France

Tuerie de Chevaline: «Pourquoi c’est important»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 15.09.2012 à 8 h 50

Pourquoi tout le monde s’intéresse à Chevaline? Sommes-nous tous des voyeuristes sadiques ou notre obsession macabre remplit-elle d’autres fonctions?

Des gendarmes français bloquent l'accès à la route de la Combe d'Ire à Chevaline. Robert Pratta / Reuters

Des gendarmes français bloquent l'accès à la route de la Combe d'Ire à Chevaline. Robert Pratta / Reuters

Ne nous dites pas que vous ne vous intéressez qu’aux vrais sujets de fond, qu’hors des pages internationales du Monde rien n’existe pour vous, ou encore que vous regrettez la faible place accordée aux mécanismes de sauvetage des Etats écrasés par la dette dans les journaux télévisés.

Nous n’en croirons pas un mot. Les faits divers, les tueurs en série qui échappent aux policiers, les accidents et les catastrophes, vous adorez ça, et moi aussi d’ailleurs. La question, ressassée à chaque fait divers, c’est évidemment: pourquoi?

La terrible tuerie de Chevaline est à ce titre un cas d’école: tous les ingrédients du polar, entend-on parfois, sont réunis dans ce drame, triple meurtre d’une famille britannique pour des mobiles mystérieux, le long d’une petite route forestière alpine, par un ou des tueurs à l’effrayante détermination —deux enfants ont réchappé par miracle à l’attaque.

Souffrir avec les victimes… ou frissonner avec les coupables

Pour Roland Coutanceau, psychiatre et criminologue, codirecteur de l'ouvrage Violence et famille: comprendre pour guérir:

«Ce fait divers touche une famille, alors qu’en général il s’agit d’une victime isolée. On a voulu supprimer toute une famille et, si les gens ne se sentent pas pour autant en danger, ils s’identifient forcément à cela. De plus, deux enfants en ont réchappé. Ils vont être orphelins, l’impact émotionnel est encore plus fort.»

Avec l’image de cette petite fille recroquevillée et cachée sous sa mère, gardant cette position pendant des heures, on touche à la survie d’un enfant. Ce sont des éléments supplémentaires d’empathie.

C’est sans doute cette configuration —une famille assassinée— qui explique l’intérêt plus important pour cette affaire que pour le triple meurtre, en Haute-Corse, de jeunes «connus des services de police», retrouvés la semaine suivante, tués par balle dans une voiture dans ce qui semble être un règlement de compte.

Mais l’empathie n’est pas le seul ressort qui accroche le lecteur. «Les gens peuvent bien sûr s’imaginer à la place de la victime, mais aussi de manière plus implicite, beaucoup plus inconsciente, du coupable, estime le psychiatre Stéphane Clerget. Cela peut faire écho au comportement transgressif que chacun peut avoir. Les gens se lâchent d’ailleurs sur les forums après ce genre de drame, allant jusqu’à proposer qu’on coupe la tête des coupables.» «Ces choses horribles, confirme Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie à Paris 7, nous révulsent et nous attirent à la fois, car il y a une tendance en nous à être fascinés par le mal».

Se rassurer sur sa situation et renforcer ses propres croyances

Pour Stéphane Clerget, «il y a aussi un soulagement»: celui de ne pas être celui ou celle qui a été touché(e)… En tout cas pour les personnes anxieuses, apeurées, qui prennent beaucoup de précautions au quotidien et vont être renforcées dans leurs certitudes. Or «on aime bien avoir confirmation de ce que l’on croit, ça légitime nos peurs et conforte les précautions que l’on prend. [L’intérêt pour ces faits divers] n’est donc pas qu’une jouissance sadique…»

«C’est aussi, confirme le professeur Lejoyeux, une réassurance par comparaison à sa propre situation. S’il arrive des horreurs aux autres, je ne vais comparativement pas si mal.» On peut faire un parallèle entre la consommation de faits divers tragiques et celle de films violents ou d’horreur. Paradoxalement, ces faits ont la capacité de soigner l’anxiété interne par l’anxiété externe: «On sait que les adolescents qui consomment le plus de films violents sont les plus anxieux», explique Michel Lejoyeux.

