«Fifty shades of Grey», roman plan-plan cucul

 Lovers embracing on the beach at sundown / Mike Baird via Flickr CC License by -

Lovers embracing on the beach at sundown / Mike Baird via Flickr CC License by -

«Cinquante nuances de Grey» est donc un de ces livres qu’on ne lit que d’une main. Remarquez qu’écrire un article en même temps rend l’exercice compliqué.

J’adore lire des trucs cochons.

Disons-le d’emblée: je ne suis pas difficile. Comme tous les beaux gosses, j’ai connu mes premières émotions nocturnes avec le catalogue de La Redoute.

A cette nuance près que ma mère étant instit’, y avait que la Camif à la maison.

Peu importe au fond, avec Manufrance, je me serais paluché pareil. A l’époque, Emmanuelle, Anaïs Nin, Les Veillées des chaumières ou Hara Kiri, je lisais tout d’une main. Et je me souviens, j’avais 14 ans, d’un orgasme surpuissant dû à la lecture d’un Harlequin hot offert avec un paquet de lessive (Ariel, je crois).

Autant dire qu'à l'idée d'écrire un papier sur Fifty shades of Grey, derrière mon impavide professionnalisme se cachait déjà la perspective d’un veuve-poignet-elbow de première bourre.  

Bavard

Résumons l’intrigue: Anastasia, étudiante vierge littéraire, ce genre de fille donc,

rencontre un richissime playboy, Christian Grey (il a fait fortune dans les télécom). Il veut en faire sa soumise, genre bondage chic mais ce qu’elle veut cette cruche c’est de l’amour et c’est très bien raconté ici. Non seulement, les sentiments c’est compliqué, mais c’est complètement anti-masturbatoire. Fifty shades, ça bavarde, ça bavasse, quel ennui!

«Je l’aime en fait? Et lui? Je crois que je l’aime... Mais comment pourrait-il aimer une fille comme moi? En fait, oui, je l’aime. Oh, il m’aime? S’il m’aime, c’est que... Ah, quand même je l’aime... Maman, tu crois qu’il m’aime? C’est compliqué les hommes, ma fille... Oui, mais je l’aime...»

Va te faire ton bonheur avec ça? Impossible. Il faut passer vite les pages (avec une main, essayez, c’est pas facile) pour aller directement aux vraies scènes. Parce qu’avant, il faut se fader un tas de descriptions entrecoupées de publicités (comme dans un James Bond). Et vas-y que je t’ai un grand bureau, et que je loge dans une chambre d’hôtel king size, et que je t’offre un Macbook pro ($$), que je porte une Rolex ($$$), que je te file un Blackberry ($) ou que je porte des Converse ($), que je bois du champagne Bollinger ($$), du Bolly dit sa copine Kate, ou du Chablis (15 à 30 €, je peux vous recommander des petits producteurs très honorables), que je roule en Audi SUV ($$$ je suppose) ou vole en First ($$$). Abondance de signes ostentatoires de richesse donc. Problème: la pub, moi, ça m’évoque lui.



Jacques Séguéla en 2008 (Reuters/Eric Gaillard)

En même temps, j’ai rien contre du sexe CSP+ mais, au fond qu’ils se goinfrent d’huitres beluga ou aillent acheter leurs sachet de knacky chez Lidl, je m’en fous un peu. Avec mon maigre temps de libido disponible, je préfère les scènes de sexe. DE SEXE. DE SEXE.

LE SEXE

C’est là que ça se complique. Est-ce l’obstacle de la langue? J’ai lu Fifty shades of Grey en VO. N’étant pas naturellement bilingue, dans les scènes de sexe, des trucs m’ont échappé .

Ce qui est bien, c’est les répétitions. E.L. James est comme Racine: elle a un vocabulaire très limité. Pour moi, c’est son principal talent: au bout de 10 ou 15 smirk-gaze-moan-groan, je n’y faisais plus attention. Je savais que Grey allait faire du groan en voyant Ana tandis que celle-ci lui sortirait du smirk. Une sorte de fonction phatique de la baise.

«- Moan?

- Smiiiiirk!

-Rhaaa lovely.»

