Monde

Les quatre défis du tsar Poutine

Louis-Antoine Le Moulec, mis à jour le 06.10.2012 à 9 h 17

Avec six voire douze ans de pouvoir devant lui, il doit gérer l'entrée de la Russie dans l'OMC, l'avenir de Russie unie, la contestation en ligne et la place de son pays dans le concert des nations.

Vladimir Poutine dans la région de Krasnodar, le 18 septembre 2012. REUTERS/RIA Novosti

Vladimir Poutine dans la région de Krasnodar, le 18 septembre 2012. REUTERS/RIA Novosti

Réélu à la tête du plus grand pays du monde en mars dernier, Vladimir Poutine a devant lui près de six années de pouvoir, voire douze si réélection il y a en 2018. A la tête du pays depuis 1999, l’homme fort du régime s’est appliqué ces derniers mois à serrer la vis, tant sur la scène intérieure qu’internationale. Pour autant, est-ce que l’autocratie poutinienne saura relever les défis qui s’imposent?

1. Le tsar et le challenge de l'OMC

Peut-être l’entrée dans l’OMC –finalisée cette année après dix-huit années d’âpres négociations– permettra-t-elle à l’économie russe de se hisser vers le haut? C’est ce que déclarait en tous cas Vladimir Poutine en avril dernier:

«Je m'attends à ce que la concurrence accrue donne un coup de pouce à la modernisation de notre économie.»

Du côté du ministère du Développement économique, on table sur une refondation de l’économie russe à l’horizon 2030 avec une modernisation des secteurs traditionnels et un important développement de la production de produits à forte valeur ajoutée, alors que leur part dans l’économie russe a diminué de 1% entre 2005 et 2010, explique Valéry Mironov de l’institut Centre de développement. Des prévisions qui s’apparentent plus à un vœu pieux qu’à de la prospective économique.

Car depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, le 31 décembre 1999, les espoirs d’eldorado russe ont été progressivement déçus. Clientélisme, corruption, lourdeur administrative, faiblesse du droit rendant le quotidien des entreprises incertain et tributaire des humeurs politiques des apparatchiks et ont eu raison de l’enthousiasme économique du début des années 2000.

Si la rente naturelle a permis de développer le pays, dont le système hérité de l’Union soviétique était à bout de souffle, l’économie russe a subi de plein fouet la crise en 2008 et 2009, ce qui l'a même écarté du groupe des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) en raison de son développement limité.

L’entrée dans l’OMC va permettre à la Russie d’accéder à moindre coût aux marchés étrangers –les matières premières ne sont pas concernées par l’accord. Cette entrée devrait attirer les investisseurs qui avaient eu tendance à quitter le marché russe ces dernières années, à condition que le Kremlin travaille à simplifier les procédures et à lutter contre les pratiques clientélistes. Voilà une tâche de taille pour l’homme fort du régime, s’il confirme vouloir dynamiser l’économie russe en l’ouvrant sur le monde et en la rapprochant notamment de la Chine.

Jusqu’ici, le volontarisme économique de Vladimir Poutine s’est davantage caractérisé par un paternalisme économique hérité de Staline où, tels les plans quinquennaux, les projets se multipliaient dans l’aérospatiale, les hautes technologies, l’agriculture ou l’automobile.

Le protectionnisme économique appliqué s’est quant à lui révélé anachronique tant le consommateur russe faisait peu de cas des productions nationales, leur préférant les productions étrangères quand les moyens le lui permettaient.

Faire revenir les investisseurs étrangers et obtenir les effets escomptés d’une entrée dans l’OMC sont les objectifs affichés du Kremlin. Le tsar satisfera-t-il jusqu’au bout aux désirs des sirènes libérales?

2. Le tsar au chevet de l'ours blanc

Des Pussy Riots exilées en colonies pénitentiaires pour deux longues années, un Alexeï Navalny risquant jusqu’à dix ans de prison ferme pour avoir «causé» 16 millions de roubles de pertes au budget de la région de Kirov en tant que conseiller du gouverneur en 2009… Voilà quelques illustrations du retour au Kremlin de Vladimir Poutine.

Restriction des libertés, fermeté à l’égard des opposants et des indignés, le tsar détricote aussi les ouvertures démocrates de son dauphin Dimitri Medvedev, redevenu Premier ministre et leader du parti Russie Unie. Le jeu des chaises musicales à deux se poursuit, bien rôdé, mais le manche est bien entre les mains du président.

Russie Unie, dont le symbole est l’ours blanc, semble progressivement s’essouffler. Ralliant moins de jeunes, repu de ses écrasantes victoires politiques, le parti unique tourne idéologiquement à vide.

Les Russes se désintéressent de la politique, sans pour autant se désengager. «Aujourd’hui, un Russe sur dix souhaite faire de la politique. C’est énorme! Pourquoi? Non pas pour les idées mais parce que c’est le seul moyen de parvenir à ses fins personnelles et professionnelles», explique Sergueï Rybine, de l’ONG Golos.

L’ours carnassier a mangé à tous les râteliers, plongeant le parti et le pays dans une phase d’affaiblissement idéologique sans précédent. Sergueï Orlov, jeune membre de Russie Unie dans l’enclave de Kaliningrad, l’expliquait en mars dernier :

«Russie Unie s’est transformé en grand supermarché politique où tout le monde peut trouver son compte. Même les extrêmes y ont leur petite devanture. La Russie est confrontée à une crise politique grave.»

L’ours blanc à bout de souffle, la classe moyenne émergente –urbaine, diplômée, mondialisée– semble plébisciter les idées libérales et entrepreneuriales que les nouveaux visages tels que le milliardaire Mikhaïl Prokhorov ou le blogueur Alexeï Navalny incarnent chacun à leur manière: individualisme, réussite personnelle, respect du droit, patriotisme.

