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Antonis Samaras, Premier ministre grec: «Tout le monde sait que nous sommes sérieux»

Lally Weymouth, mis à jour le 20.09.2012 à 16 h 35

Où en est la Grèce avec la troïka? Quelle est la situation intérieure et sociale?

Distribution de pommes de terre et de carottes par le parti d'extrême droite Aube Dorée, à Athènes, le 14 septembre. REUTERS/Yorgos Karahalis

Distribution de pommes de terre et de carottes par le parti d'extrême droite Aube Dorée, à Athènes, le 14 septembre. REUTERS/Yorgos Karahalis

ATHENES, Grèce— Antonis Samaras est devenu le Premier ministre de la Grèce il a tout juste trois mois, mais il est d’ores et déjà un vétéran d’une guerre menée sur deux fronts. Samaras tente en effet de maintenir son pays dans la zone Euro en se pliant aux exigences de coupes budgétaires de la troïka – la Commission européenne, le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale Européenne.

Sur le plan intérieur, il doit se préparer à affronter un bouillonnement social en opposition aux mesures d’austérité tout en devant, à l’extérieur, convaincre le reste de l’Europe qu’il fait preuve de sérieux. Lally Weymouth s’est entretenue avec Antonis Samaras à Athènes la semaine dernière.

Comment s’est déroulé votre entretien (le 11 septembre) avec le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi?

Antonis Samaras: Nous avons évoqué le besoin de liquidités. Il s’agit d’un prérequis à un redressement que nous attendons tous avec impatience. Sans liquidités, il est impossible de prêter de l’argent à des petites, moyennes ou grandes sociétés par l’intermédiaire des banques et il est impossible que le système respire. Et ce dont nous avons besoin par-dessus tout, c’est de respirer.

Mario Draghi vous a-t-il  fait des propositions concrètes?

Nous lui avons proposé plusieurs solutions: La BCE nous fournit des liquidités, que ce soit par le biais de bons ou par le mécanisme de soutien des fonds d’urgence. D’autres pays ont accès aux marchés, contrairement à la Grèce. Il nous faut donc obtenir des liquidités par l’intermédiaire de la BCE.

Mario Draghi vous a donné bon espoir?

M. Draghi, comme tout le monde, souhaite avant toute chose, lire le rapport de la troïka.

On a dit que la troïka pourrait exiger de votre gouvernement qu’il effectue des coupes budgétaires de l’ordre de 11 milliards d’Euros et qu’il procède à une augmentation des impôts. Pensez vous pouvoir y parvenir et obtenir l’agrément de vos partenaires de la coalition? Pouvez-vous faire voter le Parlement en ce sens?

Notre détermination est claire. Il s’agit d’une coupe de 11,7 milliards d’euros dans les dépenses. Ces coupes ont pour objectif de réduire la part du gouvernement et de rendre le système plus efficace dans l’ensemble. Mais si nous effectuons davantage de coupes dans les dépenses, notre économie s’en trouvera encore affaiblie, en raison de la chute de notre PIB. Durant les cinq dernières années, notre PIB a chuté de 20%. Si nous devons encore ajouter cette coupe de 11,7 milliards, notre PIB va encore décroitre de 25%. C’est tout simplement impossible à supporter.

Antonis Samaras et Angela Merkel à Berlin, le 24 août 2012. Tobias Schwarz / REUTERS

Mais vous allez tout de même poursuivre les réformes?

Nous devons nous assurer que nous allons respecter nos engagements, car nous considérons que ce que certains appellent le Grexit (pour Greek/Exit, c’est à dire la sortie de la Grèce de la zone euros) n’est pas envisageable – à nos yeux il s’agirait d’une catastrophe. En 2013, notre pays va entamer sa sixième année consécutive de récession, avec un taux de chômage au delà de 22% et qui va encore augmenter. Nous sommes ici pour remplir nos obligations et atteindre nos objectifs. Nous insistons sur un seul point, cet ingrédient qui nous manque et qui peut nous permettre de nous remettre le pied à l’étrier: les liquidités.

Si vous obtenez l’argent de la troïka, allez-vous l’utiliser pour recapitaliser vos banques?

Oui, si nous obtenons la nouvelle tranche, au mois d’octobre, je l’espère, nous allons recapitaliser les banques ce qui va nous permettre de récupérer près de 6 milliards de dollars d’arriérés, une somme que le gouvernement doit au secteur privé. Ceci va permettre de disposer de davantage de liquidités. Mais le FMI a déjà estimé que la Grèce serait probablement en récession pour les trois prochaines années. Nous devons éviter un tel cas de figure, par tous les moyens. Nous devons nous assurer que les instruments qui peuvent être notamment offerts par la BCE seront utilisés pour aider la Grèce.

