«Mon frère est quelque part entre Bayeux et le Congo»

Reporters sans frontières, mis à jour le 06.06.2009 à 15 h 00

Les commémorations du Jour J ont débuté avec un hommage aux journalistes victimes de leur devoir d'information.

L'une, Roza Malsagova, vient d'Ingouchie, dans le Caucase russe. L'autre, Deo Namujimbo, de la rive ouest du lac Kivu, en République démocratique du Congo. Journalistes tous les deux, ils sont en deuil. Elle d'un confrère et ami. Lui, a perdu son frère. C'est ce deuil qui les amène, pour leur premier séjour en France, près des plages du Débarquement où Barack Obama vient rendre hommage aux soldats morts pour la liberté.

Les commémorations du Jour J ont débuté avec un hommage aux journalistes victimes de leur devoir d'information. Le 5 juin 2009, le Mémorial des reporters, à Bayeux, a dévoilé sa nouvelle stèle dédiée aux professionnels des médias tués au cours de l'année 2008. Cinquante-neuf noms gravés dans la pierre surgissent du rideau tiré par Patrick Gomont, le maire de Bayeux, et Jean-François Julliard, secrétaire général de Reporters sans frontières. Parmi eux, ceux de Magomed Yevloyev et de Didace Namumjimbo.

Magomed Yevloyev, citoyen russe, était propriétaire du site www.ingushetiya.ru, dont les informations portaient sur la sécurité en Ingouchie. Le 31 août 2008, alors qu'il regagnait la petite République du Caucase venant de Moscou où il résidait, des agents du ministère de l'Intérieur l'attendaient à sa descente d'avion. Sa mort d'une balle dans la tête ? « Un accident ». La version officielle ne bougera pas d'un pouce.

C'est en rentrant chez lui, à Bukavu, que Didace Namujimbo, 34 ans, journaliste de Radio Okapi, a été abattu selon le même procédé que son collègue russe, le 21 novembre 2008. Son nom s'ajoute sur les stèles normandes à celui de Serge Maheshe, secrétaire de rédaction de la même Radio Okapi, tué lui aussi devant son domicile le 13 juin 2007.

«C'est incroyable, les Français veillent les morts pendant que les autorités congolaises sont incapables de protéger les vivants», s'écrie Déo Namujimbo, le frère de Didace. Collaboratrice de Magomed Yevloyev et rédactrice en chef du site Ingushetyia, Roza Malsagova dit autrement la même chose des hiérarques moscovites, féroces contre des journalistes qui leur déplaisent. «La terreur est de plus en plus utilisée par les autorités russes pour neutraliser toute critique. La mort de Magomed est un crime cynique, commis par des individus qui se considèrent au-dessus des lois et de la morale humaine», a-t-elle rappelé lorsque le nom du confrère est apparu sur le marbre. Combien de noms le Mémorial de Bayeux, en plus des 2 035 désormais répertoriés depuis 1944, devra-t-il encore égrener pour que justice soit rendue ?

«Cette sépulture rappelle à la fois le passage de Didace sur terre, et l'activité qui a été la sienne. Les générations futures sauront que Didace a été tué pour son travail. Mais pour nous, un mort n'est jamais vraiment parti», explique Déo Namujimbo. « Didace est pour moi partout, quelque part entre Bayeux et les rives du lac Kivu. Il parcourt le monde et nous regarde poursuivre son combat pour la liberté et la démocratie.» Roza Malsagova anticipe, elle, d'autres jours sombres pour une Russie où censure et information sous contrôle se conjuguent encore au présent. « Tout gouvernement qui prive ses citoyens de leur droit à la libre expression de leurs opinions accule sa population à la violence. » Ces paroles auraient pu être celles d'une Anna Politkosvkaïa, si embarrassante pour le Kremlin. Elle aussi s'intéressait au Caucase. Son nom figure également à Bayeux.

Si ces stèles-là pouvaient parler, elles raconteraient sans doute que les journalistes n'en ont jamais fini avec les guerres. Certes, les grands conflits paraissent loin et les dictatures sans presse dissidente ont perdu du terrain. «Restent» les gouvernements prédateurs, les groupes armés, les cartels, les pages bloquées d'Internet et d'autres obstacles posés tant à l'information qu'à celles et ceux qui la portent. Un combat voué à durer toujours. «L'existence de ce lieu prouve que la liberté aura toujours des défenseurs et la démocratie des porte-parole», conclut Déo Namujimbo. Des pierres dans le jardin des ennemis de la liberté.

La rédaction de Reporters sans frontières

Photo: Un vétéran dans le cimétière militaire de Bayeux  Reuters

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