Et si on rémunérait les profs à la performance
De la puissance de l’aversion aux pertes appliquée à l'éducation.
- The Waterford School / Rob Shenk via FlickrCC Licence by -
Dans un précédent article intitulé «Payer les élèves pour travailler à l'école», nous abordions la notion d'aversion aux pertes appliquée à l'éducation. Approfondissons un peu.
Pour l’analyse économique standard, les choix des agents économiques résultent simplement d’un calcul rationnel visant à maximiser leur utilité dans un environnement risqué ou incertain. L’homo economicus n’a aucune raison rationnelle de manifester une plus grande aversion aux pertes (qu’elles soient certaines, probables, improbables ou incertaines) qu’aux gains. Aucune raison, autrement dit, que la désutilité associée à une perte soit, chez lui, supérieure à l’utilité associée à un gain équivalent.
Deux figures majeures de l’économie comportementale, les psychologues Daniel Kahneman (récipiendaire du Prix Nobel d’économie 2002) et Amos Tversky, ont cependant démontré l’existence d’une aversion aux pertes particulièrement marquée des agents économiques. Autrement et trivialement dit, j’ai moins de plaisir à gagner 100 euros que je n’ai de déplaisir à perdre la même somme. Ce qui doit logiquement se traduire, chez moi, par une plus forte incitation à faire des efforts pour conserver mes 100 euros que pour en gagner 100 autres.
Les économistes Roland Fryer Jr., de l’université Harvard, Sally Sadoff, de l’université de San Diego, John List et Steve Levitt, tous deux de l’université de Chicago, semblent en apporter une nouvelle fois la démonstration dans un document de travail publié le 30 août dernier par le National bureau of economic research. Ces derniers ont en effet mis en place, dans neufs écoles d’une commune située à 50 kilomètres au sud de Chicago, au cours de l’année scolaire 2010-2011, une expérimentation visant à mesurer l’effet sur la qualité du travail des professeurs d’incitations monétaires reposant sur l’aversion aux pertes.
Améliorer la performance des professeurs
Si les études actuellement disponibles concernant l’efficacité des systèmes de prime à la performance visant à améliorer la «productivité» des enseignants ont démontré leur efficacité dans les pays en développement, il ne semble pas en aller de même dans un pays comme les Etats-Unis, où les résultats des dispositifs d’incitation mis en place n’apparaissent, pour l’heure, pas significatifs.
Il en va cependant différemment lorsque ceux-ci reposent sur l’aversion aux pertes, estiment nos quatre économistes, qui pensent en apporter la preuve par la mise en place de l’expérimentation suivante. Au début de l’année scolaire, deux groupes de professeurs furent constitués par tirage au sort. Tandis que les premiers se voyaient octroyer une prime à la performance «traditionnelle»[1], c’est-à-dire versée en fin d’année à condition que les résultats scolaires de leurs élèves (mesurées par des tests) atteignent un objectif déterminé, les seconds recevaient, dès le début de l’année scolaire, une prime d’un montant strictement équivalent mais susceptible de leur être retirée en fin d’année si les mêmes objectifs n’étaient pas atteints par leurs élèves [2].
Les résultats de l’expérimentation apparaissent cohérents avec les enseignements de l’économie comportementale: les performances des élèves des professeurs du second groupe ont connu une nette amélioration tandis que les performances des élèves des professeurs du premier groupe n’ont pas significativement évolué. L’aversion aux pertes a, autrement dit, puissamment joué son rôle.
En effet, l’amélioration enregistrée de la qualité ou de la productivité du travail des enseignants «est supérieure à un écart-type», nous disent nos économistes, ce qui à en croire certaines études économiques, aurait un effet comparable sur les résultats des élèves à une réduction d’un tiers de la taille des classes et se traduirait ultérieurement par une augmentation significative des chances de faire des études supérieures, une progression des revenus plus dynamique que la moyenne et une réduction du risque d’avoir des enfants au cours de l’adolescence. Rien de moins.
Un dispositif difficile à généraliser
Evidemment, le coût d’une telle mesure, si elle était généralisée, n’aurait rien de négligeable puisqu’elle se traduirait par une progression de 8% de la rémunération des enseignants [3]... Autant dire une folie en période de consolidation budgétaire.
