Sports

Le handisport, ce n'est pas que pour les handicapés (sauf aux Jeux)

Grégoire Fleurot, mis à jour le 18.09.2012 à 7 h 08

La participation d'athlètes valides est certes interdite aux paralympiques. Mais cette situation a priori logique cache une évolution méconnue du handisport dans les compétitions nationales.

Match de rugby en fauteuil aux Jeux paralympiques de Londres 2012. REUTERS/Stefan Wermuth

Match de rugby en fauteuil aux Jeux paralympiques de Londres 2012. REUTERS/Stefan Wermuth

Autant que l’indéniable succès des Jeux paralympiques de Londres, la participation de la star Oscar Pistorius, sprinteur sud-africain amputé des deux jambes, aux Jeux olympiques, a fait de cet été 2012 un moment important dans l’histoire du sport et du handisport.

Mais s’il arrive que des athlètes handicapés participent aux JO «classiques», l’inverse est impossible: il faut absolument avoir un handicap pour pouvoir participer aux paralympiques. A première vue, rien de plus logique que cette règle. Quel serait l’intérêt de faire s’affronter sur 100 mètres Usain Bolt et le Finlandais Leo Pekka Tahti, qui a remporté l’épreuve dans sa catégorie sur fauteuil roulant à Londres? Ce dernier met environ quatre secondes de plus à parcourir la distance que le champion jamaïcain.

Manque de licenciés

Pourtant, l’absence d’athlètes valides aux Jeux paralympiques, qui sont la vitrine du handisport dans le monde entier, cache une réalité différente. «La participation de personnes valides à des compétitions handisports est encouragée dans de nombreux pays», souligne David Howe, ancien athlète paralympique et aujourd’hui chercheur au Peter Harrison Centre for Disability Sport de l’université de Loughborough, au Royaume-Uni.

A l’origine de cette évolution, un constat récurrent, celui du manque de licenciés. Là où les sports «classiques» s’appuient sur une base très large de pratiquants dont le nombre diminue au fur et à mesure que le niveau augmente (il y a par exemple plus de 2 millions de licenciés de football en France, pour à peine plus de 1.000 joueurs professionnels), les sports pour handicapés ont du mal à attirer les licenciés.

En France comme dans beaucoup de pays, le manque d’accessibilité aux clubs de sport et aux installations est justement le premier frein à la pratique du handisport. «Beaucoup de personnes handicapées ne savent même pas qu’il y a des structures où elles peuvent faire du sport», déplore David Schoenacker, le directeur sportif du basket handisport français. Résultat, seuls 35% des Français handicapées font du sport, et 1% sont licenciées dans une des trois fédérations du pays (la Fédération française handisport, la Fédération française du sport adapté et la Fédération sportive des sourds de France), contre 17% chez les personnes valides.

Face à ce constat, certains sports ont donc décidé d’ouvrir la participation aux personnes valides. C’est le cas depuis une dizaine d’années du handibasket, une des disciplines-phares des Jeux paralympiques. David Schoenacker raconte:

«Dans ce domaine, l'Allemagne a été précurseur. Au départ, tout le monde n’était pas ouvert à ce sujet en France, mais les mentalités ont évolué quand on a vu que l’apport d’un ou deux joueurs valides permettait à quelques clubs de continuer à exister.»

Un valide par équipe

Aujourd’hui, chaque équipe de nationale A (la première division nationale) a le droit à un joueur valide dans sur sa feuille de match, une limite qui augmente à deux dans les divisions inférieures.

Le Torball, un sport pour déficients visuels qui consiste à envoyer un ballon sonore dans les filets adverses, s’est décidé à intégrer des joueurs voyants il y a quelques années pour les mêmes raisons. «Les jeunes sont difficiles à attirer, les équipes vieillissaient et les clubs n’avaient pas assez de joueurs pour faire une équipe, se souvient Vincent Rignault, joueur de première division et ancien directeur technique national de la discipline. On a alors commencé à expérimenter des matchs avec des joueurs valides.»

L’idée de faire jouer des personnes avec des capacités différentes existe depuis longtemps, avant même le développement des sports destinés aux handicapés. «Au golf, le système de handicap permet à un joueur médiocre de concourir avec quelqu’un qui est bien plus fort que lui sur un pied d’égalité», souligne David Howe. La volonté que les athlètes soient à égalité malgré des capacités physiques et mentales différentes est au centre du mouvement paralympique, et a donné naissance à un système de classification complexe pour s’assurer que tout le monde concoure à armes égales.

Maintenir l'égalité

Aux paralympiques, les basketteurs se voient attribuer des points, de 1 pour les personnes avec le moins de fonctions physiques à 4,5 pour celles qui ont le plus de capacités physiques. Pour minimiser l’impact du type de handicap sur l’issue de la compétition, chaque équipe ne peut avoir un total de plus de 14 points à tout moment sur le terrain.

