Culture

La théorie du déclin français

Vincent Glad, mis à jour le 18.09.2012 à 10 h 08

«La théorie de l'information» d'Aurélien Bellanger n'est pas le roman attendu de la génération Internet. C'est plutôt le roman de la génération Minitel, une méditation triste sur la croissance perdue.

Clip de Dorothée, Allo monsieur l'ordinateur, 1985, paroxysme du «culte du cargo» de l'ordinateur, qui pourrait être la bande-son du livre d'Aurélien Bellanger.

Clip de Dorothée, Allo monsieur l'ordinateur, 1985, paroxysme du «culte du cargo» de l'ordinateur, qui pourrait être la bande-son du livre d'Aurélien Bellanger.

Le minitel est comme une page honteuse de l'histoire industrielle française. La France, en avance d'une génération au début des années 1980, sera en retard d'une révolution au milieu des années 1990 quand s'ouvriront les autoroutes de l'information. Premier réseau de communication grand public, le minitel annonce pourtant dès 1981 ce que sera Internet: un outil social tourné vers la conversation et, par extension, le sexe.

La théorie de l'information d'Aurélien Bellanger rend au minitel sa place dans la révolution numérique. En découpant son ambitieux roman en trois parties, «MINITEL», «WEB», «WEB 2.0», Bellanger replace l'austère trouvaille française dans un continuum historique qui fait de Valéry Giscard d'Estaing le lointain ancêtre de Mark Zuckerberg. Par un étrange mimétisme, la qualité du roman tend à épouser la courbe du génie français: brillant dans sa description d'une France bercée par le rêve télématique, le récit s'épuise peu à peu et échoue à parler de l'Internet contemporain.

Les lunettes 3D du Futuroscope

Le roman suit la success story de Pascal Ertanger, un avatar de Xavier Niel, qui passe avec succès du 3615 aux années Internet. Le personnage a l'avantage de faire le lien entre le Minitel et Internet, entre les boîtes de strip-tease de Pigalle et Youporn, mais constitue par sa réussite une sorte de contre-sens au thème le plus intéressant du livre. 

La théorie de l'information est avant tout le roman d'une puissance moyenne sur le déclin, une méditation sur cette France qui a vu l'an 2000 trop tôt et qui continuera, jusqu'à sa perte, à lire l'avenir à travers les lunettes 3D du Futuroscope. «La modernisation de la France a été [...] un objectif, plus qu'une réalité –objectif qui a souvent pris la forme de programmes symboliques, véritables allégories techniques de la modernité», écrit Bellanger.

Le TGV, le Rafale et le Minitel sont les trois exemples de ces programmes d'inspiration colbertiste portés par une technocratie éclairée. Dans le lot, seul le TGV parvint à s'exporter à l'international. Comme le Rafale, le Minitel subira une série d'échecs humiliants à l'exportation. Le modèle jacobin français venait de se heurter à la future société de l'information, qui s'annonçait ouverte et décentralisée. 

L'Internet, ça marchera jamais

L'histoire du Minitel commence en 1978 avec la publication du rapport de Simon Nora et Alain Minc sur l'«informatisation de la société». Chef d'œuvre de la littérature technocratique, le rapport se vend à 120.000 exemplaires et évangélise la France avec ses formules définitives:  

«La "télématique", à la différence de l’électricité ne véhiculera pas un courant inerte, mais de l’information, c’est-à-dire du pouvoir.»

L'an 2000, préparé dans les cabinets de la République, est déja en vue. Au début des années 1980, «la France s'installe dans un futur proche et paisible, décidé cinq, dix ou vingt années à l'avance», écrit Bellanger.

C'est un rapport administratif qui lance le Minitel, c'en est un autre qui referme la page. En 1994, Gérard Théry, ancien directeur de la Direction générale des télécommunications, considéré comme le père du Minitel, est sommé de réfléchir aux «autoroutes de l'information», l'astucieuse métaphore lancée par Al Gore en 1993 pour propulser les Etats-Unis à la conquête du Web. Gérard Théry sent la révolution de l'information qui vient, mais échoue à définir le bon tuyau par lequel il passera. L'anarchique Internet, élaboré dans l'ambiance contre-culturelle des campus américains, ne peut satisfaire un haut fonctionnaire français.

Théry a cette phrase terrible:  

«Les limites d'Internet démontrent ainsi qu'il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d'autoroutes mondial.»

Plus loin, il écrit:  

«L'ADSL n'offre pas de perspectives d'évolution.»

Plutôt qu'Internet, jugé peu sécurisé et peu adapté au commerce en l'absence de facturation du type 3615, Gérard Théry propose le «multimédia», un mélange abstrait de Minitel, de CD-ROM et de télévision connectée. Quinze ans plus tard, une bonne partie des cours de journalisme web s'appelle encore «journalisme multimédia». La France a perdu la bataille.