D’autant que la dépense serait considérée, ou du moins perçue, comme une dépense de fonctionnement («toujours excessive, toujours inconsidérée», dirait un dictionnaire des idées reçues de la politique économique) et non d’investissement («nécessairement une dépense d’avenir», penseraient Bouvard et Pécuchet), suivant une logique qui veut que la construction d’un rond-point, fût-il inutile, prépare mieux «l’avenir de nos enfants» que le salaire d’un chercheur, fût-il récipiendaire d’un Prix Nobel.
Mais à vrai dire, les difficultés de financement d’un tel dispositif ne seraient pas le seul obstacle à sa mise en œuvre, en particulier en France.
La forme, pour le moins inhabituelle, de ce type d’incitation –qui consiste à offrir en début d’année une prime susceptible d’être retirée dix mois plus tard...– risque fort de ne pas être tout à fait du goût des syndicats d’enseignants.
Plus fondamentalement, et bien que l’étude ait également démontré l’efficacité d’une incitation collective des professeurs [4], on ne manquerait pas de souligner qu’un tel dispositif serait de nature à introduire entre enseignants une concurrence nécessairement malsaine, inévitablement préjudiciable à la transmission des savoirs et naturellement contraire à l’esprit de l’école de la République. Ce serait, en quelque sorte, faire entrer le loup du libéralisme dans la bergerie de l’Education nationale. Autant dire une profanation du Saint des Saints.
Baptiste Marsollat
[1] La prime devait être de 4.000 dollars en fin d’année, soit 8% du salaire annuel moyen des professeurs de la commune, mais pouvait dépasser ce niveau (dans la limite de 8.000 dollars) si l’amélioration des performances des élèves était supérieure à l’objectif fixé –ou naturellement lui être inférieure dans le cas contraire. Retourner à l'article
[2] La prime versée en début d’année était également de 4.000 dollars. Les professeurs devaient signer un contrat par lequel ils s’engageaient, si l’objectif fixé n’était pas atteint à la fin de l’année scolaire, à restituer la différence entre les 4.000 dollars et le montant de la récompense correspondant à l’éventuelle amélioration des résultats de leurs élèves. A l’inverse, le dépassement des objectifs fixés devait naturellement se traduire par une majoration de la prime. Retourner à l'article
[3] Sous forme de primes sans doute et non de hausse de salaires mais tout de même... Retourner à l'article
[4] L’étude a en effet également cherché à mesurer l’éventuelle amélioration des performances des professeurs dans le cadre d’incitations collectives: associés par groupes de deux professeurs (enseignant la même discipline à des classes de même niveau), ceux-ci recevaient une récompense globale en fonction de l’amélioration moyenne des résultats de leurs classes. Ce type d’incitation collective se révèle, nous indiquent nos économistes, aussi efficace que l’incitation individuelle, dès lors que son mécanisme repose sur l’aversion aux pertes et non une prime traditionnelle à la performance. Retourner à l'article
Mis à jour le 17/09/2012 à 7h07
















































De même qu'il faut supprimer les notes et créer des points-euros, il faut uniquement rémunérer les enseignants en fonction de l'employabilité de leurs étudiants. Dans mon domaine, par exemple, on pourrait instituer des primes pour chaque ancien étudiant de sciences po qui intègre un cabinet ministériel. Prime pour ses professeurs, bien sûr.
Par aillurs, la rémunération à la tâche est un système très efficace pour les secondaire, en particulier pour les titulaires du "diplôme semi-professionnel d'enseignant" : http://wp.me/p1PwkK-77
Il me semble que les problèmes qui se posent à notre Education nationale - y compris celui du niveau de rémunération des professeurs - sont assez préoccupants, sans en rajouter dans un article inutile dont l'auteur lui-même reconnaît : "qu'un tel dispositif serait de nature à introduire entre enseignants une concurrence nécessairement malsaine, inévitablement préjudiciable à la transmission des savoirs et naturellement contraire à l'esprit de l'école de la République."
