Monde

Liban: le pape au secours des chrétiens de Syrie

Henri Tincq, mis à jour le 14.09.2012 à 9 h 40

De Beyrouth, Benoît XVI s’adressera ce week-end aux deux millions de chrétiens syriens divisés entre partisans et opposants du régime el-Assad. Il plaidera pour un dialogue entre musulmans et chrétiens devenu utopique dans le contexte d’une montée des islamistes.

L'église Al-Zinar, à Homs, le 4 septembre 2012. REUTERS/Handout.

L'église Al-Zinar, à Homs, le 4 septembre 2012. REUTERS/Handout.

Le pape se rend au Liban du vendredi 14 au dimanche 16 septembre, dans ce pays multiconfessionnel voisin de la Syrie en plein conflit armé. C’est la première fois depuis le déclenchement du Printemps arabe que le chef de l’Eglise catholique, qui a appelé dès mercredi à «la paix tant désirée [...] dans le respect des légitimes différences» lors de son audience générale hebdomadaire au Vatican, se plonge dans la fournaise d’un Moyen-Orient affronté aux aspirations à la démocratie et à la liberté, à la montée des forces islamistes, aux périls qui pèsent sur les chrétiens minoritaires de la région.

Le poids historique et symbolique des chrétiens, qui excède leur nombre, est le signe encore vivant d’une pluralité possible dans le monde musulman. Nul doute que cette visite de Benoît XVI, les paroles qu’il va prononcer, les gestes qu’il va poser sont très attendus dans tout le Moyen-Orient.

La guerre en Syrie, dont les répercussions se font sentir jusqu’au Liban, sera dans tous les esprits. Le pape condamnera les exactions commises contre les civils, lancera un appel à un arrêt des combats et au dialogue national, encouragera l’aide humanitaire.

On n’imagine pas qu’il aille plus loin et prenne position pour ou contre l’une des parties prenantes au conflit ou pour une intervention étrangère armée. Il sait combien la communauté des chrétiens de Syrie —environ 2 millions, soit entre 8 et 10% de la population— est divisée par la tragédie, par les espoirs d’un changement de régime, par la peur d’une alternative islamiste.

Le soutien au régime de Bachar el-Assad qu’affichent les patriarches et les autorités des Eglises (grec-orthodoxe, grec-catholique, arménienne, maronite, syriaque, etc) est ancien. Il se fait plus discret à cause de la répression, mais aucun de ces hiérarques ne proteste contre les massacres de civils par l’armée syrienne.

Une rhétorique alarmiste montre les chrétiens traqués par des forces révolutionnaires qui voudraient leur éradication. Reprenant la propagande officielle, elle met en cause des groupes terroristes extérieurs au pays et un «complot» international. Le métropolite grec-catholique d’Alep, Mgr Jean-Clément Jeanbart, déplorait encore récemment de voir «l’Occident s’acharner contre notre président». Les milliers de civils morts sont, selon lui, «victimes de la haine de groupes terroristes armés». D’autres mettent en cause la «chasse aux chrétiens» qui serait menée par des groupes salafistes, en particulier à Homs.

Refus de l'alliance Eglises-Assad

Mais des voix contraires s’élèvent pour refuser l’alliance entre les Eglises et le régime Assad et nier le caractère confessionnel de la révolution que met en avant le gouvernement. Elles récusent le soutien de la hiérarchie religieuse aux thèses complotistes et négationnistes de Damas, soutenues par Téhéran et Moscou.

Des jésuites présents dans le pays et Mario Zenari, nonce apostolique représentant le pape, démentent toute traque antichrétienne et notent au contraire le maintien d’une large convivialité entre musulmans et chrétiens. Certains militants chrétiens manifestent avec la majorité sunnite ou sont actifs dans les initiatives civiles et humanitaires soutenant la révolution.

Pour eux, c’est la poursuite des combats qui entraîne le pays vers le chaos, et non les infiltrations de terroristes. «La révolution n’est ni islamiste, ni terroriste, déclarait début septembre à Rome le Père Paolo Dall’Oglio, jésuite italien expulsé en juin de Syrie pour ses critiques contre la répression. Ceux qui la font sont des gens très divers qui veulent simplement la liberté, un Etat de droit, la démocratie. Et ils sont prêts à mourir pour cela.»

