France

Démocrates, ne désespérez pas du printemps arabe!

Temps de lecture : 2 min

L'école et l'économie feront gagner la démocratie. Mais, en attendant une bonne gouvernance de ces pays, l'islamisme recrutera dans les longues files des désoeuvrés sans qualification.

Des enfants dans un camp de réfugiés libyens en Tunisie, en 2011.  REUTERS/Zoubeir Souissi
Des enfants dans un camp de réfugiés libyens en Tunisie, en 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi

Démocrates ne désespérez pas du printemps arabe! Les événements portent à douter, on l'admet. La montée des partis islamistes, le sort fait aux femmes, le radicalisme qui réussit à enflammer des foules au prétexte invraisemblable d'une vidéo anonyme. Mais tenez bon: l'histoire longue est réjouissante.

Plusieurs facteurs ont été avancés pour expliquer le retard démocratique du Moyen-Orient et de l'Afrique du nord. L'islam, qui serait incompatible avec les droits de l'homme. Le pétrole, qui permettrait aux dictatures de survivre en redistribuant des gouttes d'or noir.

L'effet «voisinage», encore. Les pays entretiennent des relations culturelles, politiques, ethniques avec les voisins proches provoquant une «grappe»: l'Europe susciterait la démocratie parmi ses membres; le Proche-Orient, la dictature.

Les déterminants de la démocratie ont toujours fait l'objet de débats non tranchés. Au XIXe siècle, on voyait la clef de l'émancipation dans l'école. Thomas Jefferson disait que l'éducation est «le moyen le plus efficace de prévenir la tyrannie».

Les économistes ont, eux, toujours été convaincus du bienfait de leur discipline. En 1959, Seymour Martin Lipset introduit ce qu'il nomme l'«hypothèse de la modernité»: le développement économique serait le préalable à la démocratie, les deux iraient ensemble comme frère et soeur.

Fort à faire

Cette thèse longtemps admise est aujourd'hui contestée. Entre démocratie et économie, il est impossible de connaître le sens de la causalité, du moins à court terme. Regardez la Chine, qui depuis trente ans conjugue dictature d'un parti unique et développement fulgurant. A plus long terme, pourtant, le paysage s'éclaire. Dans un article limpide, Fabrice Murtin (économiste à l'OCDE) et Romain Wacziard (Ucla) retracent depuis 1800 la montée inexorable de la démocratie dans le monde (qui passe de l'indice 1 à 10), en parallèle parfait avec la hausse du revenu par tête des habitants de la planète. Démocrates, vous vaincrez!

Les auteurs passent en revue les divers facteurs possibles pour expliquer cette poussée démocratique. Ils concluent à «une course» entre l'éducation et le développement économique, les deux s'épaulant l'un l'autre. Ils ajoutent une information précieuse: de tous les facteurs actifs, c'est l'éducation primaire qui est la «première force» de démocratisation. «Eduquez les enfants au plus tôt», la consigne, dont on découvre aussi les bienfaits dans les pays développés contre l'inégalité des chances, est dans les pays en développement la politique la plus urgente car la plus efficace.

L'autre facteur agissant est donc l'économie. Il y a, ici, fort à faire. Les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du nord ont les taux de chômage les plus élevés sur la planète. Le dernier rapport de l'OIT (Organisation internationale du travail) sur l'emploi dans le monde confirme qu'au Moyen-Orient plus d'un jeune sur quatre est sans emploi.

«Le ratio du taux de chômage des femmes par rapport à celui des hommes est supérieur à 1 dans la plupart des régions du monde, mais, au Moyen-Orient, le ratio régional atteignait 2,3 en 2011. Il n'y a qu'en Afrique du nord qu'on trouve un ratio aussi élevé.»

En Afrique du nord justement: en 2012, le taux de chômage devrait remonter au-dessus de 11%. Le taux de chômage des jeunes était de 27,1% fin 2011, celui des femmes était de 19% et celui des jeunes femmes de 41%. L'OIT souligne:

«Ces chiffres sont les plus élevés observés par rapport à toutes les autres régions.»

Paysage ravagé et avenir angoissant. Le besoin de créer des emplois va grossir encore dans la région puisque le Moyen-Orient a la croissance de sa population en âge de travailler la plus rapide au monde et que l'Afrique du nord est troisième (entre les deux on trouve l'Afrique subsaharienne).

«Jobs, jobs, jobs!», selon la formule de Bill Clinton en 1992, devrait être l'unique leitmotiv des gouvernements de la région. Les freins à lever sont depuis longtemps connus: la bureaucratisation, les rentes de monopole, l'irrespect du droit, la corruption, la fermeture aux investissements étrangers, l'absence d'un marché commun pour développer le commerce intrazone [1].

L'école et l'économie feront gagner la démocratie. Mais, en attendant une bonne gouvernance de ces pays, l'islamisme recrutera dans les longues files des désoeuvrés sans qualification.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] «Du printemps à la renaissance arabe», Investment Essentials AXA. Retourner à l'article

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