Life

Miroir, mon beau miroir, je te fuis

Katy Waldman, mis à jour le 08.10.2012 à 18 h 23

Essayer de ne pas regarder de surfaces réfléchissantes pendant trois jours, c'est extrêmement pénible.

Another day in Quicksand / Fedewild via Flickr CC License by

Another day in Quicksand / Fedewild via Flickr CC License by

A la mi-août aux Etats-Unis, on a commencé à entendre parler des «jeûnes du miroir», cette nouvelle tendance consistant, une fois de plus, à abandonner un objet d'addiction. Ses premières manifestations, teintées d'un peu de scepticisme, sont apparues dans un article du New York Times. Le rite a ensuite refait surface dans le Guardian, où deux blogueuses qui avaient cessé de regarder leur reflet pendant une longue période (un mois et un an) étaient interrogées. Elles parlaient de «sérénité», leurs témoignages faisaient la part belle à un vocabulaire éthéré, New Age.

Et dès le départ, le fait qu'elles aient utilisé leur blog personnel pour remettre en question le narcissisme de leurs contemporains avait éveillé en moi pas mal de cynisme. Pour autant, l'idée de se priver de miroirs pendant un certain temps me semblait bonne. Quels pouvaient bien être les inconvénients de cette trêve de glace?

Pour quelques personnalités télévisuelles, des amis et des collègues de Slate, la liste était longue. Certains considéraient ces jeûnes comme extrêmes et peu pratiques. D'autres contestaient la soi-disant droiture morale des jeûneurs, pour qui le miroir est catégoriquement mauvais. (Pour la plupart des femmes, le miroir n'est pas un objet de communion béate avec leur reflet, c'est juste un artefact ordinaire et quotidien; pourtant la connotation très religieuse du terme de «jeûne» implique que toute personne qui remet négligemment ses cheveux en place devant un lavabo est frivole ou vaniteuse).

J'ai aussi entendu des arguments portant sur les normes culturelles, comme quoi, bizarrement, les jeûneurs du miroir violeraient une sorte de contrat social. Ici, l'idée veut qu'être présentable soit un signe de respect pour les personnes qui vous entourent. Dès lors, ne pas être assez soucieux de soi pour jeter de temps en temps un œil à son reflet dans la vitre du bus laisserait entendre qu'insulter autrui, vous vous en foutez bien mal. Enfin, il y a ceux qui critiquent le jeûne du miroir au motif que cela ne marchera jamais et qu'il ne suffit pas d'assécher la source pour soigner Narcisse.

Mais toute cette affaire a beau sentir furieusement le nombrilisme, elle soulève tout de même quelques questions intéressantes. Du genre: la fonction du miroir est-elle simplement utilitaire ou permet-elle de booster sa confiance en soi, de flatter son égo ou de chasser un moment le désarroi? Les affamés de miroir sont-ils plongés dans une angoisse existentielle dès qu'ils oublient à quoi ils ressemblent? Ou ont-ils au contraire un sentiment de libération? Et comment se maquiller? Peut-on gagner beaucoup de temps en supprimant toutes ces millisecondes passées à se jeter des coups d’œil furtifs et à poser secrètement devant la glace?

Pour la faire courte, j'ai décidé de jeûner du miroir pendant trois jours (et d'écrire un article sur le sujet – allez, faites-vous plaisir, traitez-moi de tous les noms!). La première chose, c'est qu'en passant de l'autre côté, on remarque combien Washington D.C. est bourrée de surfaces réfléchissantes. C'est une étincelante métropole toute de verre et d'acier qui vous renvoie votre image d'un millier de façons. Autant dire qu'ignorer tous ces miroirs de fortune est une tâche délicate.

Devant les portes des ascenseurs, j'ai passé des heures à regarder mes pieds et dans la voiture, j'ai dû me contorsionner dans tous les sens pour éviter de me voir dans les rétroviseurs. Si, sur votre lieu de travail, les toilettes sont elles aussi flanquées d'un énorme miroir juste au dessus des lavabos, votre défi consistera à speeder jusqu'aux cabines, puis à vous laver les mains les yeux fermés – ce qui n'aide pas vraiment à améliorer votre image auprès de vos collègues féminines.

Par contre, bonne nouvelle! Il est en fait étonnamment facile de se maquiller sans miroir. Évidemment, vous ne voyez pas le résultat (sauf si vous trichez, je vous en parle dans un instant), mais si j'en crois mes sources, j'ai réussi à éviter la catastrophe cosmétique. Ce qui n'était pas gagné d'avance, vu que je me débrouille comme une quiche avec un eye-liner.

Fondamentalement, je n'ai pas oublié à quoi je ressemblais, comme dans Eternal Sunshine Of The Spotless Mind – mais certains détails ont commencé à m'échapper. J'ai réalisé que mes cheveux passaient par diverses phases (comme la lune) et que mon visage se composait d'une douzaine d'expressions familières. Je n'ai pas de reflet unique, qui m’accompagnerait comme mon ombre, mais de multiples aspects qui vont et viennent. L'une des angoisses du jeûne du miroir, c'est que vous ne savez pas quel  aspect de vous-même vous présentez à un moment donné.

Une conséquence inattendue: avais-je le droit ou non de regarder le reste de mon corps? Cette incertitude m'a un peu perturbée. (C'est néanmoins impossible de ne pas avoir vos avant-bras dans votre champ de vision quand vous êtes à l'ordinateur).

Et question tricherie, j'ai triché une fois sans faire exprès – mon reflet m'est apparu sur l'écran d'un ordinateur portable qui s'est éteint sans prévenir – et une autre à dessein. La tricherie consciente est arrivée au terme d'une journée particulièrement dure et harassante, qui avait littéralement séché toute ma volonté. Vous avez déjà entendu parler du phénomène, il s'agit de l'aboulie. J'ai fini par coller mon nez sur un poudrier pour inspecter mes dents, sans pouvoir m'arrêter, dans une véritable boulimie de miroir.

Mais le lendemain, j'étais à nouveau d'attaque, m'engageant à jeûner du miroir comme jamais! Ce fut le cas, mais, de manière inquiétante, j'ai eu beaucoup de mal à me sortir d'une habitude (dont je n'avais pas conscience avant ce jeûne) consistant à zieuter mon reflet à certains endroits stratégiques de mon trajet jusqu'au travail. J'ai vu un jeune homme athlétique contracter légèrement ses muscles devant la vitrine d'une pharmacie, et je l'ai jugé. Plus tard dans la journée, en prenant un verre avec un ami, je n'étais pas à l'aise.  

Quand le jeûne du miroir s'est finalement terminé, je me suis postée devant une grande psyché et j'ai ouvert les yeux, m'attendant à une révélation. Mais je crois que le monde n'a pas connu de plus grand non-événement.

Katy Waldman

Traduit par Peggy Sastre

Katy Waldman
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Journaliste
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