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Comment s'acheter une fille

REUTERS/Jerry Lampen

REUTERS/Jerry Lampen

Aux Etats-Unis, on peut choisir le sexe de son bébé. Une industrie aujourd'hui multimillionnaire qui intéresse particulièrement les trentenaires de classe moyenne à supérieure, déjà parents et ne désirant plus de garçon.

Megan Simpson a toujours cru qu'elle serait mère d'une fille. 

Dans sa famille, elles étaient quatre sœurs. Elle adorait la couture, la cuisine, la coiffure et le maquillage. Un jour, elle espérait pouvoir partager ses centres d'intérêts avec une petite fille qu'elle aurait habillée en rose.

Cette sage-femme et infirmière obstétrique dans un hôpital du nord de Toronto fut donc surprise que son premier enfant, né en 2002, soit un garçon. Pas grave, avait-elle alors pensé, le prochain sera une fille.

Sauf que non. Deux ans plus tard, elle donnait naissance à un autre garçon.

Parce qu'elle désirait désespérément une petite fille, Megan Simpson fit alors quatre heures de route avec son mari pour rejoindre une clinique du Michigan, spécialisée dans le traitement de la stérilité. Au Canada, le choix du sexe de l'enfant est illégal, raison pour laquelle le couple dut se rendre aux Etats-Unis. Ils payèrent 800 dollars [609 euros] pour une méthode de tri du sperme fondée sur l'hypothèse qu'un spermatozoïde porteur du chromosome Y nage plus vite dans une solution protéique qu'un autre, porteur du chromosome X.

Le jour-même, Megan Simpson fut inséminée avec les spermatozoïdes les plus lents. Quinze semaines plus tard, après son service à l'hôpital, elle demanda à un collègue de lui faire une échographie. Le résultat lui fit l'effet d'une brique chutant sur son ventre: encore un garçon.

Encore un garçon

«Je suis restée dans mon lit à pleurer pendant des semaines», explique Megan Simpson, qui a aujourd'hui 36 ans et dont le nom a été modifié pour protéger sa vie privée. A son travail, elle décida de changer de service et de passer en chirurgie pour ne plus avoir à faire à des femmes qui donnaient naissance à des filles.

Avec son mari, ils discutèrent de l'éventualité d'un avortement, mais elle préféra mener sa grossesse à terme. Et en attendant son accouchement, elle chercha le moyen que son prochain enfant soit, à coup sûr, la fille dont elle avait toujours rêvé. 

Elle découvrit sur Internet toute une communauté de femmes qui, comme elle, confessaient leur profonde dépression d'avoir donné naissance à des garçons. Les forums parlaient d'une technique, proposée aux Etats-Unis, qui lui garantirait cette petite fille tant espérée. La procédure coûtait des dizaines de milliers de dollars, une somme que ni Megan Simpson, ni son mari n'avaient en leur possession. Elle attendit la naissance de son troisième fils, puis commença à passer des coups de fils.

En général, on pense que, lorsqu'ils ont le choix, les couples préfèrent avoir des garçons. Et c'est sans doute vrai dans des régions du monde comme la Chine et l'Inde, où l'échographie permet aux couples d'avorter les fœtus féminins. Mais aux Etats-Unis, c'est un autre type de sélection sexuelle prénatale qui se met actuellement en place: à l'instar de Megan Simpson, de nombreuses mères subissent de très onéreuses procédures pour pouvoir sélectionner des filles. 

La notion d'«équilibrage familial»

Cela fait à peine un peu plus de dix ans que des médecins ont entraperçu les profits potentiels que représentaient des femmes comme Megan Simpson –un marché vierge de mères jeunes et fertiles. Ces médecins ont mis le grappin sur les forums Internet, déversant leurs offres de conseils et de services. Et en inventant la formule de l'«équilibrage familial», l'idée de sélectionner le sexe de son enfant devint plus appétissante –à eux la promotion de leurs cliniques à grand renfort de DVD gratuits et de sites Internet soignés.