Chère Marianne,
Je tiens à vous rassurer. En France, dans certains établissement, l'égalitarisme en cours actuellement nous permet aussi de bénéficier, parfois, d'ambiances exécrables.
Il est, je pense, heureux de pouvoir constater de la propension de certains à se pourrir mutuellement la vie est indépendante des aspects financiers.
Vive la République, vive la France.
Cher Orphudio,
Si vous voulez connaître le fond de ma pensée - au cas où Slate m'autoriserait à l'exprimer - il me semble qu'il aurait fallu faire exploser le mammouth depuis longtemps afin d'avoir une chance de redonner un rôle prépondérant et autonome aux chefs d'établissement, qui seul permettrait à "l'équipe enseignante" (oublions les professeurs) d'appliquer la pédagogie correspondante au "public" de chacun (oublions les élèves).
Vive la République, vive la France !
D' abord les cartes ne sont pas également distribuées. Certains établissement se trouvent confrontés à tous nos problèmes sociétaires, d' autres nettement moins.
Les professeurs eux- mêmes ne sont pas vraiment préparés à faire face.
La permissivité introduite suite aux mouvements des années 60 et 70 ont fait chuter le niveau de discipline, a baissé voir aboli les barrières entre professorat et élèves, que ce soit dans l' habillement, le langage, les attitudes.
Les programmes eux- mêmes ont parfois changé de nature, on n' inculque plus, on n' enseigne plus, on apprend à réfléchir, à analyser. Chaque méthode ayant son degré de manipulation et de tendance politique.
Avant de parler de rémunérer il faudrait donc s' assurer que les professeurs soient bien préparés à leurs tâches. Qu' ensuite les normes de performances soient objectifs, possible pour le savoir, possible mais déjà plus subjectif pour le savoir faire, possible pour les résultats obtenus, possible pour les recyclages suivis, quasi arbitraire pour le comportement, pour l' attitude. A moins d' introduire l' uniforme pour tous, ce qui se fait dans certains pays.
Si l' on considère l' école comme une démocratie, ochlocratie serait mieux adapté, alors que les parents et les élèves s' expriment. Si l' on considère l' enseignement comme un lieu servant à produire des êtres utiles à la, ou du moins à un certain type de, société, formons des techniciens de l' enseignement, vérifions qu' ils appliquent les programmes et méthodes énoncés et récompensons les en cas de travail excédant les normes, rééduquons- les en cas de manquements, et licensions les éléments incapables, il y en auront.
Mais avant tout, veillons à attirer les meilleurs, les plus motivés à qui nous confierons nos enfants.
Il me semble que vous nous présenter une définition rhétorique du chantage, tout simplement.
Soit. Mais deux questions me taraudent.
- les salaires étant inscrits au budget, les primes (ou non-primes) seront forcément lissées, d'autant plus que les objectifs, basés sur des estimations a priori de réussite des élèves, seront arbitraires: quid de l'efficacité du concept ?
- que fait-on des mauvais profs ? Pas de prime, c'est tout ? Et les élèves en difficultés, dites moi quoi en faire quand chacun des ses profs auront leur quota de bonnes notes ?
C'est quoi la performance de l'enseignant ?
GM
"C'est quoi la performance de l'enseignant?" Le temps passé au travail est une mesure simple. Combien de semaines travaillées par an? Combien d'heures de classe? Le ministre vient de faire un pas en avant. L'EN va offrir autant de journées d'enseignement que la moyenne de l'OCDE. C'est déjà ça.
Il est absolument impossible de définir objectivement la "performance" d'un professeur. Arrêtez les inepties.
S'il y a de l'argent (?) pour améliorer le système, qu'on le destine à la formation.
Il me semble que l'économie devrait rester au service de l'Homme, et pas l'inverse.
Mesurer les performances d'un enseignant sur le court terme est déjà difficile (inspection en temps réel ? Résultats de sa classe à des examens biaisés ?).
