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Des amours franco-libanaises souvent contrariées

Jacques Benillouche, mis à jour le 08.06.2009 à 22 h 07

La victoire de la coalition anti-syrienne aux législatives libanaises est un soulagement pour Paris.

La coalition anti-syrienne a remporté les élections législatives libanaises du dimanche 7 juin et battu le Hezbollah et son allié chrétien le général Aoun, ce qui, dans la géopolitique régionale, joue en défaveur de la Syrie et de l'Iran et conforte les diplomaties française et américaine.

L'intérêt porté par la France au Liban ne date pas du 28 avril 1920 lorsqu'elle fut officiellement investie par la Société des Nations d'un «mandat pour la Syrie et le Liban». Ce mandat fut en fait un protectorat déguisé. Les accords entre Charlemagne et le calife Haroun el-Rachid pour la protection des chrétiens d'Orient puis ceux entre François 1er et Soliman le Magnifique attestent de la vitalité des relations de tout temps entre les deux contrées.

Napoléon III n'a pas hésité, des siècles plus tard, à se porter au secours des chrétiens victimes d'exactions des Druzes. L'Etat du Grand Liban, Etat indépendant sous mandat français, fut créé le 1er septembre 1920 par décret du général Henri Gouraud et encadré par un conseil consultatif où siégeaient 17 communautés religieuses. Tous les problèmes actuels du Liban découlent de cette originalité cultuelle qui, partant de bons sentiments, créera un Etat dont les faiblesses jusqu'à aujourd'hui ont été insurmontables.

De fait, l'indépendance du Liban est en permanence menacée aujourd'hui comme dans le passé. Aujourd'hui, c'est en raison du poids politique, militaire et démographique grandissant des chiites alliés via le Hezbollah à la Syrie et l'Iran.

De nombreux dirigeants chrétiens libanais ne voient plus aujourd'hui la survie de leur pays en tant que société multiconfessionnelle que sous l'ombrelle d'une entité européenne à vocation méditerranéenne et avec l'aide active de la France. Mais cette dernière le veut-elle et surtout le peut-elle? Aucun accord, aucun traité ni aucune constitution n'empêcheront la dégradation de la situation des chrétiens. La France garde jusqu'à aujourd'hui encore une image forte dans la région parce qu'elle n'a jamais été, contrairement à  la Grande-Bretagne, une puissance coloniale et que ses intérêts commerciaux peu importants donnent à ses actes une connotation désintéressée.

La France s'est ainsi toujours attribuée le rôle de garant des droits des chrétiens dans le cadre d'un pluralisme religieux démocratique. Elle croyait à la coexistence de plusieurs cultures et sa thèse n'était pas nouvelle puisque des intellectuels libanais avaient cherché à favoriser l'émergence d'un Israël inspiré du même pluralisme religieux et culturel. Michel Chiha, journaliste, homme politique et philosophe libanais avait estimé bien avant la création de l'Etat d'Israël qu'un Etat fondé sur une «confession privilégiée n'avait aucun avenir dans un monde démocratique». Parce qu'il était attaché à cette pluralité, il avait été l'instigateur du refus du Liban de nouer des relations officielles avec Israël.

Ces deux pays avaient pourtant le point commun d'être différents dans un environnement arabe. Les libanais et les israéliens, confrontés au même souci de défendre leur existence avaient mis beaucoup d'espoir sur l'Euromed ou Processus de Barcelone, initié en 1995, qui fut un échec mettant fin aux rêves et aux espoirs des deux nations. Des intellectuels libanais,  inspirés par la mouvance pacifiste israélienne, ont ravivé cette idée lorsqu'Israël s'est trouvé empêtré dans la guerre du Liban en 2006. Ils ont plaidé auprès du président français pour qu'il lance un nouveau projet qui est devenu l'Union pour la Méditerranée (UPM).

L'idée consistait à faire coopérer Israël avec les pays arabes en s'affranchissant du poids de la politique et en créant une structure économique commune qui apporterait du dynamisme à des relations conflictuelles bloquées. Nicolas Sarkozy avait trouvé ce concept de la paix par les affaires  judicieux puisqu'il permettrait «une coopération d'égal à égal entre le Nord et le Sud en matière économique et politique, mais aussi militaire, culturelle et sociale; le meilleur moyen de sortir du cycle infernal de la vengeance et de la haine entre Israël et les Arabes». Israël trouvait là un moyen de rompre son isolement. Il voyait ainsi une aubaine de figurer aux côtés de 43 autres pays, dont le Liban et certains pays arabes. Il espérait ainsi éviter les questions brûlantes concernant les Palestiniens et l'évacuation de la Cisjordanie tandis que son voisin du nord trouvait une issue pour sortir du carcan arabe.