Ces médecins spécialistes de la fertilité ont transformé une méthode conçue à l'origine pour éviter des maladies génétiques en produit de luxe, comparable à la chirurgie esthétique. Aujourd'hui, la sélection sexuelle prénatale génère pas moins de 100 millions de dollars de revenus annuels. En moyenne, le coût d'une telle procédure dans une clinique renommée avoisine les 18.000 dollars [13.720 euros], et on estime entre 4.000 et 6.000 le nombre de ces procédures par an. Les spécialistes de la fertilité prévoient une explosion prochaine de la sélection sexuelle prénatale, à mesure que les couples se feront à l'idée qu'il est possible de payer pour engendrer des enfants du sexe qu'ils préfèrent.

Dans un immeuble de quatre étages donnant sur une rue bordée de palmiers d'Encino, en Californie, deux hommes en blouse marron sont penchés sur les microscopes dernière génération de leur laboratoire d'embryologie.

Lequel a une paire de chromosomes XX?

Ils sont en train de féconder des ovules humains avec des échantillons de sperme collectés plus tôt dans la journée. Après cette fécondation et trois jours d'incubation, un embryologiste percera au laser un trou dans la membrane de protection de l'embryon et prélèvera une de ses huit cellules. Des colorants fluorescents lui permettront de voir les chromosomes et de déterminer quel embryon est porteur de la grosse paire de chromosomes XX, ou de la XY, plus petite. Les sept cellules restantes se développeront ensuite normalement, si l'embryon est sélectionné pour être implanté dans l'utérus d'une cliente.

Ce laboratoire fait partie des Fertility Institutes, un ensemble de cliniques fondée par Jeffrey Steinberg, l'un des plus célèbres spécialistes de la sélection sexuelle prénatale aux Etats-Unis. A l'autre bout du couloir, dans son spacieux bureau aux murs lambrissés de chêne, Steinberg est entouré des photos de ses propres enfants, conçus naturellement. Sa clinique est le leader mondial de cette technique de sélection sexuelle, le diagnostic préimplantatoire (DPI). «Nous sommes de loin les premiers. Nous devançons largement le numéro deux», explique-t-il.  

Les Etats-Unis font partie des rares pays où le DPI est autorisé à des fins de sélection sexuelle prénatale. La procédure a été conçue au début des années 1990, pour permettre de dépister les embryons porteurs de maladies chromosomiques. Son usage pour des raisons non-médicales est illégal au Canada, au Royaume-Uni et en Australie [ainsi qu'en France, NdT].

Pour ce type de DPI à des fins de sélection sexuelle, les patients de Steinberg ont en général la trentaine, ils sont mariés et ont fait des études, et font partie des classes moyennes à supérieures. Ils ont déjà aussi un ou deux enfants, contrairement aux femmes qui, dans sa salle d'attente, sont là pour une fécondation in vitro et espèrent simplement réussir à concevoir leur premier enfant.

Classe moyenne à supérieure, la trentaine, plusieurs enfants

Les statistiques de la sélection sexuelle prénatale sont rares. Selon une enquête menée par l'université Johns Hopkins, 42% des cliniques de procréation médicalement assistée (PMA) proposeraient le DPI pour choisir le sexe de son enfant. Mais l'étude date de cinq ans, avant que de nombreux établissements passent au marketing agressif sur Internet pour booster la demande.

Chez les Fertility Institutes de Steinberg, la sélection sexuelle prénatale est le produit phare, et ses infirmières passent régulièrement dans la salle d'attente pour demander aux couples présents s'ils seraient, eux aussi, intéressés par le choix du sexe de leur enfant. Depuis que Steinberg a commencé à promouvoir le DPI à des fins de sélection sexuelle, son chiffre d'affaire a quadruplé.

Steinberg explique qu'il n'a jamais voulu faire de la sélection sexuelle prénatale sa niche. Mais c'était avant que le comité d'éthique de l'American Society for Reproductive Medicine [société américaine de médecine reproductive], un organisme à but non lucratif qui entend définir les standards du secteur, se déclare opposé à la sélection sexuelle prénatale pour des raisons non- médicales, en 1994. Selon ce groupe, la pratique encouragerait la discrimination sexuelle et correspondrait à un usage inapproprié de ressources médicales. Et en l'apprenant, Steinberg  a vu rouge.

«Je l'ai pris comme un défi. Le fait qu'ils n'aimaient pas cette procédure et le fait que je n'y voyais rien de mal, ça m'a rendu encore plus agressif.»

