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Redressement productif: les 91 sauvetages mystères d’Arnaud Montebourg

Arnaud Montebourg rattrapant un dossier - Pool Reuters

Arnaud Montebourg rattrapant un dossier - Pool Reuters

Arnaud Montebourg va répétant qu’il vient de sauver 91 entreprises et 11.250 salariés de la noyade mais ne peut pas en produire la liste pour ne pas les fragiliser davantage. Belle délicatesse…

Arnaud Montebourg, s’il n’a pas encore totalement redressé productivement la France (il faut deux ans minimum), est au moins en train de l’empêcher de poursuivre son délitement industriel. Ça fait au moins 15 fois que je l’entends répéter qu’il a déjà sauvé 91 entreprises de la noyade, et 11.250 emplois avec. Tiens, même Najat Vallaud-Belkacem, sa collègue au gouvernement, les a repris, ces chiffres-là, l’autre soir au Grand Journal.

91 entreprises, 11.250 salariés, on a du mal à réprimer un sifflement admiratif. Bon, il y a eu des ratés tout de même, puisque l’un et l’autre concèdent que c’était sur un total de 14.220 emplois et que 2.970 malheureux sont restés sur le carreau. Mais, hey, on fait ce qu’on peut et l’aveu d’un échec mineur a surtout tendance à valider le reste, comme le petit Marcel Pagnol le rappelait dans La gloire de mon père en avouant à sa mère qu’il avait oublié de se laver les pieds pendant sa toilette, OK, mais qu’il avait bien frotté tout le reste.

Tout de même, une telle précision numérique, ça intrigue. Faut aller voir à la source parce que si chaque fois qu’une entreprise est en carafe en France, Montebourg enfile sa combinaison en lycra de super héros du quotidien et fond sur l’ennemi, on a envie de voir le film, pas juste la bande-annonce! Las, au ministère du Redressement productif, ce n’est pas lui qui prend les appels, même si Audrey Pulvar dit qu’il passe son temps l’oreille collée au BlackBerry. Non, c’est Marianne Zalc-Muller, une communicante, ancienne plume de Bertrand Delanoë, et que l’on dit membre de sa «garde rapprochée».

«Bonjour madame, qu’est-ce que c’est que cette histoire de 91 entreprises sauvées, je demande tout de go, qui sont-elles, d’où viennent-elles, où vont-elles?»

― Eh bien c’est simple: ce sont des entreprises qui étaient en difficulté, auprès desquelles nous sommes intervenus et dont nous avons pu aider les salariés…

― Mais concrètement, elles ont été redressées alors qu’elles allaient mal? Vous avez pu leur rendre les marchés perdus, les remettre sur les rails, etc.?

― Ça ne marche pas comme ça en fait. Il s’agit plutôt de 91 entreprises dont les dossiers ont été traités, soit par le Ciri (Comité interministériel de restructuration industrielle) pour les effectifs supérieurs à 400 salariés, soit par la cellule spécifique du cabinet du ministre (pour les moins de 400), soit par les 22 commissaires au redressement productif.

― Les quoi?

― Les commissaires au redressement productif, des gens qui nous représentent dans les régions…

«Sauvées ou juste traitées?» «Vous êtes bien goguenard!»

Commissaire au redressement productif, ça sonne un peu étrange comme intitulé de fonction. Ma collègue de droite à Slate (c’est une précision topologique, pas politique) parle de missi dominici et moi je pense au Révizor de Gogol, mais c’est parce que nous avons mauvais esprit. En fait, il s’agit de sous-préfets et de fonctionnaires des Finances auxquels on demande d’ajouter une précision sur leur carte de visite et qui aident à la négociation avec les créanciers ou débloquent des lignes de crédit chez les banquiers. Mais je reviens à la charge:

― Ok, vous intervenez, mais les 91 boîtes ne sont pas du tout des entreprises sauvées, juste des dossiers traités en fait?

La dame s’agace un peu parce qu’elle trouve que je commence à chipoter:

― Ce sont des entreprises pour lesquelles nous avons trouvé une solution dans de nombreux cas, qui a pu permettre une poursuite de l’activité ou au moins la préservation d’une partie de l’effectif…

― Mais ça n’est pas du tout pareil que de passer à la télé pour dire: «on a sauvé tant de boîtes et tant d’emplois»

Là, elle est encore plus agacée, mais je continue parce que je suis de l’école anglo-saxonne, pugnace et tout (même si je suis parfois un peu brouillon et imprécis comme un journaliste français, ou comme un ministre français, en fait).

― Bon, le mieux, ce serait quand même d’avoir accès à la liste des 91 entreprises et à leur dossier, comme ça on pourrait les compter et voir ce qui a été fait concrètement…

― Quoi, vous pensez que je vous mens!

― Non, bien sûr, quelle idée… Mais ce sont des données publiques puisque l’Etat intervient directement dans leur situation. Et puis si vous donnez des chiffres précis, on doit pouvoir les vérifier. Autrement, vous pourriez dire 240 ou 654, et ce serait pareil…

― C’est bien ça, vous dites que je mens!

― Mais non, c’est juste mon boulot !

― Votre boulot! Moi je vous trouve bien goguenard! Si vous voulez, vous passez au bureau, je vous montre des documents anonymes où vous verrez que nous faisons des choses. Mais vous n’avez pas besoin de savoir le nom des entreprises!

― Mais oui!

― Mais non! Quand on vous dit qu’il y a 3 millions de chômeurs, vous le croyez, vous n’allez pas les recompter et demander à connaître leurs noms! Ben c’est pareil! Si je vous donne les noms, ça va les fragiliser et les clients ou les banques n’auront plus confiance en elles!

― Mais non, c’est pas pareil! Et si une entreprise est à l’article de la mort, il y a la presse, les tribunaux de commerce, les syndicats… Ça se sait…

― Et si je vous dis qu’il y a une recrudescence de la tuberculose en Seine-Saint-Denis, vous allez me croire, vous n’allez pas aller vérifier?!

― Mais ça n’a rien à voir avec notre sujet, enfin!

Hum, à ce stade, je crois que c’est un peu mort entre nous. Le ministère a sauvé 91 boîtes, 11.250 salariés grâce à ses commissaires, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir et je commence à lui échauffer sérieusement les oreilles, à Marianne Zalc-Muller. Je m’en rends compte parce qu’elle crie désormais dans le téléphone et me demande si je veux que les hauts-fourneaux de Florange ferment, hein, si c’est ça que je veux, à la harceler comme ça... Bien sûr que je ne veux pas qu’ils ferment, voyons. Si c’était moi, j’en ouvrirais même de nouveaux juste à côté des anciens pour employer encore plus de monde.

Mais pour les 91 boîtes et les 11.250 emplois sauvés par Arnaud et ses Avengers, le mystère demeure.

Hugues Serraf

Mise à jour de 16h10 : Suite à la publication de cet article, Marianne Zalc-Muller me rappelle pour m'inviter à Bercy et y consulter la liste non-anonyme des entreprises aidées et leurs dossiers. Je n'aurais pas le droit de la divulguer, mais je pourrais m'assurer de son existence. Je vous tiens au courant.

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