Monde

Le pouvoir chinois entretient le souvenir de Tian'anmen

Richard Arzt, mis à jour le 07.06.2009 à 19 h 05

Le non-dit en Chine est qu'il est dangereux pour les opposants de s'attaquer au régime.

Mercredi 3 juin 2009, la place Tian'anmen à Pékin est interdite d'accès. Tout autour, des cars de police surveillent que personne ne tente de 1989.

Mais surprise: le lendemain 4 juin, jour anniversaire du massacre, la place Tian'anmen est ouverte ! A condition de montrer leurs papiers d'identités dans l'un des postes de contrôles, chinois et touristes occidentaux peuvent déambuler parmi les policiers en uniforme ou en civil. Les journalistes doivent se faire accréditer. Vingt-cinq minutes de  procédure m'autorisent moi et deux confrères français à avancer sur Tian'anmen. Mais au bout de cinquante mètres, nous sommes rappelés. Quelqu'un au téléphone fait savoir que l'ordre de nous laisser entrer doit être avalisé à un niveau supérieur. La démarche n'aboutit pas et nous repartons. Un peu plus tôt, le correspondant de CNN a pu se faire filmer au centre de la place. Mais pendant son commentaire, des civils munis d'ombrelles grandes ouvertes s'intercalaient constamment entre son caméraman et lui !

Aujourd'hui en Chine, la consigne d'interdiction de toute allusion aux événements d'il y a vingt ans est à géométrie variable. En début de semaine, quand une chaine internationale captée par satellite en parlait, l'image et le son s'éteignaient aussitôt dans certains quartiers de Pékin. Mais pas sur les téléviseurs du quartier voisin. Le 4 juin, cette censure a totalement disparu. Sur le Net, des plates-formes de blogs et de messageries ont été autoritairement bloqués. Très vite, les Internautes chinois ont su comment y retourner et comment consulter les sites interdits. Par exemple en tapant «35 mai» au lieu de «4 juin».

Au résultat, même les Chinois qui se désintéressent ouvertement de la politique savent confusément qu'il s'est passé quelque chose de grave à Pékin au printemps 89. Mais le sujet est tabou. Sous couvert d'anonymat, un fonctionnaire membre du parti communiste affirme: «les dirigeants sont d'accord sur un point : il ne faut surtout pas réveiller le moindre débat sur ce passé». Depuis vingt ans, le jugement officiel est de style maoïste : le 4 juin 89, «une rébellion contre-révolutionnaire a été écrasée».  

A bien des égards, ces évènements restent embarrassants pour le pouvoir chinois d'aujourd'hui. D'abord, à l'époque, des milliers de Pékinois ont soutenu les revendications démocratiques des étudiants qui occupaient Tian'anmen. Il est probable d'ailleurs que de nombreuses villes de provinces étaient sur le point d'emboiter le pas. Ensuite, la violence de la répression entache l'image de l'armée chinoise, ce pilier des institutions «au service du Peuple».

De plus, c'est un épisode pendant lequel le Parti communiste a montré ses divisions au grand jour. Zhao Ziyang (mort en 2005 après dix-sept ans de résidence surveillée) raconte dans son livre posthume qui vient de paraître à Hongkong comment il a été limogé de son poste de secrétaire général du Parti parce qu'il était partisan de réformes politiques et voulait dialoguer avec les étudiants de Tian'anmen.

Wen Jiabao, l'actuel Premier ministre, appartenait au cabinet de Zhao Ziyang. Il ne tient pas à ce qu'on le rappelle. A l'opposé, Li peng, le Premier ministre qui a fait appel à l'armée en 89 est aujourd'hui à la retraite mais conserve suffisamment de poids avec d'autres vétérans conservateurs pour empêcher toute mise en cause de son comportement. D'autant qu'il a agi en plein accord avec Deng Xiaoping, l'homme qui historiquement a lancé la «politique de modernisation et d'ouverture» à l'origine de la puissance économique actuelle de la Chine.  

En 1989, l'écrasement du «Printemps de pékin» a permit au communisme chinois de se maintenir au pouvoir. Et de se féliciter cinq mois après - en novembre 89 - quand d'autres manifestants ont fait tomber le mur de Berlin et provoqué l'écroulement des régimes communistes de l'Europe de l'Est et de l'URSS. Depuis la société chinoise s'est beaucoup transformée mais pas le type de gouvernance autoritaire à la chinoise.

Les non-dits sur juin 89 permettent de faire planer la menace persistante qu'il est dangereux en Chine de se lancer dans la contestation politique. Les dissidents qui osent réclamer la liberté d'expression courent le risque d'être emprisonnés, comme Hu Jia, actuellement le plus célèbre d'entre eux. Depuis vingt ans, les dirigeants chinois proposent en priorité à la population de travailler à son enrichissement personnel.

Richard Arzt

Photo: A HongKong en souvenir de la répression de Tian'anmen Reuters

Richard Arzt
Richard Arzt (50 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte