France

Que penser des contrats d’avenir?

Monique Dagnaud, mis à jour le 13.09.2012 à 11 h 42

Le projet français s'inscrit dans un chômage des jeunes mondial que souligne l'OIT qui alerte sur la situation de jeunes «découragés». Le point fort du nouveau dispositif est précisément de s’adresser à la fraction des jeunes la plus en difficulté.

A Valence (Espagne), le 4 septembre 2012. REUTERS/Heino Kalis

A Valence (Espagne), le 4 septembre 2012. REUTERS/Heino Kalis

L'Assemblée nationale, sans surprise, a validé le projet de loi créant les contrats d'avenir, dans la nuit de mercredi à jeudi. Le texte doit à présent passer au Sénat avant la fin du mois de septembre.

Que penser des contrats d’avenir? Une analyse de l’Organisation internationale du travail apporte des éléments de réflexion à ce débat, en le situant dans un cadre plus large. Au niveau mondial, le chômage des jeunes (15-24 ans) ne devrait pas connaître une accalmie pendant les 5 ans qui viennent, tel est le verdict de cette institution.

On doit, certes, regarder d’un œil critique la publication de statistiques qui comparent des situations très disparates, puisque pour les pays avancés, dans cette tranche d’âge, plus de la moitié des jeunes occupent encore les bancs de l’école ou de l’université, ce qui est loin d’être le cas pour des pays en développement. Pourtant, au-delà de ce bémol, ces chiffres montrent que la question du chômage des jeunes, notamment de ceux qui ont quitté tôt l’école, est destinée à demeurer lancinante.

Des jeunes découragés

Dans les pays développés, le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) devrait reculer entre 2012 et 2017 passant de 17,5% à 15,6%. Ce chiffre demeure très élevé par rapport à la moyenne mondiale, elle-même en légère augmentation: 12,9% de chômeurs chez les jeunes en 2017 contre 12,7% aujourd’hui. Et il continuera d’être bien plus élevé par rapport à la moyenne des pays émergeants, pourtant, elle aussi en relative régression en raison de l’impact de la crise de l’euro au-delà de l’Europe. En Chine, par exemple, le taux de chômage des jeunes passera de 9,5% à 10,4%.

Une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, l’OIT assène un coup de massue:

«Une bonne partie des données sur le taux de chômage des jeunes ne saurait être imputée à un redressement du marché du travail mais plutôt au découragement d’un grand nombre de jeunes gens qui finissent par quitter la main d’œuvre. Ces jeunes découragés ne sont pas comptabilisés parmi les jeunes sans emploi.»

Autrement dit, ces statistiques qui déjà portent peu à l’optimisme, masquent une réalité encore plus sombre: une partie de la jeunesse s’abstrait d’elle-même du monde du travail, elle a renoncé à avoir une visibilité sociale, et, pour une période indéterminée, s’enfonce dans une zone grise, entre soutien familial, débrouille individuelle et vraie marginalité.

Point de départ de cette réalité pour les pays développés: ne travaille pas qui veut. Dans les économies d’aujourd’hui, sophistiquées et globalement peu créatrices d’emplois en raison de l’atonie de croissance, les critères de l’employabilité ne cessent de devenir plus exigeants.

Les diplômes et l’expérience sont souvent des réquisits, et, au-delà, bien d’autres paramètres viennent s’ajouter à mi-chemin des acquis éducatifs et des acquis sociaux: connaissance de l’anglais, dextérité informatique, aptitude communicationnelle, adaptabilité, détention d’un solide réseau social, etc., et ce, pour une grande partie des emplois.

Autrement dit, il ne suffit plus, comme autrefois, d’avoir sa bonne volonté et sa force de travail à offrir: l’accès au marché du travail dans les économies modernes est largement conditionné à des atouts cumulatifs et n’a rien d’automatique. Or, les instances d’éducation, toutes entières tournées à produire cet individu ultra-socialisé et détenteur de savoirs hétérogènes, laissent «sur le carreau», on le sait,  un nombre important de laissés-pour-compte à la faible employabilité.

