Culture

Philip Roth vs Wikipédia: mais de qui s'est-il inspiré pour «La Tache»?

Temps de lecture : 5 min

Et si le romancier s’était également inspiré du Bard College?

Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye -
Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye -

Philip Roth a posté le 7 septembre sur le blog littéraire du New Yorker une lettre ouverte à Wikipedia faisant état d’une suite d’évènements pour le moins cocasse. Il avait en effet récemment découvert que, d’après l’article Wikipédia consacré à son roman La Tache, ce dernier avait «sans doute été inspiré par la vie du romancier Anatole Broyard».

Roth affirme qu’il s’agit là d’une «assertion totalement inexacte». Il a contacté Wikipédia pour faire retirer l’erreur, ce qui lui a valu une réponse d’un administrateur du site, elle-même peut-être inspirée par Roland Barthes:

«Je comprends votre point de vue, selon lequel l’auteur fait forcément autorité sur son propre travail, mais nous exigeons des sources secondaires.»

«Auteur américain vivant le plus récompensé au monde», Roth donne ensuite dans sa lettre une explication pleine de détails sur qui a vraiment inspiré le livre (le professeur en sociologie Melvin Tumin, vieil ami de Roth) et sur celui dont ce n’est pas le cas (Broyard). L’élément qui déclenche l’intrigue de La Tache a été inspiré, nous apprend Roth, par un évènement qui est arrivé à Tumin: alors qu’il faisait l’appel dans sa classe, il avait prononcé le mot «spooks»* pour désigner deux étudiants régulièrement absents, qui étaient, ce qu’il ignorait, noirs.

Dans le roman, ce quiproquo entraîne la persécution du professeur Coleman Silk, personnage fictif victime du politiquement correct. Histoire de bien mettre les choses au clair, Roth dévoile aussi, dans sa lettre à Wikipédia, l’étendue plutôt mince de ses relations avec Broyard (ils avaient joué ensemble au football sur une plage et Roth avait proposé à Broyard de lui acheter des chaussures Paul Stuart) et donne une liste précise de plusieurs détails de l’intrigue sortis directement de son cerveau.

J’ai lu ce post avec beaucoup de plaisir car, concernant les sources d’inspiration de La Tache, je m’étais longtemps demandé si Roth ne s’était pas inspiré, à un certain niveau, d’un cours qu’il avait donné lorsque j’étais en deuxième année à l’université et qui s’était achevé de manière catastrophique.

Souvenirs estudiantins

A l’automne 1999, Roth était venu à Bard, petite université de sciences humaines du nord de l’Etat de New York, pour participer à un cours d’initiation traitant de son œuvre. Le cours en question était tenu par Norman Manea, un ami de Roth. Il était prévu d’aborder six des romans de Roth (L’Écrivain des ombres, Portnoy et son complexe, La Contrevie, Le Théâtre de Sabbath, Pastorale américaine et J’ai épousé un communiste) en douze séances. Deux séances étaient consacrées à chaque livre: la première avec Manea et la deuxième, le lendemain, avec à la fois Manea et Roth. L’auteur partagerait ses souvenirs et ses idées relatives au livre de la semaine en répondant aux questions des étudiants.

Nous étions une quinzaine à suivre le cours et, si mes souvenirs sont bons (c’est un peu flou aujourd’hui), il y avait autant de filles que de garçons. Manea avait un style pédagogique coulant. Il lançait un sujet ouvert («J’ai pensé, que cette semaine, nous pourrions parler de l’amour…») puis laissait les jeunes s’exprimer.

Seul deuxième-année dans une salle pleine d’étudiants en troisième et quatrième années, doutant de mes analyses et plus qu’intimidé par la célébrité de Roth, je me contentais généralement d’écouter. Je fis bien quelques interventions ici ou là pour dire des choses inutiles, mais le seul échange que je me souviens avoir eu avec Roth eut lieu à la fin d’un cours, alors que je lui tendais l’édition originale de Portnoy de mon père, et ce fut uniquement pour lui dire des banalités, sans doute inventées, à propos de nos familles respectives, qui comptaient toutes deux dans leurs rang un podologue au New Jersey. Roth eut peut-être l’impression d’être à une séance de dédicaces plutôt que dans une université, mais il accepta gentiment de signer mon livre.

