Sports

Au secours, le sport est devenu trop lisse!

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.09.2012 à 8 h 53

A force de se noyer dans des discours convenus et dans une réglementation de plus en plus épaisse, le sport ne devient-il pas tiède voire ennuyeux?

Hugo Lloris et Didier Deschamps, respectivement capitaine et sélectionneur de l'équipe de France de football, lors d'une conférence de presse au Stade de France le 10 septembre 2012, REUTERS/Jacky Naegelen

Hugo Lloris et Didier Deschamps, respectivement capitaine et sélectionneur de l'équipe de France de football, lors d'une conférence de presse au Stade de France le 10 septembre 2012, REUTERS/Jacky Naegelen

Ces temps-ci, le sport est nettoyé à l’eau de Javel de la «bien-pensance». A la veille d’affronter la Finlande et la Biélorussie, l’équipe de France de football s’est retrouvée plongée au cœur de cette grande lessive censée enlever toutes les horribles auréoles des différents scandales du passé. Et l’essorage continue à l’image de l’accueil plus que mitigé du public du Stade de France, loin d’avoir rempli ses tribunes au moment de recevoir les Biélorusses. Ainsi va la vie tumultueuse des Bleus qui payent plusieurs additions à la fois: leur niveau de jeu, guère emballant au cours de la récente période, et leur attitude, parfois condamnable.

Mais il existe comme une sorte d’acharnement sur ce groupe orchestré notamment par une armée de beaux esprits qui voudraient forcer, par exemple, tous ses membres à chanter la Marseillaise (comme si nous, citoyens, nous la chantions à chaque fois que nous nous retrouvons dans une enceinte sportive ou devant notre écran de télévision). Par contraste, cet été, ces «horribles» Bleus ont donc été opposés à nos différents champions olympiques qui, eux, ne faisaient pas la gueule et s’égosillaient, parfois, sur la plus haute marche du podium (même s’il leur arrivait aussi de renverser les tables).

Et ne parlons pas de la différence soulignée, trémolos dans la voix, avec des champions paralympiques qui non seulement ne gagnent pas un kopek dans leur vie de sportif, loin de nos millionnaires en crampons, mais qui respirent le bonheur à chaque seconde et n’envoient pas valdinguer le premier journaliste venu. Qu’on se rassure: il y a aussi des cons chez les paralympiques comme il existe des gens bien chez les footballeurs (on imagine, sans preuves, que les proportions ne sont pas les mêmes).

Où sont les méchants?

A trop vouloir qu’aucune tête ne dépasse, que tout le monde soit mignon, gentil et admirable, que des règles deviennent des normes voire des lois, que les méchants, dopés ou non, soient pendus haut et court, le sport ne finit-il pas par perdre son âme et par devenir lisse comme une toile cirée bien propre? Est-il donc interdit de réclamer un peu de castagne? Est-on condamné à avoir des sportifs aussi apaisés que les publics qui désormais les regardent? Le champion doit-il être aussi «corporate» que les CSP+++ invités par les sponsors qui garnissent désormais certaines tribunes de stade dans un certain ennui comme au Parc des Princes vidé de ses «voyous»?

Dans le sport (comme dans beaucoup de domaines), l’uniformité menace sous le poids des contraintes induites par les sponsors et d’une multitude de règlements rigides qui le plombent un peu partout dans le monde. Le politiquement correct gagne du terrain comme Usain Bolt avale une piste de 100m.

Un joueur de foot lâche un gros mot à l’arbitre et hop, par ici la commission de discipline. Un pilote de Formule 1 tente une manœuvre un peu virile lors d’un dépassement et aussitôt il est prié de passer par les stands pour purger une punition de quelques secondes («mais c’est la course de pouvoir dépasser comme ça» s’étrangle de rage Jacques Laffite sur TF1 à chaque fois qu’un pilote est contraint de rentrer au paddock pour ce motif souvent discutable).

Un joueur de tennis jette sa raquette par terre et boum, c’est un avertissement automatique (quand Serena Williams pète les plombs à l’US Open, elle est électrocutée par les défenseurs de l’éthique). Tiger Woods laisse tomber son club et échapper un juron et c’est le milieu très chic du golf qui s’évanouit. Un joueur de rugby saigne légèrement et, sacro-saint principe de précaution oblige, il faut tout de suite le sortir hâtivement du terrain puisque la vue du sang est intolérable dans nos sociétés modernes alors que Jean-Pierre Rives a construit sa légende sur ses maillots maculés de ses globules (et il n’en est pas mort).

Aimons Zlatan et Barton!

Aujourd’hui, dans le sport, rivalité rime avec tranquillité. Plus rien ne doit accrocher, tout glisse comme sur une poêle en téflon. Ah, regardez comme Tiger Woods et Rory McIlroy s’entendent bien. Ah, qu’il est bon de voir Roger Federer, Novak Djokovic, Andy Murray et Rafael Nadal se déverser des compliments sur la tête quand Jimmy Connors, John McEnroe et Ivan Lendl s’écharpaient hier.

L’heure est à la camomille. Ah, qu’il est doux d’entendre Hugo Lloris, capitaine de l’équipe de France, déverser ses paroles tièdes et insipides à la presse mise au régime de ses tisanes verbales. Ah, qu’il est bien sage Sebastian Vettel, bien moins déjanté que la boisson dont la marque orne sa voiture. Champions superbes, certes, mais toujours prudents, bien comme il faut, impeccables, rarement en dehors des clous, calfeutrés dans leur technicité.

Heureusement, la France peut s’enorgueillir aujourd’hui d’avoir attiré dans ses filets Zlatan Ibrahimovic et Joey Barton, deux footballeurs au passé agité qui n’ont pas abdiqué encore devant l’avancée de cette marée d’ennui. Derniers résistants d’un monde finissant auquel a participé le par ailleurs très prudent Zinedine Zidane, qui nous a fait un souvenir pour la vie avec son coup de boule de 2006. Alors, soutenons et aimons ces deux-là au moins pour cela! Le terrain de sport, au-delà des valeurs qu’il transporte, c’est aussi de la sueur, des crachats, des coups de pieds, des insultes, des mots de travers, un peu de triche, et certainement pas ce décor aussi aseptisé qu’un hôpital dans lequel on veut enfermer le sport.

Yannick Cochennec

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