La Fédération française handisport (FFH) a donc créé une classe à 5 points pour les joueurs valides en adaptant ces règles. Ils ont notamment l’avantage de «pouvoir prendre appui sur le repose-pied du fauteuil pour mettre plus de force dans leur shoot», détaille David Shoenacker, mais il leur faut en revanche un temps d’adaptation au fauteuil roulant, avec son lot de d’ampoules aux mains et autres crampes aux bras.

Au Torball comme dans d’autres sports pour déficients visuels, le problème est vite réglé: les joueurs ont les yeux bandés pour mettre tout le monde au même niveau, et se repèrent grâce au son émis par le ballon, qui contient des clochettes. Mais cela n’efface pas toutes les différences. Vincent Rignault explique:

«Un non-voyant complet de naissance a un repérage sonore bien meilleur que les autres, mais aussi beaucoup plus de difficultés à apprendre les techniques de tir ou de défense. Chez un voyant, l’apprentissage est beaucoup plus facile car il peut regarder des matchs et reproduire les gestes. Son repérage sonore sera en revanche plus compliqué.»

Haut niveau contre participation

Si beaucoup de compétitions locales autorisent la participation d’athlètes valides dans des disciplines handisport, ce mélange se raréfie au fur et à mesure que le niveau augmente, pour disparaître complètement au niveau international et donc aux Jeux paralympiques. Les performances de certains athlètes handisports comme Pistorius ou le sprinteur aveugle nord-irlandais Jason Smyth, double médaillé d’or sur 100 et 200 mètres aux paralympiques de Londres, ont beau se rapprocher de plus en plus de celles des athlètes valides, la différence de niveau entraînée par le handicap reste importante dans la plupart des disciplines.

 «La participation de personnes valides au handisport est une bonne chose car elle permet de dépasser la dichotomie actuelle et d’encourager la participation de tous à une activité physique à travers la survie de clubs locaux qui autrement disparaitraient, explique David Howe. Mais au niveau de la haute performance, il doit y avoir des frontières.»

Tout le monde s’accorde sur un point: il faut absolument éviter qu’un athlète handicapé perde sa place au profit d’un athlète valide. Le problème ne se pose pas au niveau amateur, où le manque de licenciés fait que toute personne qui veut participer trouve sa place. Mais aux paralympiques, autoriser un joueur valide (5 points) par équipe de handibasket pourrait par exemple priver des joueurs qui ont un handicap de 4,5 points du plus grand événement handisport du monde. «Il faut que les paralympiques restent réservés aux handicapés», dit sans hésiter David Schoenacker.

Un sport mixte hors du handisport?

Pour le moment, rien n’indique que le mouvement paralympique évoluera dans ce sens, au contraire. Mais l’histoire atypique du Torball et son développement pourraient bien ouvrir de nouveaux horizons. Ce sport vit depuis 1980 dans l’ombre de son cousin le Goalball, dont les règles sont similaires et qui est devenu sport paralympique à cette date.

Face à l’impossibilité de se développer internationalement à cause de son absence des Jeux paralympiques, les instances du Torball ont décidé d’arrêter les compétitions internationales. Les responsables envisagent désormais une initiative qui serait sans précédent dans le monde handisport. «On réfléchit actuellement à sortir du handisport pour se développer à l’extérieur de ce mouvement», confie Vincent Rignault.

Une évolution qui ouvrirait notamment la porte à des compétitions internationales mixtes handicapés/valides, même si ce n’est pas l’objectif principal. Celui qui a participé à la création du Torball en France pense que son sport a un avantage sur les autres en la matière. Il a été créé pour les non-voyant et malvoyants, et n’est pas l’adaptation d’un sport qui existait déjà comme le cécifoot (le foot pour les déficients visuels) ou le volleyball en fauteuil roulant:

 «L’intérêt potentiel pour notre sport de la part des voyants est beaucoup plus grand que pour les adaptations de sports déjà existants. Pourquoi un valide qui aime le foot irait jouer avec des déficients visuels?»

Faire participer les valides pour que plus de personnes handicapées puissent pratiquer un sport n’est pas la solution miracle pour développer l’activité physique chez ces dernières. De nouveaux Pistorius et une meilleure médiatisation des paralympiques seraient sans doute des outils plus efficaces. Mais c’est un bon moyen de casser la barrière qui sépare actuellement les deux mondes. «Les voyants qui essayent le Torball sont en général séduits, confie Vincent Rignault. Ils découvrent un sport totalement différent de ce qu’ils connaissent et en parlent autour d’eux avec enthousiasme.»

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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