Culture

Emballé, c'est manger

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 26.09.2012 à 14 h 11

Les emballages alimentaires ne se jettent plus, ils se mangent en même temps que leur contenu: ces derniers mois, le sujet (vieux comme le papier azyme) bénéficie d'un regain d'intérêt.

Les WikiCells, dodus petits gâteaux de riz gluant japonais, sont entourés d'une peau de «plastique» comestible. DR

Les WikiCells, dodus petits gâteaux de riz gluant japonais, sont entourés d'une peau de «plastique» comestible. DR

Des emballages comestibles, qui ne se jetteraient plus? Sans imaginer l'éradication complète des déchets ménagers, le volume pourrait s'en voir considérablement réduit (avec les conséquences qu'on imagine: un Français produit plus de 540 kg d'ordures ménagères par an, dont 23% d'emballages alimentaires [1] –à la toxicité de surcroît souvent décriée).

Réelle avancée technologique, création d'un nouveau segment de marché, ou facétieux gadget de gourmet, à l'instar des caramels à gober avec le papier du chef Heston Blumenthal? Les verres à croquer Loliware, imaginés par le studio de design new-yorkais The Way We See The World, rejoignent cette dernière catégorie.

S'ils apportent une touche de couleur (et de saveur?) aux cocktails, les gobelets de pectine aromatisée au jus de fruit mais ne dureront pas plus longtemps que les flonflons de la fête: ils ne se conservent pas plus d'une semaine après fabrication.

Depuis 1953, MonoSol se concentre sur la mise au point de films polymères solubles dans l'eau. Installée dans l'Indiana, la firme américaine fabrique des supports pour transferts ornementaux, des sacs à linge solubles pour le milieu hospitalier, des produits destinés à l'agriculture, ou des monodoses de détergent.

Il y a quelques mois, sur le même modèle que ces fameuses dosettes éphémères que vous glissez dans le bac de votre lave-linge ou lave-vaisselle, MonoSol a présenté un film soluble, naturel, et comestible.

La firme américaine dresse une liste non exhaustive des avantages de ce packaging écologique (à très faible émission de carbone, précise-t-on), robuste, neutre en goût et sans odeur, soluble dans un liquide froid comme chaud. Argument qui pourrait séduire la First Lady Michelle Obama en guerre contre une jeune Amérique obèse, les unidoses Vivos de MonoSol vont à l'encontre de la culture du «all you can eat», en contrôlant le volume de chaque portion.

unisol

La liste des points positifs affiche une allure cependant plus alléchante que le produit lui-même: les consommateurs seraient-ils prêts à glisser dans leur eau chaude une dosette de café ou de potage concentré que seule la couleur permet de ne pas confondre avec les berlingots de lessive liquide stockés dans le placard voisin?

La question esthétique a dû turlupiner le professeur David Edwards, père des WikiCells. Parmi les inventions pour le moins surprenantes de l'ingénieur biomédical franco-américain, enseignant à Harvard et fondateur du Laboratoire (lieu d'expérimentations et d'exposition), on citera un vaccin contre la tuberculose en spray, ou, du côté de la «food technology», le tube de chocolat à respirer (le Whif), le «nuage de saveurs» (une nouvelle expérience: celle de «manger en inhalant des micro goutelettes de liquide»), ou l'inénarrable tube «à ivresse», qui vous procure en une pulvérisation le délicieux vertige que provoque l'alcool, en évitant ses méfaits (le spray alimentaire Waihh, dessiné par Philippe Starck, libère à chaque «pschitt» 0,075 ml d'alcool, soit un quantum, minimum nécessaire pour que les microparticules puissent venir chatouiller votre cerveau comme votre palais).

Les WikiCells, elles, ne se vaporisent pas, mais se croquent bel et bien. Sortes de bouchées cousines des mochi, ces dodus petits gâteaux de riz gluant japonais, les WikiCells se parent de graines, feuilles et autres ornements destinés à flatter l'oeil avant les papilles. La peau de «plastique» comestible s'inspire, explique son inventeur, de la nature. D'ailleurs, celle-ci se rince ou se pèle comme un fruit, pour le consommateur qui ne souhaiterait pas le manger.

Mais tout a été pensé pour séduire ce dernier; la membrane se compose de chitosan (un polymère biochimique) et d'alginate (dérivé des algues), matière ensuite gélifiée par des ions de calcium ou de magnésium. Plus épaisse, la coque à peler est concoctée à partir de bagasse (un déchet fibreux de la canne à sucre) et d'Isomalt, un édulcorant. Le procédé fonctionne aussi bien pour la nourriture liquide que solide, et assurerait aux aliments une durée de vie de six mois.

