La Jordanie, terre d'asile à la croisée des chemins

2 millions de Palestiniens, 600.000 Syriens et Irakiens... Le Royaume de Jordanie accueille de nombreux réfugiés. Comment ce petit pays de près de six millions et demi d’habitants peut-il faire face?

Une réfugiée syrienne dans le camp d'al-Zaatari, le 3 août 2012. REUTERS/Muhammad Hamed

- Une réfugiée syrienne dans le camp d'al-Zaatari, le 3 août 2012. REUTERS/Muhammad Hamed -

La Jordanie a lancé, le 3 septembre dernier, un appel aux donateurs internationaux pour réunir 700 millions de dollars (plus de 550 millions d’euros) afin de venir en aide aux réfugiés syriens dont le flux croissant commence à dépasser les capacités d'accueil de son pays.

Depuis le début de l’insurrection syrienne en mars 2011, la Jordanie a accueilli près de 240.000 Syriens, dont 185.000 sont des réfugiés. Les premiers à avoir foulé le sol jordanien ont rejoint familles et amis. La plupart sont installés à Amman.

Mais face à la poursuite des violences en Syrie, d’autres sont arrivés, de plus en plus nombreux, sans avoir aucune attache en Jordanie. Beaucoup ont trouvé refuge dans le nord du royaume, dans les villes d’Irbid ou Ramtha, où désormais des immeubles entiers abritent uniquement des ressortissants syriens.

Fin juillet, Amman a officiellement ouvert son premier camp de réfugiés, le camp Zaatari. Situé en pleine zone désertique, à quelques kilomètres seulement de la frontière avec la Syrie, près de 25.000 Syriens y ont trouvé refuge. La chaleur et la poussière soulevée par le vent rendent les conditions de vie extrêmement difficiles. A terme, ce camp pourra accueillir jusqu’à 110.000 exilés syriens.

Les autorités jordaniennes ont pris conscience que le flot de réfugiés syriens n’est pas près de se tarir. Près de 1.000 Syriens arrivent quotidiennement en Jordanie, selon le UNHCR (Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés). Un nombre qui a explosé au cours du dernier mois. A tel point que le gouvernement jordanien ainsi que les organisations humanitaires s’inquiètent de la capacité d’absorption du camp de Zaatari.

Plus de la moitié des Jordaniens sont des Palestiniens

La Jordanie est considérée comme la terre d’asile du monde arabe. Née sur les décombres de l’empire ottoman, la Transjordanie est issue du partage de la Palestine mandataire, après la Première Guerre mondiale. Elle prend son indépendance le 25 mai 1946, après la fin du mandat britannique.

En 1949, l’émirat de Transjordanie devient Royaume Hachémite de Jordanie. Invention géopolitique, fruit de conflit d’intérêts, son histoire moderne a été rythmée par le conflit israélo-palestinien. Après la guerre israélo-arabe de 1948, la Jordanie annexe la Cisjordanie. Elle donne alors la citoyenneté jordanienne aux populations arabes de ce territoire. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël prend le contrôle de la Cisjordanie, fixant ainsi les frontières actuelles de la Jordanie.

Selon le gouvernement jordanien, les Palestiniens représenteraient près de 50% de la population jordanienne. Un chiffre officiel, certainement en deçà de la réalité. La Jordanie compterait sur son sol près de 70% Palestiniens, dont la majorité détient la citoyenneté jordanienne. Mais seulement 30% d’entre eux sont considérés par l’UNRWA (l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient) comme des réfugiés palestiniens, c’est-à-dire des réfugiés des guerres de 1948 et 1967 en Palestine ainsi que leurs enfants et petits-enfants, nés dans le royaume de Jordanie et inscrits sur le registre des Nations unies. Ils sont une force socio-économique importante pour Amman.

Mais d’un point de vue politique, une majorité de Palestiniens se considèrent comme des «étrangers» en Jordanie, afin de ne pas enterrer le rêve d’un futur Etat palestinien. Ce qui n’a de cesse d’alimenter les ambiguïtés sur la notion d’identité jordanienne, mettant en danger la cohésion nationale du pays. Que, jusqu’ici, les différents rois de Jordanie qui se sont succédés ont su préserver.

L'autre diaspora: les Irakiens

La Jordanie a aussi été victime du conflit irakien. L’invasion américaine en Irak a fait fuir un grand nombre de leurs voisins d’Irak. Amman estime à près de 450.000 le nombre d’Irakiens présents sur son sol. Un chiffre là aussi certainement en deçà de la réalité. Les réfugiés irakiens sont considérés comme des invités plutôt que comme des réfugiés, ce qui leur garantit la sécurité et le respect, mais ne leur permet pas d'acquérir un véritable statut légal.

Ils vivent à la périphérie de la capitale, dans des conditions difficiles. Pour stopper l’arrivée de nouveaux immigrés, le renouvellement du permis de résidence des Irakiens devient de plus en plus ardu à obtenir.