Ils représentent une première génération post-soviétique affranchie des codes et us propres à cette période. Ils ont étudié à l’étranger et leur grille de lecture de la marche du monde est sans doute plus contemporaine, moins teintée de l’héritage tchékiste.

Aux dernières élections, si la personne de Vladimir Poutine a été largement plébiscitée – gonflée par une propagande massive – les législatives de l’automne avaient montré un vote plus inégal avec le grand retour du Parti communiste et une petite poussée des partis démocrates-libéraux. Pour l’aider à poursuivre sa route, un toilettage de l’ours blanc semble indispensable.

3. Le tsar pris dans la toile

La contestation naissante l’hiver passé a vu l’affirmation d’un nouveau média dans la vie civile russe: Internet. Explications de Julien Nocetti, chercheur associé à l’Ifri:

«Internet est réellement devenu un enjeu politique de stabilité intérieure pour le gouvernement car il y a de moins en moins de séparation entre les mobilisations sur le Web et dans la rue. Les discussions sur les réseaux sociaux préparent le terrain pour les actions offline; à l’inverse, les actions offline nourrissent les débats en ligne.»

Julien Nocetti parle d’accountability (fait de contraindre les autorités à rendre des comptes, NDLR) s’agissant de la traque menée par les blogueurs –à l’image d’Alexeï Navalny– qui se sont donnés pour mission de dénoncer tous les actes de corruption et les conflits d’intérêts à travers des plateformes citoyennes participatives épaulées par des juristes.

Si Vladimir Poutine est parvenu à maintenir la sphère Internet russe (le Runet) dans une certaine autarcie en développant des outils propres à l’espace post-soviétique, il n’avait sans doute pas conscience du caractère infini de ses espaces de liberté. Le lest lâché par les autorités face à la contestation grandissante a illustré un changement de stratégie du Kremlin: apprivoiser le web plutôt que s’y heurter frontalement.

«La vitalité du Web est la première hantise de Vladimir Poutine. C’est pourquoi d’un côté, il tente d’adopter une approche précautionneuse envers les internautes, multipliant dans ses récents discours les références au Web. D’un autre côté, il n’a pas hésité depuis son élection à faire adopter une cascade de lois répressives», conclut le chercheur.

Le pacte social mis en place prévoyait croissance et emploi contre une restriction des libertés. Si celui-ci a fonctionné près de dix ans, il semble aujourd’hui se fissurer. L’avenir dépendra surtout de l’évolution du rapport des Russes non politisés à Internet et la nature de leur utilisation de ce nouvel outil au fort potentiel civique.

Pour l’heure, les autorités moscovites ont ouvert deux tribunes de libre expression sur le modèle du Hyde Park corner londonien où, sans autorisation préalable, les rassemblements de protestation jusqu'à 2.000 personnes pourront avoir lieu. L’opposition non-systémique qualifie le projet de «paddock à opposition» et se refuse déjà à en faire usage.

4. Le tsar et le concert des nations

La conception du monde de Vladimir Poutine peut se résumer à trois cercles concentriques: Moscou et la Russie; l’espace post-soviétique, défini comme «l’étranger proche»; le reste du monde.

Le tsar est maître en Russie et dans l’espace post-soviétique. Aucune ingérence étrangère n’y est tolérée. A cet égard, l’épisode géorgien illustre cette diplomatie. Les récents propos de Vladimir Poutine affirmant la planification de l’invasion de la Géorgie deux ans avant le conflit d’août 2008 le confirment.

La mise en place cette année d’une union douanière avec le Kazakhstan et le Bélarus va dans le sens de cette politique de restauration d’un espace commun eurasiatique placé sous la coupe de Moscou, avec pour objectif d’inclure in fine aussi l’Ukraine, le Caucase et l’Asie Centrale en son ensemble.

A l’extérieur du «monde russe», la politique du Kremlin est intrinsèquement liée à sa situation intérieure. L’aventure libyenne et les révolutions arabes ont été dénoncées par le Kremlin alors même que les grandes villes russes voyaient déferler des cortèges de manifestants. L’effet domino redouté par les tchékistes imposait une cohérence politique tant intérieure qu’extérieure.

Dans ce schéma –et ce depuis dix ans déjà–, la figure du tsar Poutine, l’homme providentiel, a été rendue capitale afin de lutter contre des forces ennemies dirigées contre la Russie : l’historique paranoïa soviétique vis-à-vis du reste du monde a été habilement maintenue à des fins de politique intérieure.

L’élection présidentielle passée, un calme relatif ramené dans l’empire, la diplomatie russe a signifié son soutien à Bachar el-Assad, a réaffirmé son soutien à l’Iran, à qui elle fournit la technologie nucléaire civile, a gratuitement avoué avoir prémédité l’invasion de la Géorgie en 2008. Dans une confrontation Est-Ouest, Moscou poursuit le blocage du Conseil de sécurité sur la question syrienne, faisant démonstration de sa puissance (relative).

Pourtant, à ce jeu dirigé contre Washington, protégeant ses intérêts immédiats au Moyen-Orient, Moscou semble y avoir déjà hypothéqué son avenir, tout comme ses relations avec la Turquie ou les monarchies du Golfe Persique.

Une nouvelle fois, à agir dans une logique de Guerre froide, de lutte contre l’Ouest ennemi, Moscou pourrait bien perdre un peu plus des reliquats de sa puissance diplomatique. En affirmant son indépendance, la supériorité de ses intérêts, la Russie pourrait se voir un peu plus ostracisée du concert des nations.

Louis-Antoine Le Moulec

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