Culture

Si Chevaline était un roman

Slate.fr, mis à jour le 21.09.2012 à 13 h 50

Le procureur dans la tuerie de Chevaline semble croire que les journalistes lisent trop de polars. Il n'a pas tort.

La police près de la maison de Saad al-Hilli à Claygate près de Londres, le 13 septembre 2012. REUTERS/Luke MacGregor.

La police près de la maison de Saad al-Hilli à Claygate près de Londres, le 13 septembre 2012. REUTERS/Luke MacGregor.

«Ca ressemblait à un film de Hollywood», a expliqué le cycliste qui a découvert la tuerie de Chevaline, dans les Alpes françaises, le 5 septembre, dans laquelle sont morts Saad al-Hilli, son épouse Iqbal al-Hilli, Suhaila al-Allaf, la mère de cette dernière et Sylvain Mollier, un cycliste français. Est-ce pour cette raison que le procureur a rappelé à l'ordre les journalistes qui, en conférence de presse, échafaudaient les théories les plus folles, qu'on croirait tirées de romans policiers, de séries TV, ou de films policiers.?

«Il faut arrêter de fantasmer sur  [la piste de] l'Irak en se disant que, derrière, il y a forcément les services secrets

Oui, on lit beaucoup trop de romans policiers. Assumons. Et prenons le procureur au pied de la lettre: qu'auraient fait Harry Bosch, Guido Brunetti ou Kurt Wallander? Quels seraient les pitchs si ce mystérieux massacre qui fascine tant de monde était un roman de Stephen King ou de Jean-Christophe Grangé? Voici six versions de la tuerie version fiction «à la manière de». Attention! Les textes contiennent des spoilers. 

La dernière ombre,  Henning Mankell

Linda Wallander a toujours la peur au ventre quand elle rend visite à son père. La peur que son père, irascible et autrefois brillant commissaire à Ystad, ne la reconnaisse plus. La maladie avait fait son chemin et les absences de Kurt Wallander devenaient de plus en plus fréquentes [Lire L'Homme Inquiet]. Il tenait absolument à vivre seul, avec son chien pour compagnon, dans sa maison isolée, à se lever à l’aube et à deviner les silhouettes des ferrys au bout de la lande. Ce matin de septembre, alors que le premier vol des oiseaux migrateurs de la saison annonce la fin de l’été, Linda Wallander, désormais elle aussi commissaire, n'est pas venue faire sa visite hebdomadaire à son père. Elle est en service.

Interpol venait de la prévenir que Suhaila al-Allaf, une habitante d’Ystad d’origine irakienne, avait été retrouvée morte au cours d’une tuerie sur une petite route française. Avec une partie de sa famille. Les premiers éléments de l’enquête ne place pas la piste suédoise parmi les priorités des enquêteurs, mais il faut tout vérifier. Surtout que la famille n’est pas inconnue des anciens collègues de Kurt Wallander. Le fils de Suhaila al-Allaf, Haydar Thaher, un malade schizophrène, battait ses parents et la police était intervenue huit fois entre 2001 et 2007 à leur domicile d'Ystad.

Linda Wallander ne serait sans jamais venue demander à son père de puiser dans sa mémoire pour y extirper un filet de souvenirs si ce n’était pas le commissaire Wallander en personne qui s’était rendu chez les al-Allaf à l'époque. Et si un post-it, écrit de sa main, à l’intérieur du dossier, ne portait le nom d’Hans Blix, un Suédois, ancien chef controversé des inspecteurs qui cherchaient les stocks d'armes de destruction massives de Saddam Hussein.

La fille de Wallander va devoir enquêter sur le passé de la Suède en Irak, croisant les ombres de la CIA et de Wikileaks.

Entre deux ravins, Donna Leon

Dans un ravin à quelques kilomètres des corps de la famille al-Hilli et du cycliste français, la police découvre un pistolet automatique 7,65mm. Les empreintes ont été effacées, mais une recherche sur l’arme montre qu’elle a déjà été utilisée en 2000 à Venise, dans un meurtre jamais élucidé. La police française contacte alors la questure vénitienne, qui la met en contact avec le commissaire Guido Brunetti. Au lieu de rentrer en famille déjeuner, d’un petit plat préparé par sa femme Paola entre deux lectures d’Hérodote, Brunetti prend l’enquête en main.

