Monde

La querelle des défenseurs des animaux

James E. McWilliams, mis à jour le 21.09.2012 à 10 h 15

Aux Etats-Unis, les militants modérés des droits des animaux sont critiqués par les abolitionnistes. Or les conflits internes opposant ceux qui souhaitent l’évolution à ceux qui souhaitent la révolution entraînent la stagnation plutôt que le progrès.

Elevage de porcs (Chine) - David Gray / Reuters

Elevage de porcs (Chine) - David Gray / Reuters

La tendance « abolitionniste» du mouvement pour les droits des animaux a critiqué la branche américaine de the Humane Society aux Etats-Unis (HSUS) et leurs politiques concernant l’élevage animalier, en particulier l’élevage porcin.

En feuilletant les différents magazines dédiés à l’industrie agroalimentaire, on se rend vite compte que de tous les obstacles rencontrés par les fermes d’élevage (sécheresse, coût du maïs, opposition aux subventions, l’empire végétalien des Skinny Bitch), aucun n’est aussi redoutable que la HSUS (Humane Society of the United States).

En feuilletant les magazines Pork, Feedstuffs, ou Meatingplace, on comprend rapidement que, comme une Cassandre carnivore l’a déclaré, «aucun groupe activiste n’est autant détesté par la communauté agroalimentaire que HSUS Pork a décrit HSUS comme une «puissance lobbyiste bien huilée, bien financée avec une machine à messages chocs finement accordée» et a cité les propos d’un consultant: «HSUS est habile et obstinée quand il s’agit de s’opposer aux pratiques agricoles qui s’appliquent aux animaux.»

De telles déclarations sont comme une douce musique aux oreilles de Paul Shapiro, vice-président de la protection animale dans les milieux agricoles chez HSUS. Celui-ci passe ses journées à faire du lobbying pour provoquer des réformes des coûts de production qui élimineraient les méthodes inhumaines de détention des animaux. Selon lui, un retour de flamme de l’industrie ne devrait pas tarder et ne fera que confirmer son plaidoyer. C’est toujours bon de savoir que la flèche qu’on a décochée a atteint sa cible.

Abolitionnistes contre modérés

En revanche, les critiques qui viennent de la branche «abolitionniste» du mouvement pour les droits des animaux posent plus de problèmes. Les réformes pour lesquelles milite le HSUS sont vues comme une lâche capitulation dans le combat contre l’industrie agroalimentaire. Le désaccord qui existe entre HSUS et l’aile virulente des militants pour les droits des animaux peut sembler sans importance, mais c’est loin d’être le cas.

En effet, ces dissensions internes menaceraient d’affaiblir la cause de l’intérieur, un phénomène qui n’est que trop familier dans l’histoire des mouvements réformateurs aux Etats-Unis. Et recoller les morceaux ne s’annonce pas comme une tâche facile, puisque cela soulève une question épineuse: les militants d’HSUS, dans leur quête perpétuelle pour l’amélioration des conditions de vie des animaux dans les fermes de production massive, ne justifient-ils pas en un sens l’activité de ces fermes en ne s’opposant pas directement à leur existence?

Personne ne doute de la légitimité des actions d’HSUS. Il serait très difficile de faire la liste de leurs derniers succès, car elle serait bien trop longue. Ne serait-ce qu’en une semaine, en Juillet dernier, HSUS a persuadé Sodexo, Oscar Mayer, Carl’s Jr et Baja Fresh de mettre fin à l’utilisation des caisses de gestation, cages tellement étroites que les truies pleines qui y sont logées ne peuvent même pas se retourner. En bannissant ces instruments de torture de leur chaîne de production, ces entreprises ont rejoint le groupe de plus en plus important des géants industriels comme McDonald’s et Smithfield Foods qui ont plié devant le harcèlement incessant de Shapiro, visant à protéger les milliards de petites victimes poilues de l’élevage.

Suffit-il de mettre en place des cages «améliorées» pour les poulets?

Toutefois, comme les abolitionnistes l’indiquent très justement, il n’y a rien de vraiment révolutionnaire dans l’approche de HSUS lorsqu’il s’agit d’améliorer les conditions de vie des animaux. HSUS travaille notamment en collaboration avec Big Agriculture, ne réclame jamais la libération des animaux, et défend encore moins souvent le style de vie qui s’oppose le plus efficacement au meurtre des animaux: le végétalisme. Cette réticence rend les abolitionnistes furieux: ils souhaitent non seulement l’éradication de toute agriculture d’élevage, mais aussi de toute possession d’un animal et de toute exploitation de manière générale, qui ne peut être atteinte qu’à travers l’éthique du végétalisme.

Aucun auteur ne défend les abolitionnistes avec autant d’éloquence que Gary Francione, un philosophe de l’université de Rutgers, dans le New Jersey. Dans ses livres, Animals as Persons et Rain without Thunder, Francione, qui est également avocat, avance que la seule solution éthique pour les humains vis-à-vis des animaux est l’élimination complète de toute propriété animale. Cette position le conduit à s’attaquer violemment à HSUS à chaque occasion. Quand l’année dernière, HSUS a accepté de travailler avec United Egg Producers pour permettre l’utilisation de cages plus grandes pour les poules, Francione a rétorqué:

«C’est juste absurde. Des cages «améliorées» continuent d’impliquer la torture des poulets. C’est tout. La torture est peut-être un peu moins violente, tout comme des barreaux rembourrés sont un peu moins violents. Mais soyons clairs: les poulets sont toujours torturés. Et quoiqu’il arrive, ils finissent toujours au même endroit: l’abattoir.»