Quelques chiffres sont éloquents: selon une étude effectuée en 2008 lors de la Journée d’appel et de préparation à la Défense, 11,8% des jeunes de 17 ans présentent des difficultés de compréhension face à l’écrit, auxquels il faut ajouter 9,8% de lecteurs médiocres.

Comme on pouvait s’y attendre, ces lecteurs médiocres sont plus nombreux chez les adolescents n’ayant pas atteint la fin du collège (26,3%), mais aussi chez les jeunes ayant suivi un enseignement professionnel court (21,8%); enfin, ils sont plus nombreux parmi les garçons (14,8%) que chez les filles (8,7%).   

Par ailleurs, en France, pays pourtant doté d’un système éducatif ambitieux,  35% des jeunes sortent de l’école sans le bac: 10% sans aucun diplôme (ni le brevet, ni le CAP ou le BEP, ni équivalent bac), 8% avec seulement le brevet, les autres ont bifurqué vers une formation professionnelle courte (données de l’Education nationale sur 2008-2009).

Après de multiples essais infructueux pour trouver du travail, ces jeunes peuvent se sentir «découragés» et, par accablement, manque de confiance en eux, et ressentiment envers la société en général, renoncer à s’acharner. On peut repérer aussi ce découragement chez des post-adolescents plus avancés dans leur formation, par exemple ceux qui arrêtent leurs études après le bac (15% d’une classe d’âge), ou ceux qui ayant engagé des études supérieures, en sortent sans diplôme (8% d’une classe d’âge).

Un problème majeur

Ces jeunes à faible capacité d’employabilité constituent un problème majeur des sociétés avancées.

«C’est maintenant un diplômes d’études supérieures qui est devenu la condition minimale d’espoirs pour ne serait-ce qu’un coup de chances permettant l’accès à une vie digne et en sécurité», énonce le sociologue Zygmunt Bauman [1]. Il reprend en cela la thématique avancée il y a près de vingt ans par Robert Castel [2] de la désaffiliation sociale et de l’émergence de l’individu «en négatif»:

«Un individualisme par défaut de cadres et non par excès d’investissements subjectifs.»

Il pointe ainsi comme une donnée structurelle des économies modernes cet ensemble de personnes exclues de l’emploi durable, les «exclus internes» comme il les appelle, qui vivent au long cours une sorte de marginalité mal acceptée par la société.

Pour la jeunesse européenne, la détention d’un diplôme supérieur, théoriquement, trace le partage entre les «in» et les «out». Mais ce critère, lui-même, marque ses limites, car dans certains pays existe aussi un chômage massif des diplômés du supérieur.

Ainsi, en Europe, la jeunesse est séparée en deux groupes. Là où avoir un diplôme d’étude supérieur ou une bonne qualification garantit un emploi, à condition d’y mettre le temps, d’accumuler stages et expériences diverses et de ne pas être trop exigeant (en gros les pays du nord). Là où la situation économique est tellement détériorée que le diplôme ne garantit pas grand-chose (Espagne, Grèce et Italie du sud); pour cette raison, il existe une véritable rupture du pacte générationnel dans les pays d’Europe du sud, qui peut se traduire par des mouvements radicaux comme on l’a vu en Espagne et en Grèce.  

La France oscille entre ces deux extrêmes, et, pour le moment, se situe encore dans le premier groupe, mais le basculement peut survenir brutalement. 

Ainsi la question de l’insertion des jeunes articule deux problèmes: l’un structurel (l’exigence d’employabilité), l’autre conjoncturel (le dynamisme de l’économie). S’y ajoute la petite note hexagonale: la valeur sacrée attribuée au diplôme dans un système scolaire lui-même fort hiérarchisé. Quoi qu’il en soit, ces diverses dimensions font de la question du chômage des jeunes un sujet explosif qui menace la cohésion sociale: le nombre de Français de 15-24 ans sans emploi est estimé à 615.000 par l’OIT.

