Mariage pour tous: comment décrypter le veto de l’Eglise

La bataille s’annonce féroce entre l’Eglise catholique d’une part, le gouvernement et les associations homosexuelles de l’autre à propos du mariage gay. Il est temps de décrypter les interventions quasi-quotidiennes des évêques. Où l’histoire, l’anthropologie et le symbole ont leurs mots à dire.

Un mariage à New York. REUTERS/David Handschuh/New York Daily News/Pool

- Un mariage à New York. REUTERS/David Handschuh/New York Daily News/Pool -

Le projet de loi créant le mariage homosexuel n’est pas encore officiellement connu –La Vie en a publié l'avant-projet qui doit être présenté en Conseil des ministres le 31 octobre– mais l’Eglise catholique, rejointe par les Eglises protestantes, les consistoires juifs et le Conseil central du culte musulman, jette déjà tout son poids dans la bataille.

Il n’y a presque pas un jour où l’on n’entende un évêque mettre en garde le législateur contre une rupture dans la pratique traditionnelle du mariage, réclamer une consultation nationale, voire un referendum, alarmer l’opinion, comme vient de le faire le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, contre d’éventuelles dérives: si des repères anthropologiques aussi fondamentaux que le mariage entre un homme et une femme sautent, d’autres « demandes incroyables » surgiront comme la suppression de l’interdit de l’inceste ou de la polygamie!

Ce serait s’aveugler que de traiter, comme on le fait ici et là, par la dérision ou le mépris, cette montée au créneau des religieux. Elle n’est pas sans rappeler la bataille scolaire du début des années 1980 ou celle du Pacs à la fin des années 1990. Mis à part les arguments inspirés par la vulgate homophobe, par la mauvaise foi partisane, par le conservatisme le plus rétrograde et le moralisme le plus plat, on ne saurait ignorer la lecture que proposent les adversaires d’un projet qui risque de modifier substantiellement les règles et les contours de la société française.

Nous allons ci-dessous résumer leurs arguments.

Mais, au préalable, il faut tordre le cou à la rhétorique qui renvoie l’Eglise à ses querelles de boutique et cantonne les évêques à leurs sacristies. Que ne s’occupent-ils pas exclusivement du mariage religieux! Pourquoi s’engagent-ils sur le terrain du mariage civil! C’est une vieille rengaine. «Occupez-vous de vos oignons», disait déjà aux évêques, en 1973 au Figaro, l’amiral de Joybert parce qu’ils avaient critiqué la force de frappe nucléaire:

«Votre métier est d’enseigner la foi et de répandre la charité. Tenez-vous-en là!».

Aujourd’hui, ce sont souvent les mêmes qui contestent le droit des évêques à s’exprimer sur le mariage homosexuel et qui applaudissent lorsqu’ils prennent position en faveur des Roms, des sans papiers ou des mal logés. 

L’Eglise n’a pas de complexe vis-à-vis du monde politique, ni peur de ses affrontements avec lui. Elle plongeait hier dans la bataille de l’école, interpelle aujourd’hui les hommes politiques, les médecins et les biologistes sur les questions de bioéthique, prêche pour la dignité des plus démunis. L’évêque se frotte aux débats de la société civile et du gotha intellectuel.

Gardien de la foi, témoin de l’Evangile, il veut en rappeler toutes les exigences. Il a une vision de l’homme, de la société et du vivre ensemble, se sent comptable de l’évolution des idées, des mœurs, de la décision politique. Si ses formes ont changé, le «sacré» n’a pas disparu avec la laïcisation de la nation. Il fait partie du lien social, du patrimoine symbolique, de la mémoire historique.

Lien social, histoire, patrimoine symbolique: nous sommes au cœur du débat sur le mariage et l’homoparentalité. Du point de vue des religieux mentionnés, trois questions sous-tendent ce débat :

  1. Jusqu’où doit aller la reconnaissance de l’homosexualité?

  2. Le mariage est-il un contrat à l’amiable ou une institution structurante?

  3. Le principe d’égalité autorise t-il toutes les formes de vie commune?

Voici leurs réponses qui indiquent la substance du veto catholique.