Comment expliquer historiquement le soutien des hiérarques au régime? La famille Assad, au pouvoir à Damas depuis 1970 et elle-même issue de la minorité religieuse alaouite (dérivée de l’islam chiite), a toujours placé sous sa protection les minorités chrétienne et druze du pays. Le régime a cherché à entretenir une relation privilégiée avec les chrétiens de Syrie afin de conforter sa légitimité interne. En s’alliant avec les minorités, il a voulu créer une force d’équilibre face à la majorité sunnite et peaufiner  son image de rempart contre l’islamisme.

De leur côté, les chrétiens ont été rassurés au fil des ans par la nature laïque du régime et par la mise au pas de l’islamisme radical, dont ils redoutent la prise de pouvoir en cas de révolution. Les Assad ont toujours joué cette carte, prétendant qu'en cas de chute du pouvoir, le chaos règnerait et que les chrétiens seraient les premiers à en subir les conséquences.

Renonciation à un rôle politique

En échange de la sécurité et de la liberté de culte, les chrétiens de Syrie ont renoncé à jouer un rôle politique semblable à celui de leurs coreligionnaires libanais. Et ce, malgré la présence de quelques-uns de leurs représentants au sein du gouvernement ou du Parlement.

C’est au prix de ce marché —et non pas tant par adhésion politique au régime des Assad— que l’une des plus vieilles communautés chrétiennes du monde a pu prospérer économiquement dans un climat de tolérance religieuse. Mais une minorité d’opposants refuse aujourd’hui cette «vision grossièrement manipulatrice», comme dit le spécialiste du monde arabe François Burgat, vision qui présente la répression de la contestation en Syrie «comme une réaction légitime que lui aurait imposée le complot de groupes extrémistes, infiltrés de l'étranger pour attiser une guerre confessionnelle destinée à miner l'unité syrienne».

Depuis le début de l’actuel conflit, les quartiers chrétiens ont été victimes de bombardements à Homs, à Alep, à Damas (Bab Touma, Bab Charki). Leurs habitants ont été contraints à se déplacer à l’intérieur du pays ou à se réfugier au Liban et en Turquie. Ils se sentent d‘autant plus fragiles qu’ils sont démographiquement déclinants et politiquement sous la coupe d’un régime qui, depuis 1970, sous Hafez, puis Bassar el-Assad, ne leur laisse d’autre choix que de passer des compromis avec cette minorité alaouite. Compromis bancal dans lequel les chrétiens de Syrie tiennent un rôle subalterne et qui ne garantit aucunement leur avenir.

Peur d'un exode à l'irakienne

Les chrétiens sont trop peu nombreux et trop divisés pour préparer cet avenir. Leur faiblesse est aggravée par l'émiettement: une douzaine d'Eglises coexistent, les unes séparées de Rome, les autres liées à Rome. Ces communautés closes, clouées dans leur immobilité, sont-elles condamnées, comme celles d'Irak, à la mobilité forcée, au départ?

Car le souvenir pèse de l’exode des chrétiens d’Irak qui a suivi la guerre et la chute de Saddam Hussein (leur nombre est passé d’un million sous Saddam à 400.000 aujourd’hui), de la succession des attentats et des enlèvements qui ont endeuillé une communauté impuissante, otage du conflit entre sunnites et chiites. Chez les chrétiens syriens, l'inquiétude de voir se reproduire le scénario irakien est très forte. «La déstabilisation de la Syrie pourrait compromettre les rapports entre les communautés religieuses et, de la même manière que cela s’est produit en Irak après l’occupation des Américains, nuire aux deux millions de chrétiens qui vivent dans le pays», déclare le vicaire apostolique catholique latin d’Alep, Mgr Giuseppe Nazzaro.

Prise en étau entre les manifestations appelant à la chute du régime et l’attente d’une solution politique à la crise, la communauté chrétienne hésite donc à prendre position. Et le pape prend des risques en se rendant à Beyrouth, car les Libanais sont aussi divisés entre partisans et opposants du régime de Bachar el-Assad, provoquant de vives tensions politiques et parfois des affrontements confessionnels meurtriers dans le nord du pays.

Benoît XVI appelera les chrétiens des deux pays à l’unité, plaidera pour la liberté religieuse et une coexistence entre chrétiens et musulmans de plus en plus utopique dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. Le raz-de-marée islamiste dans les pays du Printemps arabe déstabilise un peu plus des minorités chrétiennes qui étaient déjà inquiètes pour leur survie et redoutent de voir le Moyen-Orient multiconfessionnel céder aux périls de l’intégrisme, de l’intolérance et des affrontements religieux.

Henri Tincq

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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