Il a donc acheté des encarts publicitaires dans des journaux américains lus par les communautés d'origine chinoise et indienne. Certaines associations locales l'ont accusé de profiter des préjugés culturels en faveur des garçons dans ces communautés, et ses publicités ont été retirées par leurs éditeurs.

En 2009, Steinberg s'est retrouvé au milieu d'un scandale médiatique mondial pour avoir annoncé, sur son site Internet, que les couples pouvaient, en plus du sexe de leur enfant, choisir la couleur de ses cheveux et de ses yeux. C'est un courrier envoyé par le Vatican qui le fit annuler son offre. Steinberg aime visiblement attirer l'attention, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Après tout, une telle publicité multiplie les patients qui font appel à ses cliniques.

Beaucoup de femmes qui subissent un DPI à des fins de sélection sexuelle ont découvert la procédure sur des forums Internet. La lecture de ces messages a comme un goût d'autre monde. Les avatars sont parés de rose, d'esthétique princesse. On s'épanche sur son désespoir d'avoir un jour des filles. On partage ses remarques sur le DPI, avec de nombreux détails personnels: tests sanguins, effets des traitements, cycles in vitro, etc. 

Des forums à foison

Daniel Potter, le directeur médical du Huntington Reproductive Center, a rédigé plus de 1.000 messages sur in-gender.com et a répondu aux membres du forum qui s’interrogeaient sur la procédure et ses coûts. Il a pu aussi les recevoir en rendez-vous physiques ou téléphoniques, comme Megan Simpson. En 2011, il a même ouvert son propre site personnel, où il se présente comme «l'expert de la sélection sexuelle prénatale».

En postant sur les forums, et en utilisant Twitter, Facebook et YouTube, les médecins spécialistes de la fertilité se sont approprié le marketing du XXIe siècle pour transformer une technologie du XXIe siècle en produit de masse. La concurrence entre les cliniques est rude pour trouver les meilleurs noms de domaine, ceux qui plairont le plus aux moteurs de recherche et aux publicités sponsorisées sur Google.

On trouve par exemple genderselection.com, à ne pas confondre avec gender-selection.com. Il y a aussi gender-select.com et genderselectioncenter.com, renvoyant à chaque fois à des sites de cliniques qui mettent le DPI en avant. Des sites bourrés de photos de familles heureuses, trouvées en banques d'images, d'impeccables vidéos YouTube de médecins faisant leur article, et de témoignages d'anciens patients ravis, traduits en plusieurs langues.

En mai 2008, Megan Simpson et son mari se sont envolés pour la Californie pour subir un DPI à Laguna Hills, dans une succursale du Huntington Reproductive Center. Sur place, elle a retrouvé certaines des femmes qui étaient devenues ses amies sur les forums. «On est allé faire du shopping, choisir des vêtements rose bonbon et on a rêvé du jour où nous aurions enfin le bébé qui pourrait les porter», se souvient Megan Simpson.

Trois jours après son arrivée en Californie, Megan Simpson subissait un prélèvement chirurgical de ses ovules. Dix-huit gamètes furent collectés, 11 étaient suffisamment matures pour être fécondés.

40.000 dollars plus tard...

Son mari repartit après l'opération pour s'occuper de leurs trois fils. Après cinq jours de repos, Megan Simpson retourna à la clinique pour le transfert embryonnaire.

C'est à ce moment-là qu'on lui apprit la terrible nouvelle: tous ses embryons présentaient des anormalités chromosomiques. Aucun n'était utilisable.

«J'ai pleuré, je n'ai pas cessé de pleurer, se rappelle Megan Simpson. Tout cet argent, les trajets, les traitements et les jours de congé sans solde. L'argent!»

Mais malgré de tels revers financiers et affectifs, elle voulut encore essayer le DPI, et vite. Trois mois plus tard, elle était de retour à Laguna Hills. Elle avait souscrit un prêt de 15.000 dollars [11.434 euros] pour payer cette seconde tentative.

A nouveau, elle dut subir toute la procédure. Cette fois-ci, les embryons étaient viables. Via un cathéter guidé par échographie, les embryons furent implantés dans son utérus. Six jours plus tard, Megan Simpson passait un test de grossesse. Positif.

A quinze semaines de grossesse, elle demanda encore à un ami de lui faire passer une échographie entre deux patientes. Megan Simpson était terriblement angoissée, hantée par le souvenir de sa dernière échographie.

