France

Comment s'est montée la manifestation devant l'ambassade américaine à Paris

Cécile Dehesdin et Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 18.09.2012 à 15 h 21

Si elle a été labellisée «2.0» par les médias, c'est surtout sur Facebook, plus que sur Twitter, qu'elle a pris son essor.

Des gendarmes mobiles arrêtent un manifestant le 15 septembre à Paris, près de l'ambassade américaine. AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD.

Des gendarmes mobiles arrêtent un manifestant le 15 septembre à Paris, près de l'ambassade américaine. AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD.

«Film anti-islam: une manifestation 2.0», titre Europe 1 à propos de la manifestation qui a eu lieu, samedi 15 septembre, devant l’ambassade des Etats-Unis à Paris.

Environ 200 personnes se sont retrouvées près du 18 avenue Gabriel (VIIIe arrondissement) pour s’exprimer contre la vidéo moquant le prophète Mohamed. Personne n’avait fait de demande de rassemblement public à la préfecture, et la manifestation s’est donc faite sans autorisation, ce qui est interdit sauf en cas de manifestation «spontanée», explique RFI.

Or, la manifestation n’était pas spontanée: les gens se sont passés le mot pour se rejoindre, mais peut-on pour autant parler d’une manifestation 2.0? L’AFP note que des appels à manifester «se sont propagés dès vendredi sur le net et les réseaux sociaux», en citant essentiellement en exemple des tweets, et le préfet de police de Paris a parlé d’un «appel à se réunir [qui] a circulé sur certains réseaux sociaux» —l'ambassade des Etats-Unis, elle, se refuse à communiquer sur le sujet. Qu’en est-il exactement?

Twitter n’a pas vraiment servi

Sur Twitter, pas grand-chose: trois ou quatre utilisateurs qui ont relayé l’appel à manifester, suivis par quelques centaines de personnes, et très peu retweetés.

@FaraRK a par exemple 727 followers, et son tweet envoyé à 16h23 le 14 septembre...

... a été retweeté une fois.

Difficile de remonter la piste de la première personne à avoir évoqué la manifestation. @FaraRK poste ensuite via Twitlonger un plus long message qui ressemble à un communiqué de presse:

«RASSEMBLEMENT PACIFIQUE DEVANT LE CONSULAT AMERICAIN

SAMEDI 15 SEPTEMBRE 2012

devant le consulat des Etats-Unis à Paris Place de la Concorde, dès 15h incha Allah. (adresse : 18 avenue Gabriel)

Ceci fait suite à l'ignoble film réalisé par un chien américain sur notre bien-aimé, la prunelle de nos yeux, notre Prophète, Messager et guide, Mohammed Ibn AbdiLlah, sallaLlahou 3alayhi wa salam. A transferer en masse par sms, email, facebook, etc. Pour votre sécurité, les soeurs n'y sont pas conviées. Ceci dit, votre participation dans la propagation de ce message est importante.

Ne les laissez pas nous humilier et profaner la personne qui nous est le plus cher au monde, tout en restant en silence ! Puisse Allah azawajal vous récompenser pour cela et vous réunir auprès de lui, fier d'avoir un jour défendu son honneur.»

Un jeune homme qui a tweeté l’appel, et dont les tweets ont été repris par des médias, explique à Slate.fr avoir seulement «transmis» le message, qu’il avait reçu via SMS. Il a refusé de nous expliquer ses liens avec les organisateurs, souhaitant surtout se faire oublier après avoir été présenté dans certains médias comme un des propagateurs principaux de la manifestation. En discussion via messages privés sur Twitter, il nous répond simplement:

«Je vais te répondre en une ligne j'ai reçu un SMS je l'ai mis sur twitter sa ete repris par des fasho qui ont fait passer mon twitt

Franchement laisse tomber

Fait pas d'article

Je veux plus qu'on parle de moi merci»

Twitter a en fait été surtout utilisé, selon les codes de la plateforme, pour faire monter un mot-clé, «Touche pas à mon prophète» (ou #touchepasàmonprophète), qui a été tellement utilisé qu’il est monté au stade du «Trending topic» sur le réseau social.

Une organisation sur Facebook...

Une page Facebook intitulée «Manifestation à Paris contre le film "Innocence of Muslims"» et suivie par plus de 4.000 personnes, écrit Le Monde, a par ailleurs été créée le 12 septembre. Elle semble avoir été le principal point de ralliement sur Facebook, même si d’autres pages similaires se sont constituées pour protester contre le film et inciter les musulmans à manifester.

Sur cette page, on retrouve le logo «Touche pas à mon prophète», dont le slogan comme le graphisme sont inspirés de la campagne «Touche pas à mon pote» de l'association SOS-Racisme.

Sur Internet, la manifestation est par ailleurs annoncée par le site «Islam en France», qui dit également avoir reçu cette information d'un SMS:

«Devant le consulat des Etats-Unis à Paris, place de la concorde 18 avenue Gabriel dès 15 heures ce samedi 15 septembre 2012»

… Pas très organisée

Toujours selon Le Monde, les organisateurs de la manif, discutant de leurs difficultés sur Facebook, auraient eu plus de mal que prévu à contacter la mairie de Paris et la préfecture. Ils auraient pu être «débordés», ce que valide l’impression de désorganisation qui se dégage des comptes-rendus de cette protestation. 

Dans un reportage de TF1, un des manifestants explique d'ailleurs qu’il aurait préféré que l’événement se déroule avec «un mot d’ordre, une organisation, une structure, des responsables associatifs».

Autre preuve de la relative désorganisation du mouvement: le préfet de police de Paris Bernard Boucault a expliqué qu’un appel du même type avait été lancé pour le vendredi, mais qu'il n’avait été suivi «d’aucun rassemblement».

Enfin, le profil même des manifestants est nuancé. «Ce qui est vraiment inquiétant, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de jeunes de banlieue, mais de groupes de salafistes purs et durs», a déclaré au Figaro le ministre de l'Intérieur Manuel Valls, alors que Samir Amghar, chercheur à l'EHESS et à l'Institut d'études de l'Islam et des sociétés musulmanes, a estimé dans Le Monde que cette manifestation n’est «pas le fait de salafistes» mais de «jeunes entre 18 et 35 ans, issus de la seconde génération d'immigrés musulmans réislamisés et habitant les quartiers populaires».

@FaraRK, contactée par Slate.fr sur twitter, est représentative de cette population évoquée par le chercheur. Des jeunes venus pacifiquement, surpris sur place par la désorganisation et inquiets par la tournure que prenaient les événements:

Les messages relayés par les différents internautes évoquaient tous par ailleurs un rassemblement «uniquement pour les frères», «sans les soeurs», mais un des utilisateurs de Twitter présent sur place était une utilisatrice, qui raconte sur son fil avoir été arrêtée à la fin de la manifestation, avant que sa mère ne vienne la récupérer au commissariat, et parle de deux autres femmes.

Jean-Laurent Cassely et Cécile Dehesdin

Mise à jour le 18/09/12 avec des liens vers Islam en France et la conversation en DM avec @FaraRK

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