Lire et relire les romans de Roth pour le cours constituait une expérience formidable. Comme c’était souvent le cas lors de ce type de cours à Bard, la qualité des débats que nous pouvions avoir était assez aléatoire, puisque dépendante des analyses d’un groupe de jeunes de 19 et 20 ans, poussés par la culture permissive de l’établissement à exprimer leurs opinions, aussi mal construites et prétentieuses fussent-elles.

Lors de l’un des derniers cours où Manea était seul, vers la fin du semestre, les remarques discrètes, mais persistantes, de plusieurs étudiants sur la manière dont ils percevaient les personnages féminins de Roth explosèrent soudain en attaques fleuries et passionnées contre Roth, qui se retrouva carrément accusé d’être misogyne. Je pense que c’était à cause du Théâtre de Sabbath, ou peut-être du divorce dans J’ai épousé un communiste.

Quoi qu’il en soit, lorsque Roth se présenta en classe le lendemain pour parler du livre, Manea l’avait déjà informé des critiques et Roth demanda donc aux étudiants de lui en faire part (moi, j’étais sur la touche lors des débats). Face à Roth, les étudiants en question se montrèrent polis et même un peu timides au début, mais ils avaient le courage d’assumer leurs convictions, lançant des phrases du type «Les femmes dans vos livres semblent parfois réduites à l’état de faire-valoir pour des personnages masculins plus aboutis», etc. Roth nous expliqua pourquoi il pensait que cela n’était pas vrai. Peu convaincus, les étudiants contestèrent en avançant plusieurs exemples. Ce ping-pong verbal un peu embarrassant se poursuivit jusqu’à ce que les deux heures trente du cours furent finies. Je crois que personne n’en sortit satisfait.

Pour la liberté de l'artiste

Pour le dernier cours du semestre, nous nous rendîmes dans une très grande salle, ouverte à tous les étudiants de l’université et à quiconque souhaitant y assister. Une centaine de personnes se présentèrent. Le cours de la journée devait, il me semble, être consacré à Pastorale américaine.

Mais Roth, de toute évidence encore sous le coup de l’insurrection des étudiants, arriva en cours avec une épaisse liasse de documents. C’étaient les transcriptions des procès des artistes poursuivis par le régime stalinien lors des Grandes Purges. Roth en fit la lecture à voix haute, de façon très claire, en mettant en avant les passages durant lesquels les artistes défendaient leurs droits avec éloquence.

Par quelques remarques préliminaires, il avait clairement fait comprendre aux étudiants qu’il entendait faire un parallèle entre les procureurs staliniens et les lecteurs à tendance féministe qui s’étaient opposés à lui. À la fin, le cours s’était transformé en un one-man show de Phillip Roth sur la liberté de l’artiste et la censure institutionnelle. J’imagine à quel point ont dû être étonnés les visiteurs à l’arrière de la salle, qui s’attendaient sans doute à entendre plutôt parler d’émeutes à Newark et d’industrie gantière.

Au mois de mai de l’année suivante, La tache est sorti et je fus convaincu que Bard avait servi d’inspiration à Roth –non seulement pour le cadre idyllique de l’Athena College du roman, mais aussi pour la chasse aux sorcières bien-pensante menée contre le pauvre professeur Silk.

Je fais peut-être fausse route cependant et, comme pour Broyard, on ne retrouve peut-être aucune trace de Bard dans La Tache. L’arrivée du livre après l’épisode de Bard n’était peut-être qu’une simple coïncidence et, lorsqu’il était venu sur le campus, Roth était peut-être déjà très sensible au politiquement correct parce qu’il avait déjà imaginé l’Athena College des années auparavant. Je n’ai aucun moyen de savoir ce qu’il en est. Surtout que Wikipédia ne dit rien à ce sujet.

Jonah Weiner

Traduit par Yann Champion

*Note du traducteur: Comme l’explique lui-même Philip Roth dans sa lettre, le terme spooks (fantôme, spectre) avait une connotation raciste en argot des années 1950. Retour à l'article.

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