«Bug» Facebook: l'hallucination collective, le cauchemar de la vie privée

L'entrée de Facebook, à Menlo Park. REUTERS/Beck Diefenbach

L'entrée de Facebook, à Menlo Park. REUTERS/Beck Diefenbach

La principale leçon de cette histoire est que le mur Facebook est définitivement perçu comme un espace public. Ce n'est plus un espace privé comme nous le pensions au départ. Ressortez en 2012 les messages publics de 2009 et c'est soudain Wikileaks dans nos vies.

Alors, bug ou pas bug? Au lendemain de la panique qui s'est emparée de certains utilisateurs de Facebook, l'hypothèse d'une fausse rumeur semble se confirmer, sans qu'on puisse être formel. Il faudra sans doute attendre les conclusions de la Cnil, appelée à la rescousse par le gouvernement, pour mettre un point (final?) à cette histoire. 

Dans cette affaire, Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin font directement peser la charge de la preuve sur Facebook: au réseau social (pourtant peut-être victime d'une fausse rumeur) de fournir des «explications claires et transparentes» aux Français:

Dans tous les cas de figure, Facebook est coupable: 

«S'agit-il d'une modification impromptue de la présentation des données qui a désarçonné les utilisateurs? demandent les ministres. Ou y a-t-il eu rupture de confidentialité à travers la publication de messages privés?»

Vieille légende

La rumeur a gagné. Facebook est coupable de délit de sale gueule. Le site a montré à de nombreuses reprises sa légèreté en matière de protection de la vie privée. L'histoire est belle et confirme nos pires craintes, elle mérite donc d'être imprimée. Facebook qui publie des messages privés en public, c'est comme Nicolas Sarkozy corrompu, que ça soit vrai ou pas, peu importe. C'est vraisemblable, ce qui prouve bien leur culpabilité.

Les messages privés en public, c'est une vieille légende urbaine dont on retrouve des traces en Finlande. En 2011, une rumeur similaire avait secoué le réseau social dans le pays: des utilisateurs étaient persuadés que des messages privés antérieurs à 2009 s'affichaient sur leur mur, depuis le passage à la Timeline. La rumeur avait été vite démentie, d'autant qu'aucun autre cas n'avait été rapporté dans d'autres pays.

De la même manière, partie de France, la rumeur du bug du 24 septembre est globalement restée circonscrite aux frontières de notre pays, les médias spécialisés américains n'y croyant que l'espace de quelques heures.

La peur du leak des messages privés est une angoisse moderne typique: quel utilisateur de Twitter n'a pas eu un moment de panique en croyant avoir mis en public un DM (message privé)? Eric Besson et de nombreuses autres personnalités s'y sont fait prendre. Sur MySpace, une légende noire rapportait qu'il existait un outil permettant de voir qui avait visité son profil, rendant donc public une activité privée. La même rumeur avait rejailli sur Facebook, créant là encore un mouvement de panique.

Les frontières de la vie privée

C'est en surfant sur ce contexte que les témoignages des internautes ont convaincu de nombreux journalistes (pourtant très sérieux) de la véracité de ce bug. Métro, Le Monde, l'AFP, parmi tant d'autres, se sont fait prendre. La France a vécu une hallucination collective, un cauchemar de vie privée, étalant toutes nos contradictions au grand jour.

S'il est confirmé que tous ces vieux messages supposément privés étaient bel et bien publics, cela montre comment les frontières de la vie privée ont bougé sur Facebook au fil des années.

Il y a déjà une explication liée à la structure du site: en 2008, il n'était pas possible de commenter les statuts Facebook, il fallait faire du wall-to-wall, une discussion scindée entre 2 murs Facebook. Vu de nos yeux d'aujourd'hui, ces discussions décousues ressemblent à des messages privés.

Ensuite, il y a une évolution des usages liées à la massification du réseau. Au départ, quand on débarque sur Facebook, on n'a souvent que ses amis proches, d'où des propos parfois privés lancés en public. Puis quand arrivent les parents, les collègues et les ex, la page privée devient une agora publique, dans lequel tout propos privé devient incongru.

Gueule de bois

C'est la même histoire pour tous les réseaux sociaux. On sera sans doute effaré dans 3 ans quand on retrouvera sur Instagram nos commentaires affreusement exhibitionnistes. Si nous nous lâchons aujourd'hui, c'est parce que l'appli reste pour l'instant dans un «clair-obscur» qui nous protège des regards extérieurs. Dès qu'un réseau social se massifie, nous reconfigurons automatiquement les limites de notre vie privée sur celui-ci. 

YOLO, comme disent les jeunes. You only live once, la devise des défricheurs des réseaux sociaux. La gueule de bois arrive quelques années plus tard, quand on est sorti de l'euphorie de la nouveauté, et que l'outil est devenu un moyen de communication banalisé comme le mail et le téléphone.

La principale leçon de cette histoire est que le mur Facebook est définitivement perçu comme un espace public. Ce n'est plus un espace privé comme nous le pensions au départ. Ressortez en 2012 les messages publics de 2009 et c'est soudain Wikileaks dans nos vies. 

Le 11-Septembre de la vie privée n'a sans doute pas eu lieu. Mais on en a rêvé très fort.

Vincent Glad