Les Turcs ont un problème d'alcool

Des bouteilles dans un bar du centre ville d'Istanbul, en avril 2012. REUTERS/Osman Orsal

Des bouteilles dans un bar du centre ville d'Istanbul, en avril 2012. REUTERS/Osman Orsal

Longtemps, on a pu boire dans certains quartiers d'Istanbul, à la vue de tous. Ce n'est plus tout à fait le cas. La politique de l'AKP, qui présente l'alcool comme le fléau social par excellence, a des effets pervers.

Haro sur la bière et sur l'alcool. Vendredi 26 avril, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, s'est énervé: «Dans les premières années de la République, une boisson alcoolisée comme la bière a malheureusement été présentée comme une boisson populaire turque. Mais notre boisson nationale, c'est l'ayran.» L'ayran étant une boisson sans alcool à base de yaourt. Cette sortie a «ravivé les inquiétudes des milieux laïcs sur sa vision "islamique" de la société», relève le blog Au Fil du Bosphore. Elle intervient alors que le GİSDER (association des producteurs d'alcool traditionnel turc) essaie que le raki (eau-de-vie aisée) soit reconnu comme boisson nationale turque par le Codex européen. Comme l'écrivait Ariane Bonzon en novembre 2012, la Turquie a un problème d'alcool...

A Istanbul, les buveurs d’alcool sont moins souvent attablés aux terrasses de restaurants, ils ne s’affichent plus autant sur les trottoirs et ruelles du centre-ville. L'«exception turque», boire sans se cacher dans certains quartiers, serait-elle en train de disparaitre? Depuis l’été 2011, la consommation d’alcool doit se faire discrète. Elle doit s’effectuer à l’intérieur des restaurants –excepté dans l'Istanbul touristique.  

La Turquie et l’alcool? Selon les uns, la Turquie est un pays où l’on boit très peu, la consommation d’alcool y est interdite, car elle contrevient aux lois de l’islam. Selon les seconds au contraire, la Turquie «n’est pas un pays musulman comme les autres», car elle est laïque, moderne, «européenne», cosmopolite et possède le rapport à l’alcool qui va avec: décomplexé. Les Turcs seraient de bons vivants qui ne rechigneraient pas à lever le coude.

La bataille de l'abstinence

Quelle est donc la véritable Turquie? Celle qui respecte les interdits de l’islam ou celle qui les brave? Celle qui ostracise les buveurs ou celle qui les accepte?

«C’est un pays où l’abstinence est la règle pour près de 8 personnes sur 10 (78,4% de la population) contre à peine 0,3 personne sur 10 (2,6%)  en France, explique Sylvie Gangloff (Inalco/EHESS) qui a mené une étude sur les pratiques et représentations de l'alcool dans la Turquie contemporaine. La Turquie est un pays “dry”, c'est-à-dire qu’on y boit très peu. “Prendre un pot” n’y constitue ni un mode de socialisation, ni ne fait partie des codes de l’hospitalité.»

Ainsi, la campagne d’avertissement française «Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts» est inimaginable ici. Ce n’est pas la modération qu’on prône, mais l’abstinence. En France on chiffre la consommation officielle annuelle à 11 litres d’alcool pur par personne, en Turquie elle tournerait autour du litre et demi.     

«De plus les disparités régionales et locales y sont très prononcées. Entre le département où l’on boit le plus et celui où l’on boit le moins le rapport est de 1 à 60», précise cette chercheuse française qui a vécu et travaillé en Turquie dont elle a aussi appris la langue.   

Dès 1994, le Refah (parti islamique, qui a précédé le parti islamo-conservateur [AKP] au pouvoir depuis 2002) tente d’interdire la consommation d’alcool en terrasse à Istanbul. Deux ans plus tard,  le maire qui n’était autre que l’actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, supprime l’alcool de la carte des restaurants dans les parcs municipaux. En 2005, les municipalités AKP, désormais au gouvernement, veulent cantonner les buveurs à certaines rues, avec un relatif succès compte tenu des nombreuses manifestations et protestations.