La piste de ce pistolet, il la connaît bien, c’est lui qui l’a suivie en 2000. Après des semaines, il a pu remonter jusqu’à des pontes de la mafia, mais sans jamais pouvoir réunir les témoignages nécessaires pour boucler l’enquête.

Brunetti appelle son beau-père, le comte Fallier, qui connaît les secrets des riches familles vénitiennes. Fallier mène son enquête et explique après quelques jours que le pistolet n’était plus dans les mains de la mafia mais avait été fourni à Vitto Sepeda et Stefano Robetti, deux jeunes de grandes familles nobles de la ville.

Le commissaire connaît ces noms, les deux jeunes se retrouvent régulièrement mêlés à des histoires d’agressions et de violences, sans jamais avoir êté inquiétés, bénéficiant de l’influence de leurs parents.

L’assistante du vice-préfet, la signora Elettra, voit que les deux jeunes ont posté des images d’eux en vacances dans les Alpes, non loin du lieu du crime, juste avant le meurtre. En demandant à quelques amis qui travaillent dans des banques, elle note un retrait d’argent liquide important effectué avant leur départ en vacances, ainsi que l’achat d’une caméra vidéo.

Le commissaire part à leur recherche, et est fraîchement accueilli par leurs familles qui assurent qu’ils sont partis avant le 5 septembre, donnant des copies de leurs billets d’avion comme preuves.

Brunetti demande à la signora Elettra d’examiner les billets. Elle se rend compte que les billets ont été antidatés et que les deux jeunes hommes sont partis le mardi 6 septembre au matin, trois jours plus tôt que prévu initialement.

Mais impossible de les interroger, Vitto et Stefano ont été envoyés au lycée loin de Venise et d’Italie, en pension aux Bermudes. Et impossible d’utiliser les informations de la signora Elettra, qui ne les a pas obtenues d’une façon très légale. Après une autre visite du commissaire aux familles, Brunetti est convoqué par son supérieur qui lui ordonne d’arrêter l’enquête, «diffamante pour des familles respectables» de Venise. Affaire classée.

Le Club des eugénistes de la grande loge, Jean-Christophe Grangé

Ingénieur, Saad al-Hilli travaille depuis 20 ans dans le secteur des micro-satellites. L’enquête s’oriente donc tout d’abord vers la piste du secret industriel. Inquiets du passé baasiste du Britannique né en Irak, les services secrets israéliens auraient décidé de supprimer al-Hilli pour que les technologies de surveillance hyper sophistiquées sur lesquelles il travaillait ne tombent jamais dans des mains ennemies.

Descendant de Paris, le commissaire Grégean, brisé par son divorce et en froid avec son fils, étudie sur place la scène de crime, puis part en Angleterre éplucher les dossiers professionnels de al-Hilli. Mais l’enquête tourne en rond, les services anglais doutent de la thèse de l’espionnage, et Grégean réalise qu’il doit repartir de zéro. Il bloque sur une longue suite de chiffres et de lettres, écrite à la main sur un bloc-note, dont il n’arrive à comprendre ni la logique ni le sens.

Se connectant à Internet depuis sa chambre d’hôtel jouxtant un parking de Burger King, il tape sur Google «micro-satellite», et tombe sur la page Wikipedia qui lui apprend qu’«en biologie, un microsatellite est une séquence d'ADN particulière. Elle se caractérise par la répétition d'un motif de dinucléotides ou de trinucléotides».

Cette découverte est un bouleversement total. A partir de là, Grégean se rapproche d’une jeune et ténébreuse biologiste du CNRS (UMR 2314 – université d’Annecy) qui va lui en apprendre plus sur les microsatellites, tout en lui redonnant goût à la vie à la faveur de longues balades en altitude.