Après le départ des troupes syriennes en 2005, une collaboration ouverte entre la France et Israël s'est développée dans la discrétion. Les deux pays étaient convaincus qu'ils devaient agir de concert pour parfaire la stabilité retrouvée du Liban. L'ex-député à la Knesset Azmi Bishara, exilé en Syrie, s'est inquiété ouvertement de ces manœuvres souterraines. Ses craintes ont été confirmées après le voyage à Paris, une sorte de convocation, de Samir Geagea, ancien chef des milices chrétiennes, libéré de prison après de sérieuses pressions françaises. Le président français voulait connaitre la position de celui qui était devenu l'un des principaux dirigeants de l'Alliance du 14 mars aux côtés de Saad Hariri et de Walid Joumblatt, chef des Druzes.

Nicolas Sarkozy n'a ménagé aucun effort pour consulter les tendances libanaises sans exception. En décidant de s'entretenir avec tous les chefs chrétiens, il a tenu à montrer qu'il comptait s'impliquer. Il a utilisé tous ses relais en France pour convaincre ses amis libanais de prendre au sérieux le danger du Hezbollah. Mais il est convaincu que tout projet pour contrer ces milices n'aura d'efficacité que s'il parvient à stopper l'hémorragie des chrétiens vers l'Europe et les Etats-Unis.

Plus de cinq millions de libanais, toutes confessions confondues, ont quitté le Liban depuis 1975 en exportant leur savoir-faire commercial et en réussissant dans tous les domaines grâce à la création d'un réseau de solidarité économique efficace.

Reste à savoir s'il n'est pas trop tard pour la France pour corriger les erreurs commises après la seconde Guerre Mondiale lorsque l'hégémonie américaine rendit la France inactive parce qu'elle se dépêtrait alors dans ses bourbiers coloniaux. Le Général de Gaulle avai bient tenté de reprendre pied dans le pays mais sans succès et sans redoubler d'effort.

La guerre civile libanaise de 1975-1990 démontra par la suite la position ambiguë d'une France qui hésita à prendre position et à s'imposer pour faire cesser les combats fratricides. Elle devait le payer par une mise à l'écart. L'amitié personnelle du président Chirac et de Rafic Hariri permit de renouer des liens culturels, scientifiques et surtout politiques.Nicolas Sarkozy a poursuivi cette politique de soutien français qui offrit au Liban le droit d'exister à nouveau sur le plan international et européen. L'activisme français réussit paradoxalement à faire admettre la France comme partenaire neutre.

Mais les chrétiens se sont à nouveau sentis délaissés par le président français lorsque, au nom de la realpolitik, il décida de renouer des relations bilatérales avec Damas. Ils l'ont fait savoir par l'intermédiaire de ceux qui militent à Paris et se réunissent à l'Eglise Notre-Dame du Liban située à la rue d'Ulm. Cette paroisse maronite héberge le quartier général de l'ULCM (union libanaise culturelle mondiale) qui joue le rôle de lobby auprès de l'administration française. Les forces libanaises de Samir Geagea et le courant patriotique Libre du général Aoun, rallié au pro-syriens, trouvent ainsi un champ clos pour se déchirer en France. En faisant venir à Paris Geagea, le président français a tenu à lui faire comprendre qu'il lui appartenait d'imaginer les termes d'une nouvelle entente qui remettrait les chrétiens réunis et pacifiés aux commandes de l'Etat Libanais.

Nicolas Sarkozy a suivi discrétement les élections du 7 juin pour lesquelles il s'est bien gardé d'intervenir de manière ostensible. Il craint, à l'instar d'Israël, qu'une victoire de l'opposition et Hezbollah durcisse la confrontation entre l'Iran et l'Occident, transforme à terme le pays du Cèdre en république islamique ou provoque même une nouvelle guerre civile. Mais il n'ira pas jusqu'à faire, comme les américains, dépendre l'aide économique des résultats du scrutin. Le Quai d'Orsay le pousse à éviter l'erreur qui a été commise avec le Hamas quand il a été mis au ban des nations occidentales entrainant de facto une rupture entres les factions palestiniennes.

Les mises en garde israéliennes, les conseils du vice-président américain Joe Bidden et les pressions discrètes de Nicolas Sarkozy auront en tout cas été suffisants pour convaincre les Libanais de «bien voter».

Jacques Benillouche

Photo: Un soldat libanais patrouille dans un véhicule blindé sur fond de portrait de Rafic Hariri  Reuters

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