Planète magique

Au chapitre «allégories techniques de la modernité», la France saura aussi construire des parcs d'attractions. On connaît le Futuroscope. La théorie de l'information rend hommage à un autre parc aujourd'hui oublié, Planète magique, «unique ruine postmoderne de Paris»Le projet est délirant: construire un parc avec navette intergalactique, manèges futuristes et monnaie virtuelle en plein cœur de Paris, dans l'enceinte trop étroite de l'ancien théâtre de la Gaîté Lyrique. Le projet porté par Jean Chalopin, le créateur des Mystérieuses cités d'or, se veut «un musée vivant de l'imaginaire et un conservatoire du futur», une capsule d'an 2000 dans une France qui s'avance dans la modernité. 

Le parc ouvre fin 1989 et ferme 12 jours plus tard. Miné par des pannes incessantes et une affluence réduite par l'exiguïté des murs, il réouvrira en décembre 1990, avant de déposer le bilan 6 mois plus tard. Ce Disneyland en carton-pâte représente l'apothéose absurde du futurisme qui caractérisa la France des années 1980:

«Cela n'avait pas été la peur irrationnelle de l'an mille, mais une pression, un stress, une agitation constante: les années 1980, aussi appelées en France "les années Mitterrand", avaient été obsédées par l'an 2000, écrit Bellanger […] D'une certaine manière, si le choc temporel de l'an 2000 allait être, au final, de si faible intensité […] ce fut parce qu'il avait été rétroactivement absorbé par cette décennie soucieuse jusqu'au kitsch de son rapport au temps.»

Culte du cargo

Sans doute par manque de culture historique, la Mairie de Paris a lancé en 2001 la réhabilitation du parc pour en faire un centre culturel dédié aux arts numériques. Bénéficiant d'une programmation de qualité et d'un vernis branché, la Gaîté Lyrique piétine l'héritage de Planète Magique. Le site aurait dû rester à jamais une friche, avec ses manèges en panne (comme il était possible de le visiter lors de la Nuit blanche 2002), allégorie d'une France poussérieuse, à la compétitivité perdue. Dans ce musée de la récession, le Minitel et le Rafale auraient trouvé une digne sépulture.


Planète Magique par FrigoMaster

Sous la plume d'Aurélien Bellanger, la France apparaît comme ce pays qui a rêvé d'une modernité inaccessible symbolisée par le Futuroscope et Planète Magique. Le Minitel, bercé par les mots doux de Simon Nora et d'Alain Minc, était une percée concrète dans le futur. «L'ordinateur, machine terminale, incompréhensible et magique, [a fait] l'objet d'un culte syncrétique, proche des religions du cargo des peuplades mélanésiennes», écrit Bellanger dans une parodie d'article universitaire. Mais l'ère des machines n'est jamais arrivée, c'est l'ère des hommes qu'Internet a parachevé avec les réseaux sociaux.

Facebook et Chatroulette

En ce sens, il est logique qu'Aurélien Bellanger, à l'aise dans le rétro-futurisme, soit plus en peine dans sa description de l'Internet d'aujourd'hui. On notera néanmoins un passage brillant sur Chatroulette, que le «ratio pénis-seins» aura tué à petit feu, comme un serveur de Minitel rose ou une discothèque en bord de nationale.

Les pages sur Facebook sont elles assez faibles:

«C'était un univers vide mais accueillant: une grille amusante à remplir, un sudoku narcissique.»

Toute description d'un réseau social comprenant le mot «narcissique» part en général sur de mauvaises bases. Aurélien Bellanger fait de Facebook un outil technologique froid, une perfection mathématique, restant bloqué sur le graphe social qui ornait auparavant sa page d'accueil, sans voir la vie qui y circule à l'intérieur. On pouvait attendre des passages aussi beaux que sur les nuits de stupre du Minitel:

«La France faisait chaque nuit l'équivalent d'une psychanalyse, couchée près de son terminal. Ce fut une nuit unanime et réciproque, pour le dernier grand peuple littéraire d'Europe, un océan de poésie consolatrice et de mots bienveillants, composés, comme des reflets de lune, en caractères d'argent.»

 Flux informationnel

Dans un autre registre, la description du vertige technologique et poétique qui saisit le téléspectateur devant les images de la guerre du Golfe constitue une autre réussite du livre:

«Aidé par l'insomnie, il traversa cette période dans un état second et quasi hypnotique. Ce fut un des moments les plus doux de sa vie. Il s'oublia entièrement dans le flux informationnel. […] L'invasion de l'Irak prit à peine plus d'une semaine. Ce fut une guerre éclair décevante, au regard du temps passé à en rêver comme de la fin du monde. [...] Il se repassait pourtant quelquefois des images de tirs de missiles à guidage laser filmés depuis le cockpit des bombardiers furtifs, images qu'il avait enregistrées, et transformées en film muet, images tremblantes, mécanisées et inexplicablement belles d'une humanité retenue prisonnière entre les plaques photographiques des machines, et soudain effacée par la dissipation pixélisée de ses structures d'habitation.»

Si on oublie la fin du monde, on pourrait écrire les mêmes pages sur Google Images ou le porn en streaming, vertiges d'une humanité numérisée. Le grand roman de l'Internet reste encore à écrire.

Vincent Glad

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Vincent Glad (156 articles)
Journaliste
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