Trente ans après sa mort, qui est la nouvelle Grace Kelly?

Nicole Kidman dans «Les Autres» de Alejandro Amenabar (Dimension Films/Warner Bros).

Nicole Kidman dans «Les Autres» de Alejandro Amenabar (Dimension Films/Warner Bros).

Blonde troublante, icône de la mode, princesse de conte de fées: l'actrice américaine, disparue il y a trente ans, a eu de nombreuses descendantes.

Du haut de sa courte filmographie (une dizaine de films en cinq ans), Grace Kelly a durablement marqué les esprits. D’une beauté froide et d’une élégance imparable, la blonde Américaine s’est, en quelques années à peine, installée dans l’imaginaire hitchcockien (Le Crime était presque parfait, Fenêtre sur cour et La Main au collet) pour en devenir l’un des symboles les plus forts, une star tout autant qu’une actrice.

La carrière de l’Américaine, si foudroyante et aboutie soit-elle, ne suffit pas à expliquer la mythification dont elle est l’objet depuis son décès le 14 septembre 1982, il y a trente ans. Son sens de la mode et la médiatisation qu’elle a orchestrée (sa carrière hollywoodienne en guise d’expertise fut un atout non négligeable pour  Monaco, petit pays en quête de notoriété internationale) ont contribué à créer l’icône Kelly.

Mais qui pourrait aujourd’hui se prévaloir de pouvoir succéder à Grace Kelly? La barre est haute pour les prétendantes au titre, mais pourtant, elles ne manquent pas.

L’actrice hitchcockienne

1998 est une année charnière pour les postulantes au titre de blonde hitchcockienne, rôle auquel sont associées Eva Marie Saint, Tippi Hedren, Janet Leigh, Kim Novak mais surtout Grace Kelly, la seule actrice du maître anglais à avoir décroché un oscar (pour Une Fille de la province de George Seaton, en 1954).

Gwyneth Paltrow, dont la peau diaphane et la délicatesse de jeu ont déjà attiré le regard (et les comparaisons avec Grace Kelly) dans Seven, reprend son rôle du Crime était presque parfait. Dans ce remake intitulé Meurtre parfait, elle est une version mise à jour de ce que représentait Kelly dans les années 1950. Bonne bourgeoise, citadine, polie et effacée, à la limite de l’oie blanche parfois, belle mais sans ostentation, l’héroïne campée par la blonde en 1998 est un parfait écho de l’Américaine de 1954.

Mais c’est vers l’Australie qu’il faut se tourner pour découvrir deux des actrices les plus ressemblantes à la future Grace de Monaco. Naomi Watts, qui est présente sur un projet de remake des Oiseaux depuis quelques années, et surtout Nicole Kidman ont indéniablement le profil d’une actrice à la Kelly. Si la première rame à concrétiser son image glamour années 50 après son rôle dans Mulholland Drive (une sexualité trop frontale face à la retenue exigée par la marque Kelly), la seconde construit depuis quelques années ce jeu de miroir identitaire.

Dans Les Autres de Alejandro Amenabar, le visage de glace de Kidman instille le mystère inhérent aux femmes hitchcockiennes; sa pâleur et sa blondeur ajoutent au trouble qu’elle provoque alentour. Cette distance physique, une certaine austérité ou du moins l’incarnation d’un corset social concourent à faire de l’ex-femme de Tom Cruise la Grace Kelly naturelle. Rien de surprenant à ce qu’Olivier Dahan ait fait appel à elle pour tenir le rôle de la princesse-actrice dans son biopic actuellement en tournage dans la Principauté.

A ce petit jeu des ressemblances, l’actrice outsider est rousse, mais son teint d’albâtre et son visage juvénile lui confèrent une aura proche de celle de Grace Kelly. Jessica Chastain, à l’affiche de Tree of Life ou Take Shelter, incarne l’innocence et la pureté qu’irradiait l’héroïne de La Main au collet. Un visage aux contours parfaits où peuvent se projeter tous les désirs du public, inestimable dans un art où la séduction (entre un metteur en scène et son actrice ou entre elle et les spectateurs) sert de moteur.

L’icône de la mode

Mais on ne devient pas une icône seulement par son talent. Et Grace Kelly a très vite compris l’intérêt d’être aussi un symbole glamour au-delà des plateaux, usant pour cela de tous les artefacts de la mode.

Ces dernières années, la remise au goût du jour de son esthétique (ou de son look) provient principalement de l'univers des séries, avec en tête de proue Mad Men et sa description du quotidien de publicitaires new-yorkais à la fin des années 1950, principalement celui de Don Draper (Jon Hamm) et de sa femme, Betty (January Jones).

La jeune actrice y interprète une épouse soumise et névrosée, dominée par son exigence d’appartenance à la upper-class. Tirée à quatre épingles du saut du lit au coucher, son personnage ne se départit jamais de ce rôle, jouant la comédie sociale qu’on attend d’elle, à la manière d’une actrice perpétuellement en représentation. Les costumes, les coiffures, tout fait référence à l’élégance européenne alors incarnée par Grace Kelly.