Pour résumer, son truc à lui, c’est le bondage tandis qu’elle est plutôt vanilla sex (tradi, quoi). Mais peu importe parce qu’ils baisent toujours de la même façon: elle se mord les lèvres (du haut, soyez pas cons non plus), lui ça l’excite, il lui dit de pas le faire (stop bite your lip ou un truc dans le genre), elle arrête, deux pages après elle recommence, il lui dit stop, elle obéit, il finit par lui dire: «I will fuck you hard». Le hic, c’est qu’à force j’imagine que les lèvres d’Anastasia doivent être vraiment gercées et mon imaginaire érotique s’encombre de tubes Nivea ou Dermophil indien.



Va t’exciter là-dessus, tiens.

Avec mon anglais qui n’est pas formidable, j’assume, ce bouquin s’est rapidement rempli de passages peine-à-jouir.

«He whispers as he trails kisses and soft bites along my shoulder. I groan. Suddenly he lets go.»

Dans un roman porno, la soft bite du mâle dominant, c’est plus fort que moi, ça me fait rire. Et là:

«He bites the nape of my neck, and I close my eyes, enjoying the myriad sensations: my neck, my groin...»

Eh? Tu le savais toi, compagnon(ne) onaniste, que le groin d’une américaine, c’est son aine? Non. En conséquence, tu ouvres un dico - groin: aine - puis tu vas sur un forum quelquonque où «Philippe, médecin à la campagne» t’explique que «l'aine est le pli que fait votre cuisse avec le pubis. C'est le devant de l'articulation de la cuisse. Là où est le poing sur le schéma.» Après ça, ami branleur, s’il te reste la moindre once d’excitation, je te fais cadeau de ma collec’ de catalogues Camif habitat.

Le truc qui me déstabilise le plus, c’est la fessée. Ca c’est son truc à Grey. La fessée. Il en a reçu enfant, c’est son côté rousseauiste, et il adore en donner. Sauf que fesser en anglais, ça se dit “to spank”. Et là, les gars, désolé, mais le spank en français, c’est le Service Public d’Assainissement Non Collectif (SPANC). Aussitôt, surgit l’image d’un gros truc qui s’enfonce dans...


Ah ben oui, le Spanc, c’est une fosse septique. Tu pensais à quoi, mister Grey?

L’autre épisode qui mit à mal ma séance masturbatoire est celui des boules de geisha. C’est des trucs à 12,89 € chez Amazon qu’on se met dedans avec des sous-vêtements rouges et c’est bon.

Mais, avant de s’en servir, Grey a une idée...

«"Good girl. Open your mouth."

Mouth?

"Wider."

Very gently, he put the balls [1] in my mouth.

"They need lubrification. Suck," he orders, his voice softly.»

Donc il lui met les boules de geisha dans la bouche. Et comme ces deux-là sont plutôt bavards, à ce moment précis de l’intrigue, je n’ai pu m’empêcher de me représenter Anastasia sous les traits de Jzéjzette épousje iqchx… prononchant à son bjoy frjiend des chuplliques d’un fol érotijme:

LE SEXE (SUITE)

Le seul truc excitant, c’est sans doute l’in-petto. Ana (diminutif en apocope d’Anastasia) adore se mordre les lèvres et écrire en italiques ses pensées secrètes. Il y a beaucoup de saint-jurons: holy hell, holy shit, holy cow, holy fuck, tout finit holy [2], et parfois d’interrogations. Mais en fait, sa principale pensée secrète, c’est:

«Oh my.»

Je suppose que ça veut dire «oh my God», pour signifier que c’est drôlement excitant que Grey la fuck hard dans une salle de bains de 108 m². En gros, quand Ana se dit «Oh my», c’est qu’elle est «ready» pour Grey. Il y a une variante «Jeez» (pour «loué soit Notre Seigneur Jésus-Christ»). En tout cas, à chaque «oh my», l’excitomètre du lecteur frétille un peu.

Surgit alors (et hélas) ce couillon de Grey. Ce type me fait l’effet d’un seau d’eau glacée sur deux clébards en train de s’agglomérer. J’explique.