La biologiste parvient à décoder la série de chiffres: il s’agit des motifs des 3 paires de base, ce qui fait dire à la scientifique cette phrase mythique:

«Bien que la plupart des microsatellites soient extragéniques, les motifs à trois paires de base sont souvent intragéniques.»

Grégean réalise alors que les filles de al-Hilli ont été modifiées génétiquement pour servir le projet d’un médecin, fondateur après-guerre du Club des Eugénistes de la Grande loge, un regroupement de scientifiques initiés depuis 300 ans au secret de la formule des microsatellites, et soucieux de créer une race supérieure. Les filles étaient les vraies cibles des tueurs car elles avaient échappé à la surveillance du Club quand al-Hilli, ingénieur travaillant sur le projet, s'est pris de pitié pour les fillettes et s’est enfui avec elles. Rattrapés par les exécuteurs du Club, les al-Hilli avaient dû fuir et se réfugier dans un camping des Alpes.

Une Douce Amitié, Philippe Kerr

Née en 1938 à Bagdad, Suhaila al-Allaf, la grand-mère (maternelle) de la famille al-Hilli, retrouvée morte dans la voiture à Chevaline, avait, petite, un ami un peu plus vieux qu’elle: Samuel. Samuel était juif (il y avait jusqu’à la création de l’Etat d’Israël, une communauté juive en Irak). Ses parents, des chercheurs français spécialistes du Moyen-Orient, l’avaient envoyé à Bagdad chez des amis un peu avant la guerre, pour le mettre à l’abri des pogroms qu’ils avaient sentis venir. Mais eux-mêmes étaient restés en France. Arrêtés peu après le déclenchement de la guerre, ils avaient été déportés à Auschwitz et étaient parvenus à s’évader en tuant un de leurs gardiens nazis.

La grand-mère et Samuel étaient très proches, et étaient même devenus amants, jusqu’à ce qu’il quitte l’Irak, avant elle. Une correspondance enflammée s’était poursuivie quelques mois, puis s’était espacée. Mais elle avait toujours été maintenue; ils tenaient l’un à l’autre et n’avaient jamais cessé de se donner des nouvelles.

Le gardien tué à Auschwitz avait un enfant, qui vivait dans le camp avec lui. Devenu fou en assistant à quelques scènes d’une rare violence, il avait été interné quelques années, et à sa sortie, fortuite, avait décidé de venger son père. Il était à la recherche des parents de Samuel. Il n’avait pu les trouver: ils étaient morts dans un accident de voiture. Le fils du gardien était alors parti à la recherche de Samuel, leur fils. Après avoir retrouvé sa trace, il se renseigna sur sa vie et réalisa que Samuel était encore très attaché à Suhaila al-Allaf. Pour le faire souffrir, avant de le tuer, il résolut de supprimer d’abord son éternelle correspondante. Il se mit en quête de la grand-mère et la trouva dans les Alpes françaises, avec sa famille. Dans un accès de rage folle, il les tua tous.

Malédiction, Stephen King

En 1955, Suhaila al-Allaf, alors âgée de 17 ans, et sa mère quittent l’Irak précipitamment. Son père, un archéologue local qui travaillait avec des experts anglais du British institute for the study of Iraq sur un site de culte mésopotamien, avait depuis deux ans un comportement violent qui allait en s’empirant. Il ne parlait presque plus avec sa femme et sa fille, si ce n’était pour les apostropher dans une langue étrange en affirmant s’appeler Nergal. Il en venait à les frapper de plus en plus souvent. Les deux femmes n’ont alors pas trouvé d’autre solution que l’exil pour échapper à celui qui était devenu leur tourmenteur.

Elles retrouvent une vie normale dans leur nouveau pays, la Suède. Suhaila y fait deux enfants. Sa fille, Iqbal, rencontre le Britannique Saad al-Hilli et part s’installer dans le Surrey avec lui, laissant son frère, Haydar, seul avec sa mère Suhaila. En 2000, l’état de santé mentale de Haydar commence à se dégrader. Il devient violent envers ses parents et connaît des épisodes d’agressivité qui rappellent à sa mère Suhaila ce qu’elle avait vécu avec son père en Irak, d’autant plus que son fils emploie les mêmes phrases incompréhensibles que celui-ci. Les médecins diagnostiquent des «troubles obsessionnels compulsifs».