1. La revendication en faveur du mariage gay tient pour partie à la volonté des personnes homosexuelles d’être reconnues à part entière dans la société. L’homosexualité doit être admise comme une forme de sexualité parmi d’autres. Mais, pour l’Eglise, qui condamne l’homosexualité, mais dit respecter les personnes homosexuelles, la question consiste à savoir comment et jusqu’où cette « normalité » homosexuelle peut s’exercer socialement. A partir de quel type de sexualité la société s’organise t-elle?

Toutes les sociétés se sont organisées autour du mariage entre l’homme et la femme, puisqu’ils sont les seuls à pouvoir signifier l’altérité sexuelle dont le lien social a besoin. Autrement dit, toutes les sociétés sont fondées sur la différence, structurante, des sexes. Peut-on risquer, demande l’Eglise, de renoncer à un tel héritage, à un système qui a mis des siècles à s’élaborer et à se perfectionner au bénéfice d’une alliance entre l’homme et la femme ?

2. Sans doute cette alliance est-elle en péril. Le couple «sentimental» (comme dit Tony Anatrella, psychanalyste catholique et bon connaisseur de ces sujets) —concubinage, foyers monoparentaux, duos entre personnes de même sexe, Pacs— s’impose avec le temps. Et il s’impose au détriment du couple fondé sur une alliance entre l’homme et la  femme.

Le mariage apparaît aujourd’hui comme une reconnaissance sociale de sentiments plutôt que comme l’expression de l’engagement irrévocable entre un homme et une femme. Dans ces conditions, n’importe qui pourrait se marier avec n’importe qui et pour la durée qu’il veut. N’importe qui peut se désigner comme père ou mère d’un enfant, en dissociant la parentalité de la fertilité et de l’acte sexuel.

L’Eglise s’inquiète de cette «destructuration» du mariage et que viendra aggraver selon elle la légalisation du mariage homosexuel. Pour elle, la nature du mariage ne se réduit pas à une reconnaissance sociale des sentiments. Elle n’est pas un contrat à l’amiable. Elle est une institution (sacralisée?) dans laquelle un homme et une femme inscrivent leur projet conjugal, leur intention de procréer et d’assurer une filiation, une continuité familiale et un lien entre les générations. Deux personnes de même sexe ne correspondent pas à ces caractéristiques objectives du mariage. La filiation et l’intergénérationnel s’arrêtent à leur «monosexualité».

3. On dira que le mariage entre personnes de même sexe et l’homoparentalité contribuent à l’égalité des droits et à la lutte contre toute discrimination. Une fois encore, l’argument semble imparable. Mais, pour l’Eglise, le fait d’être tous égaux devant la loi ne signifie pas que toutes les situations de vie et de couple sont égales et se valent.

Le principe d’égalité —le mariage pour tous— ne peut pas ouvrir la porte à toutes les demandes. Si on autorise le mariage homosexuel, interroge un évêque comme le cardinal Barbarin, comment interdira t-on demain des modèles comme les «unions à plusieurs», le «polyamour», la polygamie? De même, peut-on, au nom de l’égalité, autoriser le mariage homosexuel et interdire aux couples homosexuels l’accès à la procréation médicalement assistée?

Toutes les associations «affectives» ne sont pas de même nature. Et, selon l’Eglise, toutes ne peuvent pas, ne doivent pas, s’inscrire dans le mariage: l’histoire, l’anthropologie commandent que le mariage reste un droit uniquement réservé aux couples composés d’un homme et d’une femme, parce qu’il correspond de la sorte à l’alliance des sexes et que l’on ne peut pas instrumentaliser le mariage pour «normaliser» l’homosexualité.

Au final, il n’y a donc rien de discriminatoire, selon les catholiques, à soutenir que le mariage, tout comme la conception et l’adoption des enfants, ne peut se définir qu’à partir d’un homme et d’une femme.

L’Eglise ajoutera que l’enfant n’est pas un droit. Son droit et son intérêt supérieur commandent qu’il soit conçu, accueilli et éduqué par un homme et une femme, un père et une mère, qui vivent dans cette cohérence leur sexualité. Elle dit souhaiter qu’un large débat national, contradictoire, s’ouvre sur ces trois points. Est-ce rêver d’imaginer qu’elle sera entendue?

Henri Tincq

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L'AUTEUR
Henri Tincq est un journaliste, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont dernièrement « Les Catholiques ». Ses articles
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Publié le 24/09/2012
Mis à jour le 24/09/2012 à 14h41
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