Mettre le pied à l'étrier

Ainsi, sous l’appellation les emplois jeunes, se sont multipliés au cours des trente-cinq dernières années des dispositifs ad hoc pour contenir ce fléau, en espérant qu’une partie des bénéficiaires, une fois le pied à l’étrier, prendront leur place dans la société –ces contrats de travail aidés par de l’argent public représentent environ le quart des emplois occupés par les jeunes de moins de 26 ans [3].

C’est exactement l’objectif que poursuivent les 150.000 contrats d’avenir (100.000 contrats en 2013, puis 50.000 en 2014) du gouvernement Ayrault:  fournir «une première expérience professionnelle réussie, inscrite dans une durée suffisante (1 à 3 ans) pour les jeunes éloignés du marché du travail». Ces contrats devraient privilégier «les activités d’avenir ou l’utilité sociale est avérée», les «secteurs en croissance qui offrent des perspectives de recrutement dans les années à venir». Une partie de ces contrats seront affectées à l’Education nationale (18.000 emplois sur 3 ans) et une ouverture sera faite aux entreprises privées.

Le point fort du nouveau dispositif est précisément de s’adresser à la fraction des jeunes la plus en difficulté, celle qui risque de rejoindre «les découragés» dont parle l’étude de l’OIT. Il n’est pas bouleversant d’originalité, puisque d’autres politiques pour l’emploi des jeunes ciblaient déjà cette même population, mais l’opération, ici, est lancée en grande largeur (par exemple les contrats d’autonomie pour les jeunes de banlieue créés par François Fillon en 2008 ne concernait que quelques dizaines de milliers de jeunes).

De nombreuses objections entourent la création de ces emplois aidés:

  • 1) leur efficacité pour l’insertion à long terme n’est pas prouvée, et cette expérience peut ralentir le cursus en matière de salaire [4] 
  • 2) leur impact dépend de la formation qui les accompagne et donc de leur encadrement, les emplois d’avenir ne constitueront vraiment un tremplin pour les postulants que si ces années sont mises à profit pour doper l’employabilité et ne constituent pas un poumon artificiel [5]  
  • 3) leur coût: 2,3 milliards pour le budget 2013. Une question demeure en suspens: pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas choisi d’augmenter les contrats en alternance, à l’efficacité avérée pour l’emploi, et à les aménager en en réservant une partie aux non diplômés?

Pour contrecarrer la tendance désespérante qui se dégage de ses travaux, l’OIT incite à une mobilisation tous azimuts des gouvernements: parmi les mesures préconisées, dont l’essentiel consiste à créer un environnement favorable pour faire revenir la Fée croissance, l’organisme suggère des subventions «pour les salaires, la formation et d’autres emplois spécifiques pour les jeunes». Les emplois jeunes figurent donc dans cette panoplie.

Les conséquences en cascades et imprévisibles de la déprime d’une fraction la jeunesse valent bien, politiquement, une prise de risque économique. Ceux qui s’insurgent contre cette dépense publique et argumentent sur son efficacité ultime n’ont sans doute jamais eu à avoir, à la maison, un jeune en chômage prolongé. De surcroît, les emplois jeunes ne sont pas si différents, dans leur finalité, des stages multiples, plus ou moins rémunérés, et au contenu plus ou moins formateur, qu’effectuent les enfants des couches aisées pendant leurs études pour s’acculturer au monde du travail.

Monique Dagnaud


 

[1] Zygmunt Bauman, Vies perdues, La modernité et ses exclus, Ed. Rivages, 2009, page 33. Retourner à l'article

[2] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995. Retourner à l'article

[3] Entre 2000 et 2010, la part des emplois aidés pour les jeunes de moins de 26 ans par rapport au total des emplois qu’ils occupent est passée de 30% à 24%. Retourner à l'article

[4] cf étude du Céreq de Bernard Gomel. Retourner à l'article

[5] Voir la note de la Fonda, le laboratoire d’idées de l’économie sociale et solidaire. Retourner à l'article

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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