Mais réussir à noter les performances du prof sur le long terme constitue, pour le coup, une véritable performance! En effet, si c'est le taux d'accès à l'emploi des anciens élèves qui sert de critère (bonjour l'usine à gaz dans la mise en oeuvre), on admet donc que l'école n'a d'utilité que dans la formation de main d'oeuvre.
On s'assoit alors sur 2000 ans d'histoire, sur la philosophie des Lumières, sur la connaissance pour elle-même et pas pour ce qu'elle rapporte matériellement. Dés demain, il conviendrait de supprimer l'éducation musicale, les arts plastiques, l'éducation physique... et après-demain, le français sera remplacé par la rédaction de lettres de motivation et de CV.
Votre monde, je n'en veux pas et j'espère ne pas être le seul.
Commentaires bien amusants...
Non à la performance ! Non au contrôle ! Continuons de dépenser de l'argent sans se demander comment améliorer le système.
Je n'ai pas dû aller à la même école que la majorité des commentateurs, mais dans les souvenirs qu'il me reste, j'arrive encore à bien faire la différence entre les bons profs que j'ai eu, et les tocards, ceux qui ne connaissaient pas leur sujet et en plus n'étaient pas capables de le faire vivre et de m'y intéresser. Il y avait à l'époque (maintenant, non, on vit une époque formidable ou tout le monde il est gentil) des gens qui n'auraient jamais dû être profs, qui lisaient leur papier comme des ânes. Je n'ai pas de souvenirs de mauvais instits à l'école primaire. Au collège, de mémoire ça allait encore. Au lycée, peut être devenant adulte, je me souviens à la fois de profs captivants mais aussi de gusses qu'il aurait été mieux de payer pour qu'ils restent à la maison. Ils étaient une honte à la nation.
Pour améliorer un système, la première étape est d'en mesurer les performances. L'article fait l'écho d'une expérience, elle est critiquable. Mais si on admet qu'il n'y a pas de méthode ou de paramètres à mesurer, ou même qu'il n'y a rien à améliorer, alors, là, oui, allons y, triplons le budget de l'éducation, ça finira bien par payer...
Je plains le pauv' prof qui se retrouverait TZR dans une ZEP, dont les élèves ne savent pas, pour la moitié, lire et écrire correctement, qui ne comprennent pas la moitié des mots qui sont écrits et qui n'ont de toute façon pas envie de bosser.
Ca s'finirait en grosses engueulades, bonjour l'ambiance.
"Ouais toi t'as les 6è / Les Terminales, moi on m'a refilé des 4èmes / des secondes, j'aurais jamais ma prime !!"
La Banque Mondiale, chef economiste de l'Education francais en tete, avait reussi a demontrer que plus on payait un enseignant, moins on etait sur des performances, et qu'il valait mieux recruter a Bac que bac + 4. Ca c'est la logique economique et statistique qui le demontrent et ce n'est pas forcement la realite ni le souhait de la communaute educative.
On nous avait egalement fait miroiter l'evaluation des performances des des ministres dans un logique meritocrate imparable, mais qui en a fait sourire beaucoup.
On a egalement servi le cas de l'acces aux heures supplementaires des enseignants comme complement de salaire et aux primes versees a certains corps, comme la panacée a tous les maux. On a aussi souleve l'idee assez saugrenue (quoi que il faudrait creuer un peu) de remunerer les enseignants qui conduisent a une meilleure employabilité des elèves, et c'est deja fortement discriminatoire ä l'encontre du prof de sport ou d'art.
Pour conclure un enseignant francais gagne bien moins que tous ses homologues europeens, dans des conditions de travail parfois tout aussi degradées, voire beaucoup plus. C'est innaceptable, delibéré et honteux.
C'est surtout l'innocuité des reformes technocratques et dogmatiques qui font pleurer de rage.
L'indigence
Pourquoi gaspiller de l'argent ainsi. La meilleure solution est celle maintenant imposée en France. On demande maintenant des bac+5 pour des postes de maitre ou maitresse, futur maitres à qui on ne donnera pas de cours théoriques parce qu'avec un bac+5 ils parviendront sans problème à faire rentrer toutes ces connaissances dans les petites têtes vides.