Comme les fonds d’infrastructure?

Ces fonds sont déjà destinés à la Grèce mais sont encore gelés. Ces fonds et deux autres facteurs vont servir de stimulateurs fiscaux. Le premier est qu’il nous faut lutter contre l’évasion fiscale. Il nous faut réformer le mécanisme de prélèvement des impôts et faire en sorte que ceux qui fraudent le fisc soient sévèrement punis. L’autre élément est la privatisation… mais il nous faut trouver rapidement un accord. La troïka est en pourparlers permanents avec le ministre des finances et d’autres ministres. Nous devons atteindre ce chiffre de 11,7 milliards et nous assurer que chacun est d’accord sur ce chiffre.

La troïka na pas exigé que vous fassiez valider cette décision par le Parlement?

Je dois la faire valider par le Parlement et elle le sera car nous sommes tous conscients que la condition numéro un de notre futur est de rester dans la zone Euro. Mais c’est un programme sur quatre ans, pas quelque chose qui peut être obtenu aujourd’hui.

Vous avez demandé une extension de deux ans?

Nous demandons seulement un peu de temps. Au lieu d’une mise en place du plan de soutien des coupes de 11,7 milliards d’euros sur deux ans, nous préfèrerions une mise en place sur quatre ans. Un délai de deux ans – jusqu’en 2014 – a déjà été accepté par la Troïka. Nous sommes en négociations pour une extension jusqu’en 2016.

Pourquoi vous accorderaient-ils une telle extension, puisque la Grèce n’a pas tenu un seul de ses engagements?

Je crois que les chiffres sont plutôt rassurants pour eux. Hier, nous avons pu montrer, chiffres à l’appui, que les dépenses de juillet et d’août ont chuté de 17,5% par rapport à la même période l’année dernière… Nous prenons des mesures qui montrent que les choses changent. Nous avons diminué le salaire de tout le personnel politique, du Président au Premier ministre en passant par les députés. Nous avons également des coupes budgétaires qui vont toucher le parlement. Tout le monde sait que nous sommes sérieux.

Certains vous décrivent comme un partisan des réformes, mais pendant les deux dernières années où vous étiez dans l’opposition, vous étiez opposés aux réformes dont vous vous faites à présent l’avocat. Vous êtes vous trompé ?

J’ai toujours considéré que cette idée de voir une nation traverser cinq ou six années pénibles de récession, avec un taux de chômage élevé aurait des effets néfastes pour l’économie et la société. … De nombreuses erreurs ont été commises par les précédents gouvernements et la Grèce était prête à être abandonnée par ses partenaires et à quitter la zone Euro, ce qui aurait provoqué une catastrophe intégrale. Face à cette menace imminente, nous sommes intervenus et avons exigé un changement de gouvernement et de nouvelles élections rapides afin de terminer le travail.

Mais bon nombre d’observateurs étrangers critiquent le manque de réformes structurelles en Grèce – un certain refus de licencier des fonctionnaires, le refus d’ouvrir ces «secteurs fermés» où vous interdisez toute concurrence.

La plupart ont déjà été ouverts par de nouvelles lois que nous avons votées. Ceci ne sera pas un problème dans le futur. La quasi-intégralité du marché a été intégralement libéralisée.

Craignez-vous d’éventuels troubles sociaux provoqués par les énormes difficultés que le peuple grec doit subir?

La cohésion sociale va être mise à rude épreuve. Nous sommes déjà en train de faire des coupes drastiques. S’il n’y a pas la moindre lumière au bout du tunnel, je me fais, effectivement, beaucoup de souci. Il convient donc que de la lumière apparaisse au bout du tunnel. C’est là le premier axe de ma politique. Et aucun espoir ne peut naitre tant que nous ne recevons pas la nouvelle tranche. Nous sommes un des piliers de l’Union européenne. Une déstabilisation de la Grèce aurait un effet dévastateur sur l’ensemble. Je me réveille chaque matin en me disant: «Est-ce qu’il s’est passé quelque chose en Syrie?» En fonction de la tournure des évènements en Syrie, des milliers de personnes pourraient débarquer en Grèce. Les immigrés illégaux sont déjà un grand problème pour nous. Nous avons entrepris des réformes pour éviter que des clandestins ne débarquent en Grèce. Imaginez que leur nombre soit multiplié par 10!

De nombreux hommes d’affaires américains pensent que la Grèce va quitter la zone Euro ou en sera bientôt débarquée. Ont-ils tort?

Ils ont totalement tort.

Recevez-vous de bons signes des Européens? De la chancelière allemande Angela Merkel, par exemple?

Si vous regardez les signaux envoyés il y a un mois et que vous regardez les signaux récents, ils sont très différents.