On ne peut forcer personne à devenir végétalien

Francione frappe fort avec ce raisonnement, mais son message extrême a très peu de chance de faire écho chez une population qui n’est qu’à 1,4% végétalienne. Selon Melanie Joy, sociologue et végétalienne confirmée, l’approche abolitionniste pourrait attirer bien plus de soutiens si, comme HSUS, ils tenaient compte du fait que la plupart des gens deviennent végétaliens d’eux-mêmes –on ne peut pas les y forcer. Joy, auteure de Why we eat pigs, love dogs, and wear cows, croit qu’un changement social, —dans ce cas précis, reconnaître la valeur intrinsèque des animaux en ne les mangeant pas— est un processus complexe nécessitant à la fois une prise de conscience des réalités cachées de l’exploitation ainsi qu’un désir individuel d’agir contre cette exploitation. Demander aux gens d’arrêter de manger des animaux, selon Joy, représente plus que de leur demander de changer leur comportement: c’est leur demander de modifier complètement leur vision du monde, ce que les gens sont capables de faire uniquement lorsqu’ils sont prêts.

Nick Cooney, l’auteur de Change of Heart: Psychology can teach us about social change, est d’accord avec elle. En partant du principe que 80% des végétaliens le sont devenus progressivement, il pense que toute amélioration, aussi petite qu’elle soit (par exemple, des cages plus grandes), finit par provoquer un «changement identitaire» chez les producteurs et les consommateurs. Un individu qui commence à rechercher des produits chez des agriculteurs aux pratiques plus «humaines», ou qui participe aux «lundis végétariens» est un consommateur qui prend déjà le chemin du végétalisme. De la même façon, des institutions qui adoptent (même si c’est avec réticence) des améliorations des conditions de vie pour les animaux sont des institutions qui, en adoptant ces améliorations, en viennent à s’identifier au changement et à s’ouvrir à de nouvelles réformes encore plus productives pour les animaux. Ce processus, selon les recherches de Cooney, serait exactement le résultat attendu dans la vraie vie pour ces réformes.

Pour les abolitionnistes, l'approche par compromis est une voie sans issue

Les abolitionnistes ne croient pas du tout à ce qu’avancent Joy et Cooney. Pour eux, tolérer ces faibles changements qui ne font que renforcer le status quo rendrait l’industrie de la viande encore plus puissante, et toute démarche en ce sens est ipso facto contreproductive dans l’esprit du combat pour la cause animale. Ellie Maldonaldo, une activiste pour les droits des animaux et ancienne employée du groupe de défense animale Friends of Animals, a elle-même une opinion bien tranchée sur les approches qui tolèrent ne serait-ce qu’un tout petit peu d’exploitation des animaux:

«Un plaidoyer qui soutient les “améliorations“ qu’on peut apporter à l’exploitation des animaux n’est pas plus une approche progressive qu’elle ne promeut le végétalisme. C’est une voie sans issue qui ne mènera jamais à la fin de l’exploitation des animaux… Au mieux, et dans le cas où ces soi-disant «améliorations progressives“ seraient finalement adoptées, elles ne concernent au final qu’une fraction de la situation globale des animaux et ne font rien pour calmer l’extrême cruauté à laquelle ils sont confrontés.»

Par conséquent, le conflit se poursuit. Une organisation comme HSUS fait du lobbying, l’industrie de la viande se plaint, et les abolitionnistes braillent à cause de tout ce radotage éthique de comptoir.

Pendant ce temps-là, des milliards d’animaux continuent à subir les affronts de l’industrie agroalimentaire. Et comme il a été souvent le cas dans le passé réformiste des États-Unis, les conflits internes opposant ceux qui souhaitent l’évolution à ceux qui souhaitent la révolution entrainent une fois de plus la stagnation plutôt que le progrès.

Il y a des tas de chemins différents pour trouver Jésus

Prenez, par exemple, la Conférence Nationale pour les Droits des Animaux qui s‘est tenue le mois dernier à Alexandria, en Virginie. Après l’échec d’une pétition abolitionniste visant à exclure HSUS de la conférence, les abolitionnistes ont tenté de promouvoir un séminaire indépendant pour protester contre la participation de HSUS. L’hôtel où se tenait la conférence a ensuite essayé de faire arrêter le séminaire concurrent, celui des abolitionnistes (apparemment sur ordre des organisateurs de la conférence principale). C’est cet accrochage —et non la myriade de stratégies pratiques qui ont été abordées pendant la conférence qui a duré quatre jours— qui a retenu l’attention.

Les défenseurs des animaux devraient être prêts à faire plus de compromis. Parce que les compromis sont encore possibles: personne ne doute du fait que les réformes de HSUS ont amélioré la vie des animaux de ferme, mais il n’y a aucune raison pour que l’organisation se contente de ces petites victoires au lieu de lancer des campagnes plus agressives qui n’hésitent pas à invoquer le végétalisme. De la même manière, les abolitionnistes sont sûrement très convaincants quand ils parlent de mettre fin à toute exploitation animale, mais il n’y a pas de raison pour qu’ils ne soient pas plus ouverts à une approche plus personnalisée du changement, une approche qui serait basée sur l’idée qu’il existe des tas de chemins différents pour trouver Jésus. Et comme Joy le dit souvent, «il est plus important de faire ce qu’il faut plutôt que de le faire comme il faut».

Dans tous les cas, si le mouvement trouve le moyen de mêler ces deux approches concurrentes dans l’intérêt des animaux, l’industrie de la viande aura vraiment du souci à se faire. En revanche, pour l’instant, quand je lis les magazines spécialisés, il est vraiment difficile pour moi de ne pas voir les industriels comme des geignards irascibles qui ne soupçonnent pas du tout les pressions qu’ils auraient à subir si les défenseurs des animaux aux États-Unis parvenaient enfin à se ressaisir.

James McWilliams

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

James E. McWilliams
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