Après avoir subi plusieurs années les violences de son fils, Suhaila, à bout de forces, quitte à son tour la Suède pour le Royaume-Uni, où elle rejoint sa fille et son beau-fils. En vacances en France, la famille est rattrapée par le frère fou à Chevaline, qui les exécute, ainsi qu’un cycliste qui passait par là au mauvais moment, en proférant des paroles d’une langue inconnue avant de disparaître dans la nature.

Lors de l’enquête qui suit, les enquêteurs français identifient sur des entretiens avec Haydar Thaher enregistrés par les médecins suédois quelques années auparavant la langue parlée par celui-ci lors de ses crises de violence: le sumérien. Et le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche, Nergal, le Dieu des Enfers de la religion mésopotamienne. 

L'Envol de la RAF, Michael Connelly

Le meurtrier de la RAF, c'est ainsi que le LAPD avait surnommé ce tueur de touristes britanniques qui avait fait la une des journaux de la côte Ouest à la fin des années 1990. Harry Bosch avait bien réussi, après des semaines de traque, et l'aide d'une vieille connaissance du FBI, à établir le modus operandi du tueur, mais pas à lui mettre la main dessus. Ni à comprendre ses motivations.

En tout, quatre tués. Quatre hommes, tous les quatre une soixantaine d'années au compteur, tous des dingues vélos, tous abattus froidement de deux balles dans la tête. Malgré l'aide de Scotland Yard, Bosch n'avait pas réussi à établir de liens. Certes, ils étaient tous de jeunes retraités des armées de Sa Majesté, mais seulement deux avaient fait leur temps dans l'aviation, d'où le surnom que lui avait trouvé un journaliste du LA Times. Les autres étaient un ancien SAS, et un officier déployé en Irlande dans les années 1980. Aucun engagement commun, à en croire le correspondant anglais de Bosch.

Les quatre dossiers avaient rejoint les armoires des Cold Cases. Jusqu'à ce mois de septembre 2012, et cette dépêche d'AP racontant le mystérieux crime d'une famille d'Anglais d’origine irakienne dans les Alpes françaises.

Ce n'est pas la sauvagerie du crime qui le surprit en la découvrant dans le Los Angeles Times. Ni même les accusations du journaliste qui taxait la police française d’incompétence parce qu’elle n'avait découvert que plusieurs heures après être arrivée sur les lieux du massacre une petite fille en état de choc sous le corps ensanglanté de sa mère. Non, il avait eu beau lire en diagonale le compte rendu du reporter, Bosch fut frappé par deux mots: RAF et cycliste.

Quelles étaient les probabilités pour que cela soit une coïncidence simple? Un cycliste tué et un autre témoin, âge de 76 ans, ancien de la RAF, soit l’âge qu’auraient aujourd’hui les quatre Anglais tués sur les routes sinueuses et pentues des contreforts de Los Angeles?

Bosch savait. L'instinct sans doute. Il aurait dû demander au LAPD de s'occuper de l'affaire, de passer par les liaisons consulaires ou Interpol. Mais la paperasse, le sentiment qu’il fallait aller vite... Bosch avait devant lui un week-end, sa fille venait de rentrer à l’université, et en débrouillant bien, il pouvait, en jonglant avec les fuseaux horaires, rejoindre les Alpes et revenir dans la journée de lundi par le dernier avion en partance de Genève.

C’était jouable, et ça lui laissait le temps pour finir d’échafauder sa théorie: le cycliste tué, un Français, avait été pris pour un autre, celui que les journalistes présentaient comme le témoin, l’ancien de la RAF, et la famille anglo-irakienne s’était juste trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment.

Jean-Laurent Cassely, Cécile Dehesdin, Grégoire Fleurot, Johan Hufnagel, Charlotte Pudlowski

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