La Jordanie n’est pas signataire de la Convention internationale de 1951, relative aux droits des réfugiés. Pourtant, elle est sensible aux problèmes des réfugiés et les Jordaniens sont accueillants et hospitaliers. Mais les différentes diasporas posent de graves problèmes au Royaume hachémite, petit pays de 92.000 km2 (soit plus de 6 fois plus petit que la France métropolitaine), pauvre, assoiffé, qui dispose de très peu de ressources naturelles et dont la faible économie dépend largement de l’aide internationale.

Ces derniers mois, le pays a plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme, affirmant qu’il n’a pas les moyens de répondre aux besoins de tous les réfugiés qui exercent des pressions sur le marché du logement, les services publics, la santé, l'éducation, l’eau et l’énergie. Dans le nord du pays, les coupures d’eau et d’électricité sont de plus en plus fréquentes.

Le pays, l’un des plus pauvres en eau, doit ainsi fournir quotidiennement 100.000 litres d’eau uniquement aux réfugiés syriens du camp Zaatari. Sans compter tous les autres... ce qui coûte à Amman près de 14.000 dollars (près de 11.000 euros) par jour. Au total, le pays devrait débourser environ 360 millions de dollars (près de 281 millions d’euros) d'ici la fin de l’année, pour subvenir aux besoins des exilés.

Les écoles et les établissements de santé sont surchargés. La population jordanienne, de plus en plus mécontente, appelle le gouvernement à mettre en place des réformes socio-économiques. «Les Jordaniens soutiennent beaucoup le peuple syrien, affirme Daoud Khattab, directeur général de Community Media Network, mais ils commencent à être en colère, du fait que les réfugiés prennent les ressources du pays.»

L’afflux de réfugiés pose aussi quelques problèmes sécuritaires, notamment à la frontière. Ces dernières semaines, plusieurs incidents ont opposé l’armée jordanienne et syrienne. Des snipers syriens tirent régulièrement sur les civils qui tentent de fuir la Syrie. Pour les protéger, les soldats jordaniens échangent des coups de feu avec leurs homologues syriens.

La Jordanie a néanmoins déjà pris quelques mesures pour tenter de contrôler la présence des réfugiés. Tous les Syriens des camps non officiels ont été transférés vers celui de Zaatari. Ils y sont confinés et n’ont pas l’autorisation d’en sortir.

Neutralité politique

Très engagé dans l’humanitaire, le gouvernement jordanien reste politiquement prudent. Amman a toujours veillé à ne prendre cause pour aucune des parties, qu’il s’agisse de l’intervention américaine en Irak ou bien de l’insurrection syrienne. Le gouvernement doit satisfaire ses intérêts parfois contradictoires: en portant assistance aux réfugiés, il reste un allié du Qatar, de l’Arabie saoudite mais aussi des Américains qui lui fournissent une aide économique importante.

Amman accueille quelques hauts dignitaires du régime syrien qui ont fait défection, comme dernièrement le Premier ministre syrien Riyad Hidjab. Mais le gouvernement jordanien cherche aussi à ménager ses liens avec Damas, avec qui il entretient de fortes relations commerciales. 

L’opposition islamiste cherche à déstabiliser le pouvoir

Certains analystes jordaniens s’inquiètent de l’influence grandissante des organisations islamiques qui délivrent l’aide alimentaire aux réfugiés et soignent les blessés dans des maisons improvisées dispensaires. Elles se transforment aussi en agence matrimoniale. Des jeunes hommes islamistes, venus d’Arabie saoudite, se rendent dans les camps de réfugiés pour y chercher une épouse syrienne. «Ils disent qu’ils les aident, remarque Daoud Khattab, mais en fait, ils se servent de ces femmes qui sont jeunes et sans avenir.»

Les autorités jordaniennes surveillent aussi de très près les Frères musulmans, la principale force d’opposition. L'organisation islamique a déjà menacé de boycotter les élections parlementaires prévues en fin d’année, en signe de protestation contre les récents changements de la loi électorale. Or, la confrérie musulmane est accusée d’exploiter le problème des réfugiés pour rendre la situation politique encore plus tendue.

Depuis plus d’un an, des centaines d’opposants défilent presque chaque semaine dans les rues pour dénoncer la corruption et réclamer des réformes démocratiques et économiques. L’opposition islamiste cherche ainsi à durcir la contestation sociale. Le mécontentement populaire est de plus en plus palpable au sein de la société jordanienne. Un revers pour le roi Abdallah, qui cherche à tout prix à éviter la contagion du Printemps arabe au Royaume hachémite.

Kristell Bernaud

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L'AUTEUR
Journaliste indépendante, basée à Jérusalem. Elle travaille pour Arte info, Canal +, M6, TV5 Monde, TSR, RTBF. Ses articles
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Publié le 19/09/2012
Mis à jour le 19/09/2012 à 10h34
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