Mais cette fois-ci, les choses furent différentes. Elle était enceinte d'une fille.

Après quasiment quatre ans et 40.000 dollars [30.500 euros], son rêve de mettre au monde la «fifille à sa maman» allait enfin devenir réalité.

En 2009, Simpson accoucha chez elle, dans sa baignoire. Elle se souvient:

«Quand elle est née, j'ai encore demandé s'il s'agissait bien d'une fille.»

Pour rembourser le prêt contracté, Megan Simpson dût travailler six jours par semaine jusqu'à son accouchement, puis encore après, pendant plusieurs mois.

«La première année, avec mon mari, nous n’arrêtions pas d'admirer notre fille. Elle les valait tous ces dollars, jusqu'au moindre centime. Mieux qu'une nouvelle voiture ou qu'une rénovation de cuisine.»

La plupart des données prouvant que les Américains préfèrent les filles aux garçons sont parcellaires, et aucune étude de grande ampleur ne répertorie non plus les procédures de sélection sexuelle prénatale.

Mais sur Google, la phrase «comment avoir une fille» est recherchée aux Etats-Unis trois fois plus souvent que celle «comment avoir un garçon». Si on en croit de nombreux médecins spécialistes de la PMA, avoir une fille est l'objectif de 80% des patients de DPI à des fins de sélection sexuelle. Selon une étude publiée en 2009 par la revue scientifique Reproductive Biomedicine Online, les Américains caucasiens préfèrent les filles dans 70% des cas de DPI. Mais ceux d'origine indienne ou chinoise préfèrent largement les garçons.

Pourquoi des filles?

D'où vient donc cette préférence? Et avec une rhétorique de la sélection sexuelle prénatale tournée, aux Etats-Unis, autour de l'«équilibrage familial», un terme rassurant qui implique que les couples planifient rationnellement leurs familles, est-ce quand même sexiste de choisir une fille?

Pour Jennifer Merrill Thompson, les raisons de son choix étaient simples:

«Je n'aime pas le sport et les jeux violents. Je n'aime pas de nombreuses choses que les garçons font et représentent.» 

Jennifer Merrill Thompson est l'auteur d'un livre auto-publié qui revient en détail sur les technologies de sélection sexuelle prénatale qui ont permis la naissance de sa fille.

En interviewant de nombreuses participantes des forums de in-gender.com et de genderdreaming.com, on tombe sur des histoires similaires: l'envie irrépressible d'un lien féminin. Des relations avec des mères, les leurs, qui ont ont défini le type de mères qu'elles voulaient elles-mêmes devenir –des mères de filles. Un désir de pratiquer des activités stéréotypiquement féminines qu'elles pensaient impossibles avec un petit garçon.

Pour la  Société américaine de médecine reproductive, il est préoccupant que la sélection sexuelle prénatale pousse autant de femmes à subir des procédures médicales superflues, et que les spécialistes de la PMA se détournent des traitements de la stérilité pour préférer des interventions plus lucratives. Et le groupe souligne aussi la possibilité de dommages psychologiques infligés à un enfant né après un tel type de DPI. La peur que ces enfants soient obligés de répondre aux stéréotypes genrés que leurs parents ont choisi pour eux, qu'ils ont chèrement payé. 

Et, est-ce sexiste?

«C'est de l'eugénisme high-tech», affirme Marcy Darnovsky, directrice du Center for Genetics and Society [centre pour la génétique et la société], un groupe d'intérêt public basé à Berkeley, en Californie, et spécialiste des questions de technologies reproductives.

«Si vous vous donnez beaucoup de peine et dépensez beaucoup d'argent pour sélectionner un enfant d'un certain sexe, vous encouragez des stéréotypes qui sont préjudiciables aux femmes et aux filles... Et si vous vous retrouvez avec une fille qui aime le basket-ball? Vous ne pouvez pas la renvoyer et vous faire rembourser.»

Malgré l'opposition d'un certain nombre de spécialistes en éthique médicale, la sélection sexuelle prénatale, comme d'autres techniques de PMA, restera visiblement légale et dérégulée aux Etats-Unis.

Jasmeet Sidhu

Traduit par Peggy Sastre

La partie reportage de cet article a reçu le soutien du Stabile Center for Investigative Journalism, de l'université Columbia.

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