Pour éviter les dérives, la relation dominant-soumis est parfaitement bordée entre les partenaires: que peut-on faire, accepter, jusqu’où, si j’ai mal je dis quoi, etc. C’est très bien et j’approuve. Mais ça nuit un chouïa à la spontanéité du fuck hard. Grey demande à Ana de lire et signer un contrat - avec 44 articles et plusieurs annexes, pages 165 à 175, c’est longuet. Ok, je suis du genre pervers qui se frictionne sur un catalogue d’objets introuvables mais franchement les clauses spéciales d’une assurance habitation, ça me laisse froid.

En plus, Christian Grey est une sorte de Séraphin Lampion du BDSM. Il a un contrat à te faire signer, il ne te lâchera pas. Je l’imagine donc négociant avec Anastasia la protection de ses bijoux indiscrets.

Mais le pire, c’est qu’il est complètement formaté par ces clauses contractuelles. Tout est bordé, couvert, assuré. Grey gère sa vie amoureuse comme un plan quinquennal. Parce qu’il sait que la moindre caresse de téton peut être déférée en Conseil d’Etat, ce type est devenu un psychorigide de la bagatelle. Conséquence: il passe son temps à dire à Anastasia ce qu’il va lui faire dans la minute qui suit:

«"I’m going to kiss you all over, Miss Steele,", he says softly.»

et

«"I’m going to take you now. You can come," he murmurs.»

et encore

«"I'm going to have you now", he whispers and lifts me so that I am hovering over him. "Ready?" He breathes


Voilà. Grey dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. A qui vous pensez? Honnêtement?


(«Je me retire...»)

Moi aussi, pareil :-(

Porno chic et toc

Là est mon problème: j’ai besoin de visualiser. Aussi ai-je toujours trouvé que le marquis de Sade, c’était formidablement drôle et pas du tout excitant. En lisant ses bouquins, j’imagine toujours des trucs hyper casse-gueule, avec des gens en équilibre, des tas de bras ou de jambes, des cordes, des tenailles, des bâtons, des fouets, des roues... Et tous ces braves gens s’enfilent en devisant plaisamment sur l’état du monde. Je me souviens d’un cours où Michel Delon expliquait que le corps de Justine était en plastique indestructible: toujours tordu, violenté, torturé, bafoué mais systématiquement renouvelé. Cette logique mécanique est celle du plaisir intellectuel, poussé à l’extrême dans Salo ou les 120 jours de Sodome, sorte d’ouvroir potentiel du sadisme, aux combinaisons diverses.

Dans Fifty shades, il n’y a pas de construction intellectuelle; c’est la différence, criante, avec Sade, voire avec Histoire d’O. On n’y trouve pas davantage cet érotisme poétique qui fait le charme d’un livre d’Anaïs Nin. S’il fallait trouver un point de comparaison, plus qu’un Harlequin porno, ce serait du côté de S.A.S que j’irais chercher: une femme y est toujours sublime et disponible, l’homme sublime et dominateur, le luxe omniprésent et toc, la vulgarité maquillée en élégance aristocratique [3], la jouissance féminine automatique (et généralement liée à la pénétration).

Cela dit, scènes de cul incluses, on y parle plus de kalashnikovs que d’amour et ça fait une différence avec le best-seller d’E.L. James.

50 nuances d’ennui

Avec ses 50 nuances de gris ce bouquin est parfaitement ennuyeux. Ce qui retient l’intérêt est, paradoxalement, tout ce qui désérotise le texte: la scène où Ana vomit copieusement son mojito, les rencontres avec leurs parents...  Justine ou les malheurs de la vertu invitée par sa belle-mère à un déjeuner dominical, c’est assez tordu et même Sade n’y a pas songé.

Deux tomes suivent et on nous promet un film. Au cinéma, Grey serait incarné par Ryan Gosling ou Alexander Skarsgard. Ca me rassure parce que le magnat des télécom, pour moi, c’est plutôt lui.

Et que je n’imagine pas trop Xavier me disant, «Hello, Jean-Marc, je vais te donner ta fessée».

Jean-Marc Proust

1 Nous reprécisons qu’il s’agit de boules de geisha. Retourner à l'article
2 L’auteur nous a évité le vin bondage, un bourgogne holygoté. Retourner à l'article
3 Ainsi de la scène où Grey fait manger des huitres à Anastasia en lui disant qu’elle n’a qu’à avaler et qu’elle sait très bien le faire. Retourner à l'article.

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