide d’un miroir: on fait une tâche de peinture sur la tête d’un animal et on le place ensuite face à un miroir.

De nombreux animaux se contentent d’attaquer ou de tenter d’échapper à l’ennemi apparent dans le miroir, mais certains se reconnaissent et tentent d’effacer, ou au moins d’examiner l’étrange tâche. Parmi les animaux qui réussissent clairement le test figurent les chimpanzés, les orang-outans, les gorilles, les dauphins, les éléphants, les cochons (sur une version modifiée du test), et même les pies. Cette liste risque de s’allonger, de nouveaux animaux faisant l’objet de tests adaptés pour eux.

La métacognition, preuve absolue de conscience

Autre signe d’un niveau avancé de conscience, ce qu’on appelle la «métacognition», c’est-à-dire la capacité à être conscient de son propre esprit et de le décrire, en déclarant par exemple: «Je suis sûr que j’ai vu le chat dans les bois» ou «Vous avez peut-être vu un chat, mais je n’ai rien remarqué». Dans les expériences sur les humains, on considère qu’il s’agit d’une preuve absolue de conscience. Mais nous ne sommes pas les seules espèces à avoir cette capacité.

La métacognition chez d’autres espèces est généralement mesurée à l’aide d’un jeu sur ordinateur : un animal prend une décision sur un stimulus et peut ensuite appuyer soit sur un bouton à risque élevé, qui prévoit une grosse quantité de nourriture en guise de récompense si la décision est la bonne, ou une restriction alimentaire si elle est mauvaise, soit sur un bouton à faible risque avec une maigre récompense quelle que soit l’exactitude de la décision.

Si l’animal a un niveau élevé de métacognition –en d’autres termes, s’il sait qu’il se contente de deviner ou qu’il a de solides connaissances sur un stimulus donné– il devrait alors généralement appuyer sur le bouton à risque élevé quand il est sûr d’avoir la bonne réponse et celui à faible risque quand il pense se tromper. C’est précisément ce que font plusieurs espèces, notamment les grands singes et les singes. Ces espèces font preuve d’une forme avancée de conscience qui, chez les humains, est la preuve absolue de notre conscience.

Comme plusieurs éminents chercheurs sur la conscience, je suis végétarien

Au vu de toutes ces données, je pense que toutes les espèces capables de se reconnaître dans le miroir ou de faire preuve de capacités métacognitives ont très probablement une forme avancée de conscience. Quant aux espèces qui n’ont pas encore réussi ces tests, nous ignorons si c’est parce qu’elles n’en sont pas capables ou parce que les tests ne sont pas adaptés. Je pense donc qu’il faut rester prudent et partir de l’hypothèse que tous les mammifères, ou à tout le moins la pieuvre, mais sûrement beaucoup d’autres espèces, ont une capacité élevée de conscience.

Par conséquent, je suis végétarien, comme plusieurs éminents chercheurs sur la conscience. Selon moi, il serait cohérent, sur le plan éthique, d’étendre nos propres droits à la vie et à l’absence de torture à toute espèce capable de se reconnaître dans le miroir, de faire preuve de métacognition, voire d’utiliser des outils de façon poussée. Interdire tous ces animaux dans l’industrie alimentaire et adopter des lois pour les protéger en raison de leur niveau de conscience serait une mesure radicale qu’aucun dirigeant politique n’est prêt à prendre de sitôt. Ce serait pourtant une façon cohérente et prudente de réviser notre rapport actuel aux animaux et de reconnaître les progrès réalisés dans notre connaissance scientifique de la vie psychique de ces espèces.

Les études sur la conscience concernent également d’autres enjeux politiques. Par exemple, comment peut-on évaluer le niveau de conscience qu’il reste à une personne ayant subi de graves lésions cérébrales et se trouvant dans un état végétatif? A quel stade doit-on laisser ces patients mourir? Nous risquons donc, dans les prochaines décennies, de devoir également réfléchir à notre façon d’évaluer les formes artificielles de conscience et aux droits que nous devons, par conséquent, accorder à ces personnes.

La science de la conscience est donc un domaine fondamental, non seulement en tant que tel, mais également en tant que moyen d’évaluer de nombreux problèmes d’éthique. Toute personne concernée par de grands enjeux politiques devrait garder un œil sur ses avancées dans les années à venir.

Daniel Bor

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