Qu’est-ce qui a changé?

Ils voient ce que nous faisons et que nous sommes déterminés.

Au vu de l’étendue de vos difficultés financières, il est difficile de comprendre pourquoi aucun gouvernement ne s’est attaqué au service public.

C’est la constitution qui l’empêche.

N’est-il pas très difficile de diriger un gouvernement quand on hérite d’un service public intouchable, dont la majorité du personnel se montre rétif aux réformes?

Lors de la période où le Pasok était au pouvoir, l’Etat est devenu trop gros. Ceci a provoqué une énorme saignée au sein de l’économie privée et a entraîné une hausse considérable des impôts pour pouvoir financer la fonction publique. Nous sommes contre un service public trop développé. Nous voulons un secteur public plus réduit et plus efficace.

Mais votre PIB a chuté de 20% au cours des cinq dernières années. Il est prévu qu’il chute encore de 7% cette année. Comment sortir de ce cercle vicieux?

Il convient d’augmenter le PIB en injectant des liquidités, grâce aux fonds structurels, à des privatisations et des investissements.

Des investissements directs de l’étranger?

C’est très important. De nombreux acteurs économiques, à l’étranger, ont envie de nous aider et d’investir en Grèce. Par le passé, quand ils s’installaient en Grèce, ils faisaient face à un environnement négatif. Aujourd’hui, au lieu de les ligoter, nous leur déroulons le tapis rouge. Nous voulons leur montrer que la Grèce est une terre d’opportunités. Cela a toujours été le cas, mais nous n’avons jamais favorisé les investissements étrangers… Nous avons même rendu les choses si difficiles pour les investisseurs étrangers qu’ils se sont lassés et ont fini par se lasser.

L’objectif n’était-il pas, partiellement, de protéger les investisseurs grecs?

La vision générale était que le business était quelque chose de mauvais – une psychologie très orientée à gauche. Nous devons casser cette vision. Nous sommes favorable au business. Nous souhaitons que les entrepreneurs viennent en Grèce, voient les opportunités qui s’offrent à eux et investissent ici. Nous devons capitaliser sur le tourisme et l’industrie maritime. Les précédents gouvernements avaient même aboli les ministères du tourisme et des affaires maritimes. C’est un peu comme si l’Arabie saoudite avait aboli le Ministère de l’industrie pétrolière.

Pensez-vous que le peuple grec va se rallier à cette vision?

Je pense que les gens sont prêts à franchir ce cap avec nous, oui.

Etes-vous, vous mêmes, prêts à franchir ce cap, quand bien même il serait impopulaire – et au risque d’être battus aux élections?

Absolument. Il ne s’agit pas de moi, ni de mon parti, ni même de mes amis. Il s’agit de mon pays et je ne joue pas avec l’avenir de mon pays. Je ne le ferai pas.

Voulez-vous dire que vous ne pouvez pas seulement fonder le changement sur l’austérité?

Exactement.

La troïka comprend ce problème ?

Je pense que la troïka et tout le monde l’a parfaitement compris après avoir vu les effets d’une récession de six années sur la Grèce.

Pensez-vous le troïka va se montrer plus compréhensive à l’égard de votre pays ?

À un moment, chacun pensait que nous étions condamnés. Les Européens se demandaient si nous devions encore faire partie de la zone Euro et il y avait de fortes chances que nous en soyons exclus. Je ne peux accepter qu’une tierce partie décide du futur de mon pays. Je dois m’assurer que les choses changent pour les Européens cessent de considérer cela comme une possibilité. Certains souhaitent peut-être que la Grèce sorte de la  zone Euro. Mais je ne souhaite pas que la Grèce devienne  le paradigme négatif de l’Europe: «Faites ce qu’on vous demande, sinon il vous arrivera la même chose qu’à la Grèce.»

Nous devons faire en sort de ne pas quitter l’Eurozone et de rester en sécurité au sein de l’Europe. Bon nombre de chefs d’Etats ont compris que c’est la meilleure solution, non seulement pour la Grèce, mais également pour l’Europe. Nous ignorons quelles pourraient être les conséquences, pour l’Europe, d’une sortie de la Grèce. Quelle serait la réaction des marchés? Ils s’attaqueraient au pays suivant sur la liste.

Ils s’attaqueraient à l’Espagne?

Ils s’attaqueraient à un autre pays, soyez-en sûre. Personne ne peut prédire les conséquences. Mais je ne peux me reposer sur l’idée que si les autres savent cela, nous ne seront pas poussés en dehors de la zone Euro. Je dois tout faire pour que ça n’arrive pas. On ne joue pas avec la mort et ce serait la mort de la Grèce.

Recueilli par Lally Weymouth

Traduit par Antoine Bourguilleau

Lally Weymouth
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