L’AKP est en train de gagner la bataille de la stigmatisation de l’alcool. Depuis 2005-2006, on ne sert plus de vin dans les dîners officiels. Outre la suppression des terrasses, enfin obtenue en 2011, officiellement pour que celles-ci ne gênent pas la circulation dans les rues, les autorités diminuent l’octroi des licences.

Pour boire tranquille, buvons cachés

Et puis, les jeunes sont dans le collimateur. Jusqu’à l’âge de 21 ans, ils n’ont plus le droit de boire de l’alcool dans une manifestation publique. A la mi-juillet la mairie d'Eyüp, un quartier d’Istanbul, a interdit la vente d'alcool lors du festival One Love Efes Pilsen – marque de bière turque –   sur le campus de l'université Bilgi.

Les espaces de permissivité sont de plus en plus réduits. La pression sociale s’est renforcée. Ce qui était localisé à l’Anatolie –boire en se cachant, dans les arrière-boutiques, dans une clairière, à un carrefour loin du centre ville– s’est aujourd’hui généralisé. La discrétion est devenue la règle. Désormais, ceux qui apprécient l’alcool se l’interdisent souvent pendant le ramadan. Et font parfois leurs provisions de raki le mois précédent celui du ramadan pour ne pas être soupçonnés.

Le contexte est devenu plus intolérant, avec des campagnes hygiénistes de plus en plus pesantes. La consommation d’alcool est présentée comme mère de tous les vices, fléau social par excellence. 

«L’AKP met en avant des motifs religieux, et puis invoque constamment l’article 58 de la Constitution, au nom de la protection de la famille et des enfants, en renvoyant la consommation d’alcool à la sphère privée», analyse Sylvie Gangloff qui a présenté les conclusions de son étude à l’Institut français d’études anatoliennes (Ifea) à Istanbul et publiera prochainement un livre aux Editions de la MSH.

Boire deviendrait-il un acte politique?

«Boire ou ne pas boire a toujours été un acte et  un discours politique, répond-elle, et cela l’est de plus en plus. Et cela ne date pas de l’arrivée de l’AKP au pouvoir (2002). Boire ou pas est depuis longtemps déjà une question d’identité et de classe en Turquie

Dans  la catégorie «pro-alcool»: la bourgeoisie laïque et occidentalisée. Et les alévis (musulmans turcs hétérodoxes plutôt proches du chiisme, à la différence des sunnites représentés par l’AKP) ne rechignent pas au bien-être que peut apporter le vin –à condition de ne pas s’enivrer.

Le raki, l'alcool national, une sorte de pastis turc, est quasi-glorifié dans les médias kémalistes ou alévis. Depuis quelques années, la consommation de vin est mise en scène. Des clubs d’amateurs et de connaisseurs voient le jour pour lesquels le vin est vécu comme une valeur moderne et occidentale.

Effets pervers

Ce dernier demi-siècle en Turquie, la consommation d’alcool, partie de zéro ou presque, a légèrement crû. Pourtant «elle a baissé ces dernières années parce que l’AKP a procédé à une augmentation graduelle et considérable des taxes sur l’alcool lequel est devenu un produit de luxe. Le prix du raki a été multiplié par 4 à 5. C’est comme si comparé au pouvoir d’achat des Turcs, une bouteille de pastis était vendu 130 euros en France», estime Sylvie Gangloff. 

Cependant, comme jadis la prohibition aux Etats-Unis, cette offensive produit des effets pervers. D’abord, le renchérissement de l’alcool a généré une production clandestine de raki. Plusieurs personnes en sont mortes en 2005: il a fallu retirer des milliers de bouteilles d’alcool frelaté, infiltrées frauduleusement dans les circuits commerciaux et qui contenaient des doses létales.

«Et puis, souligne encore Sylvie Gangloff, il y a un second effet perversLes Turcs n'ont pas appris la modération. Ils sont plus souvent très ivres. La politique de l’AKP risque d'accentuer considérablement cette tendance

Autrement dit, l'ostracisation risque de produire de nombreux buveurs clandestins et de plus en plus d'alcooliques. 

Ariane Bonzon

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