L'idée est venue en 2009 à David Edwards, roi du design cellulaire, en observant les cellules biologiques qui entourent naturellement les particules d'eau, «comme la peau d'un grain de raisin». Il propose alors au designer François Azambourg de se plonger dans une expérience, dont le résultat, quel qu'il soit, serait ensuite exposé au Laboratoire.

Don Ingber, professeur à Harvard et directeur du Wyss Institute, se joint au duo. La bouteille comestible voit le jour en 2010. Sa membrane biodégradable est protégée d'une enveloppe solide, comparable à une coquille d'oeuf, qui peut être pelée ou mangée. Edwards poursuit ses développements: le premier WikiCell commercialisé sera, dès l'automne 2012, le WikiGlace.

A croquer, ou bien à laisser fondre pour mieux l'aspirer à la paille, il pourrait être proposée par quelques restaurateurs parisiens avant d'atterrir dans les rayonnages de supermarchés en 2013 –une présence pas si incongrue, si l'on considère que les WikiCells se conservent jusqu'à six mois.

bouteille

Un emballage naturel qui permet d'améliorer les qualités nutritives d'un aliment, tout en prolongeant sa durée de vie: des chercheurs chinois de l'université de Jilin travaillent actuellement sur les propriétés inexploitées de la carotte, que la composition (pectine, fibres cellulosiques et eau) propulse en matière première rêvée pour la mise au point d'un film naturel qui laisserait passer l'oxygène, et freinerait le processus d'oxydation.

En Espagne, ce sont les huiles essentielles d'origan, de romarin et de clou de girofle qui sont soumis aux expériences des chercheurs de l'Université publique de Navarre. Additionnées d'agents anti-microbiens, celles-ci pourrait permettre de constituer «un film à la surface de la viande qui, indécelable pour le consommateur, multiplierait par deux sa durée de conservation», s'enthousiame Idoya Fernandez Pan, responsable du projet.

Certains de ces projets sont en cours de commercialisation: mais, si les produits en question sont en contact direct avec la nourriture, qu'en est-il de l'emballage secondaire, voire tertiaire? L'arrivée sur le marché d'enveloppes primaires biodégradables, comestibles, éthiques à souhait, ne se résumerait-elle pas à un coup d'épée dans l'eau si l'ensemble du conditionnement n'applique pas les mêmes règles?

A l'initiative de l'organisation Food & Drink Innovation Network, les scientifiques du département de chimie de l'université de Leicester tentent de mettre au point un emballage fortement allégé en plastique, grâce au recyclage de coquilles d'œufs. Ces dernières contiennent certaines protéines déjà exploitées dans le domaine biomédical, sur lesquelles les chercheurs portent leur attention: s'il s'avère suffisamment résistant, l'emballage (fait des coquilles transformées en une sorte de plastique d'amidon) pourrait ouvrir un panel de possibilités.

Perspective plus inattendue (et délicieusement franchouillarde), le designer français Manuel Jouvin présentait en 2009 ses travaux de fin d'études, portant sur la création d'un emballage pour escargots farcis, réalisé à partir d'excréments d'escargots. Pour souligner le potentiel de l'aventure, Manuel Jouvin avait eu l'idée de faire ingérer aux gastéropodes des feuilles de papier coloré: les crottes d'escargot déployaient ainsi l'intégralité des tons du nuancier Pantone.

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La mise au point du matériau «Dejection Molding» en a découlé: «Composé exclusivement de ressources naturelles renouvelables, cette matière est recyclable et biodégradable. Elle peut être remoulée à l’infini lorsqu’elle est au contact de l’eau grâce au procédé de cellulose moulée. La faible densité des excréments d’escargots moulés permet d’obtenir un matériau léger et d’une faible dureté», explique son créateur.

Quant à la matière première, elle se trouve facilement: les éleveurs collectent systématiquement, pour d'évidentes raisons d'hygiène, les déjections de leurs armées de gastéropodes. Si le matériau n'a pas encore été commercialisé, il est cependant invité à s'exposer dans les salons professionnels internationaux, et ne manque jamais d'attirer l'attention.

Elodie Palasse-Leroux


[1] En France, l’industrie de l’emballage compte 850 entreprises d'au moins 20 salariés (elle en employait 111.000 en 2006), pour un chiffre d’affaires de près de 20 milliards d’euros, soit 3% de celui de l'ensemble de l’industrie manufacturière. Retourner à l'article

 

Elodie Palasse-Leroux
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