Ce que l’on apprend de la tuerie de Chevaline n’est pas pour autant un cas de nature à semer la panique. Car si on peut s’identifier facilement à la vie d’une famille décrite comme «normale», le mobile semble écarter la thèse d’un tueur qui frappe au hasard. Pour Roland Coutanceau:

«Ce serait le cas s’il s’agissait d’un car-jacking effectué par un rôdeur. Tout le monde se promène dans les bois et on pourrait alors penser que ça pourrait nous arriver. Là on s’oriente plutôt vers un mystère dans la vie du père, les lecteurs ne se sentent donc pas en danger.»

Jouer au détective

«C’est une affaire criminologique rare, explique Roland Coutanceau. C’est en général le père qui tue sa famille puis se suicide, là il s’agit d’une attaque extérieure —en tout cas de l’extérieur de la famille nucléaire si le frère est impliqué.» On arrive rapidement sur l’aspect énigmatique en se demandant: «mais qui a pu faire ça, être aussi radical».

La personnalité du père est au centre des conjectures: né en Irak, proche selon la presse du parti Baas de Saddam Hussein, travaillant dans le secteur de l’aéronautique. Des éléments qui laissent l’imagination du lecteur se déployer… C’est la dimension policière de l’affaire, au double sens d’enquête et de références à l’univers du polar. Or dès que dans une affaire les zones d’ombres existent, l’imagination, la cogitation et les théories les plus surprenantes fleurissent dans les esprits curieux et impatients…

«Ce qui nous est insupportable, explique Stéphane Clerget, c’est le non-sens. Dans les siècles passés, on trouvait des éléments d’explication dans la religion et la volonté divine.» Aujourd’hui, les théories du complot prennent le relais. A propos de Chevaline, on évoquera ainsi le rôle des «services», anglais et israéliens, la présence sur les lieux d’un cycliste britannique retraité de l’armée de l’air.

La presse joue ici un rôle de déclencheur en se chargeant elle-même de mener l’enquête et, surtout, de la feuilletonner. A propos de l’affaire Patricia Wilson, cette Anglaise de 58 ans disparue fin août dans l’Aveyron où elle résidait, le spécialiste anglais du fait divers Tim Finan explique ainsi dans le Midi Libre:

«L’histoire de Patricia Wilson est celle d’un rêve brisé. Et puis il y a un amant qui entre en jeu, un couple séparé, une disparition mystérieuse. Il y a là une véritable histoire à raconter et les journaux anglais sont prêts à mettre beaucoup de moyens pour faire la lumière sur ces affaires.» 

La presse entre délectation (en Angleterre) et pudeur (en France)

Les classiques réactions de dédain vis-à-vis des informations qui touchent dans les médias à l’émotionnel et au «sensationnel» ont donc leurs limites si on admet que la lecture des faits divers peut remplir différentes fonctions et s’adresser à toute une palette d’émotions contradictoires. Un fait divers nous touche, et nous concerne plus qu’une information plus abstraite. Les Anglais sont, ainsi, des professionnels du genre, moquant volontiers les pudeurs faussement ingénues de leurs homologues si cartésiens de la presse écrite française. Ainsi du Guardian.

«Pour la presse française, le meurtre d’une famille britannique et d’un cycliste français dans une forêt alpine est ce qu’il convient d’appeler un “fait divers” [en français dans le texte], un terme surtout utilisé pour décrire une rubrique d’informations triviales et insolites.»

La réaction du procureur Eric Maillaud, bien qu’il restât toujours poli et patient malgré ses cinq heures de sommeil, écrit le Guardian, illustre à ce titre très bien cette divergence culturelle entre deux conceptions de la presse. Mais «pourquoi est-ce important?», a-t-il rétorqué à plusieurs reprises face à la soif inextinguible de détails des journalistes anglais…

J.L.C.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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