Economie

Les riches ne seront de toute façon jamais contents

Catherine Bernard, mis à jour le 21.09.2012 à 7 h 03

A trop taxer les riches et les entreprises, la France risque de se vider de ses forces vives. Telle est l'antienne ressassée dès qu'une mesure fiscale déplaît aux susnommés. Pas forcément faux. Sauf que le débat n'est pas, et de loin, spécifiquement français.

Port de Monaco, en septembre 2010. REUTERS/Eric Gaillard

Port de Monaco, en septembre 2010. REUTERS/Eric Gaillard

Imposer à 75% les revenus du travail supérieurs à 1 million d'euros par an? Taxer les super-profits? A la seule évocation de ce type de mesures, bien des dirigeants d'entreprise prennent la mouche: «attention!, préviennent-ils. Si cette mesure devient réalité, bien des patrons, bien des cadres supérieurs,  risquent de faire leurs valises, direction Londres (ou Bruxelles ou Zürich ou Dublin). Et tant pis pour la France, qui perdra du même coup ses esprits les plus compétents (puisqu'ils sont les mieux payés, CQFD)».

Le message est on ne peut plus clair: qui veut une économie forte doit chouchouter ses riches et ses gros profits. Mais la France, qui détesterait viscéralement tout ce qui compte plus de six chiffres au compte en banque, aurait du mal à s'y résoudre.

Tout cela comporte certainement une part de vrai. Petite ou grande, c'est à voir. Sauf que s'ils partent à Londres, Bruxelles, New York ou Zürich, les riches Français trouveront bien de nouvelles raisons de se plaindre. Et de le faire savoir.

Normal. Les riches et grandes entreprises ont ceci de plus sur les pauvres et les PME que:

  • leur pouvoir est plus évident.
  • le coût d'un déménagement —personnel ou d'un siège social— est d'autant plus marginal que leur fortune/les profits de leur entreprise sont importants.

Du reste, tous les gouvernements le savent parfaitement. L'harmonisation fiscale, concernant notamment les revenus du capital et  l'impôt sur les société, a fait partie des grands débats lorsque les Européens ont décidé de l'acte Unique, instituant la libre circulation non seulement des marchandises et des services, mais aussi des hommes et des capitaux en 1992. A l'époque, (déjà..), on craignait le dumping fiscal.

Las. L'harmonisation même européenne reste un graal. Et, de toutes façons, elle ne concernerait jamais que l'Europe, laissant aux grandes fortunes/gros revenus/beaux profits pas mal de choix dans le reste du monde.

Le graal de l'harmonisation fiscale

Dans ces conditions imparfaites, tout gouvernement doit apprendre à trouver l'équilibre idéal entre le niveau d'imposition des riches/ grosses entreprises et les avantages que ceux-ci trouvent en restant à domicile en termes d'infrastructures, de main d'œuvre, de recherche, de qualité de vie, etc..

Aussi habile soit le gouvernement, l'équilibre trouvé ne plaira jamais à tout le monde. Et pour cause: les riches particuliers  n'ont pas forcément les mêmes intérêts que les entreprises qu'ils ont créées; les rentiers pas les mêmes préoccupations que les cadres (très) supérieurs salariés.

Quelques exemples: Bernard Arnault aurait demandé la nationalité belge pour des motifs fiscaux liés, paraît-il, à sa succession. Certes. Mais si la Belgique est assez généreuse pour les grandes fortunes et les successions, elle n'est guère accueillante pour les salariés très bien payés. Le taux marginal d'imposition des revenus du travail (impôt  + cotisations sociales) —autrement dit, le taux maximal applicable sur la tranche des revenus la plus élevée— y atteint 60% selon une note de l'OFCE, soit le niveau le plus élevé des pays étudiés après la Suède (et un peu plus que la France, 57%).  Les Allemands (47,5%) sont plus bienveillants et pourtant, l'auteure de cet article —pour sa part— n'a jamais entendu dire que des entreprises voulaient délocaliser leurs cadres supérieurs outre-Rhin.  

Les Américains sont connus pour leur dynamisme entrepreneurial. A en croire les patrons locaux, le niveau de l'IS —l'impôt sur les sociétés— n'y est pour rien. Au contraire: en cette période électorale, les chefs d'entreprises font pression sur les candidats pour l' abaisser et le faire passer d'environ 40 à 25%. Un niveau qui, disent-ils, les aurait empêchés d'embaucher et d'investir comme ils l'auraient souhaité. Par comparaison, selon l'OCDE, l'impôt sur les sociétés est de 24% au Royaume Uni, 30,2% en Allemagne, 34,4% en France et 25% au  Pays-Bas.  

Les patrons partent, les sièges restent

Les grandes fortunes américaines, en revanche, sont mécontentes: «nous voulons payer plus d'impôt», avaient-elles lancé à l'été 2011, sous l'impulsion du milliardaire Warren Buffet. Car si l'on chouchoutte trop les riches, on risque fort de mécontenter les pauvres. Et de créer un climat social empoisonné et peu favorable à l'entrepreneuriat... Jamais contents, on vous dit.

Les petits pays très dépendants des exportations sont sans doute ceux où la pression du patronat s'exerce le plus: en Suède, par exemple, les éditoriaux des chefs d'entreprise dans les grands quotidiens locaux ont largement contribué au débat sur l'entrée dans l'Union européenne (en 1995) ou la grande réforme fiscale de 1990, qui a notamment diminué sensiblement l'impôt sur les sociétés. 

C'est du reste un pays qu'ont fui de nombreuses grandes fortunes, tel Ingvar Kamprad, le fondateur d'Ikea, ou les Rausing, fondateurs de Tetra Pak. Ces entreprises familiales ont réglé leurs problèmes de succession dans des pays fiscalement plus accueillants. Sans que, pour autant, leurs entreprises, pourtant largement mondialisées, ne cessent d'avoir leur centre de décision effectif dans le royaume nordique.

Les riches, autrement dit, doivent aussi apprendre la schizophrénie.

Catherine Bernard

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