Décidément à la mode, les fifties ont inspiré une autre série et encore une fois le casting fait la part belle à une blonde, ambassadrice d’un chic d’une autre époque. Dans Pan Am, Laura (Margot Robbie), hôtesse de l’air, défile à longueur de séquences dans des toilettes plus ravissantes les unes que les autres, à l’image de Kelly dans La Main au collet. Outre le bleu de l’uniforme de la jeune femme (couleur mémorable d’une robe du même film), les similitudes de style sont légion.

Sans doute ces choix vestimentaires sont-ils une simple volonté de coller au nec plus ultra de la mode des années 1950 et non pas à mettre en scène un «clone» de Kelly. Mais l’actrice d’Hitchcock, ayant intégré les tendances de son époque, est devenue inévitablement l’étalon-mètre, le prisme par lequel on compare toutes les blondes bon chic bon genre, encore aujourd’hui.

Mais, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Et quitte à chercher en vain la nouvelle Grace Kelly pour incarner un parfum Dior, autant caster l’actrice hitchcockienne elle-même.

La marque de luxe, qui a pris pour habitude de ressusciter les morts pour ses campagnes publicitaires (ou du moins l’image passée d’une star comme Alain Delon époque La Piscine), a fait «tourner» Grace Kelly dans l’une de ses dernières vidéos publicitaires. La belle Américaine y apparaît dans toute sa splendeur (à la grande époque de sa carrière hollywoodienne), elle tape la bise à Charlize Theron, une autre comédienne blonde (qui pourrait elle aussi briguer le titre d’héritière de Kelly) et cohabite avec deux autres grandes stars du septième art, Marilyn Monroe et Marlène Dietrich.

Une vie romanesque

Dès qu’elle épouse le prince de Monaco, en 1956, Grace Kelly change de statut. De star de cinéma, elle devient princesse et sa vie romanesque va alors faire rêver des millions de femmes. Celle qui voudra lui succéder devra ainsi bâtir une image médiatique idyllique, un conte de fées moderne.

D’abord, en 1956, elle réalise le fantasme ultime de toutes les petites filles biberonnées à Disney: épouser le prince charmant. Fort d’un storytelling peu à la mode à l’époque (en Europe tout du moins), le coup de foudre du prince Rainier et de l’actrice nourrit la presse mondaine. Tous les éléments du conte y sont: la rencontre (organisée par un journaliste de Paris-Match et immortalisée sur papier glacé), la cour (ils se fréquentent, malgré l’océan Atlantique qui les sépare) et le mariage en grande pompe.

Mise en scène par MGM, leur union est «animée» par Gene Kelly et Alfred Hitchcock est le témoin de ma mariée: autant dire que le tout Hollywood, la presse dans son sillage, se bouscule à cet événement. Cet accomplissement social (une roturière actrice et un prince) est un fait rare mais une autre comédienne a récemment mis la corde au cou à un sang bleu. Clotilde Courau, princesse de Savoie depuis 2003, bien qu’elle n’ait pas la notoriété internationale d’une Grace Kelly (ni sa filmographie), devient l’exemple d’un conte de fées à la française. Elle pourrait donc postuler au titre de nouvelle Grace dans l’hexagone.

Mais être une princesse ne suffit pas pour ressembler à Kelly. Comme dans toutes les fins de contes, il faut se marier mais aussi avoir beaucoup d’enfants.

A ce jeu de la famille parfaite ultra médiatisée, Angelina Jolie tire son épingle du jeu. Squattant avec sa tribu les pages des magazines people, l’actrice américaine se construit un rôle de matriarche, proche de sa progéniture malgré sa célébrité, mère tout autant que star. Autre temps, autres mœurs, le clan Pitt/Jolie est bigarré (enfants adoptés et biologiques) pour s’adapter parfaitement à l’ère mondialiste et vernir le tout d’une leçon d’humanisme. Même si elle est brune, la fille de Jon Voight  a le potentiel pour marcher sur les traces médiatiques de Grace Kelly.

Et pour qu’une vie devienne légende, faut-il encore réussir sa mort. Le décès brutal de Grace Kelly (un accident de voiture), doublement tragique (elle trouve la mort sur la route qu’elle empruntait dans La Main au collet), clôt la saga.

Dans l’histoire, un autre personnage a successivement vécue les étapes qui conduisent à l’intronisation légendaire. Marie-Antoinette, jeune femme frivole, mère courage, reine et héroïne d’une formidable tragédie, concentre ainsi les facettes qui font d’une vie un destin et d’une femme un mythe. Ce «syndrome Marie-Antoinette», Grace Kelly l’a, sans le vouloir, incarné.

Et pour trouver des égéries qui pourraient par leur physique (la blondeur et la pâleur) et leur trajectoire cinématographique inscrire leur nom au panthéon des dignes héritières de Kelly, autant choisir celles qui ont incarné l’Autrichienne. Diane Kruger (Les Adieux à la reine de Benoît Jacquot) et Kirsten Dunst (Marie-Antoinette de Sofia Coppola) auraient ainsi, en fiction au moins, touché du doigt la vie rêvée et tragique qui a tant de similitudes avec celle de Grace Kelly. Pour le reste, espérons que la filiation s’arrêtera à une carrière cinématographique inoubliable.

Ursula Michel

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