Le sperme, remède contre les nausées et vomissements des femmes enceintes?

 The Suga' Booger / lizdavenportcreative via Flickr CC License By

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Petits conseils pratiques issus d'hypothèses évolutionnaires scientifiques sur la grossesse.

Ce qu'il y a de bien avec l'homosexualité masculine, c'est qu'on ne risque pas de mettre son partenaire enceint ni, du reste, de se faire engrosser. Dans mon cas, c'est probablement une bonne chose, vu ma très faible résistance à n'importe quel type de douleur ou d'inconfort (dans leurs formes négatives, j'entends), et vu comment ce genre de désagréments a tendance à aller de pair avec la longue et tumultueuse gestation d'un embryon humain grossissant implacablement à l'intérieur d'une cavité abdominale féminine.

Porter un enfant, c'est tout à fait merveilleux, j'en suis certain, c'est même une extraordinaire expérience de vie, mais d'un autre côté –et après avoir reçu du vomi sur mes chaussures, en l’occurrence des nu-pieds, je peux concrètement en témoigner–, les fameuses nausées matinales sont peut-être l'un des pires aspects de la grossesse. 

D'ailleurs, en désignant les nausées et les vomissements accompagnant la grossesse, cette formule  est un tantinet impropre, car de tels soucis gastro-intestinaux sont loin de se limiter aux premières heures de la journée. Au contraire, pour les gravides tournant de l’œil (et elles ne sont pas toutes dans ce cas, j'y reviens dans un instant) ces envies subites de câlin avec la cuvette des toilettes peuvent survenir matin, midi et soir.

Mais à l'instar des légères poussées de fièvre capables d'échauder des infections bactériennes, les nausées et les vomissements, à un certain degré et du moins pendant les premiers temps de la grossesse, peuvent se révéler utiles et adaptatifs –c'est-à-dire relever d'un mécanisme évolutif protecteur à la fois pour le fœtus et la mère.

De la nausée salutaire

L'un des premiers à avoir remarqué les effets salutaires de ces «pernicieux vomissements de grossesse» était un médecin de Boston nommé Frederick Irving. En 1940, Irving constata que des femmes hospitalisées dans sa clinique et qui souffraient de très fortes répulsions alimentaires au début de leur grossesse avaient moins de risques de faire des fausses-couches que celles chez qui les premiers trimestres étaient moins difficiles, gastriquement parlant.

En 1976, Ernest Hook, un endocrinologue de la Faculté de médecine d'Albany, envisagea une théorie fonctionnelle de ce trouble, laissant entendre que nausées et vomissements protégeaient le fœtus d'aliments pouvant compromettre son développement anatomique. Dans le jargon embryologique, on appelle tératogènes des éléments susceptibles d'occasionner des mutations au début de la gestation; il peut s'agir de tout d'un tas de trucs –les radiations à la Tchernobyl en sont un exemple extrême–, comme le tabac, l'alcool et les boissons contenant de la caféine, substances sur lesquelles Hook s'est tout particulièrement focalisé.

De nombreuses femmes enceintes, selon ses observations, manifestent un dégoût pour ces produits, surtout pendant le premier trimestre de grossesse quand l'architecture corporelle basique du fœtus (ses membres, ses appendices, ses doigts et autres paramètres qui nous font ressembler à des êtres humains standards) est particulièrement vulnérable aux substances étrangères et délétères envahissant l'utérus. Les nausées permettent d'éviter ces tératogènes, et les vomissements de les évacuer.

Les nausées comme mécanisme adaptatif

En 1992, Margie Profet a été la première à détailler systématiquement les dimensions évolutionnaires de ces maux gestationnels. Dans une convaincante démonstration, cette biologiste les décrit comme un mécanisme adaptatif complexe. (Profet, qui se vit dotée en 1993 de la «bourse du génie» du prix MacArthur, a récemment fait les gros titres pour avoir réapparu après une longue et mystérieuse absence).

Elle souligne que, si des denrées tératogéniques comme l'absinthe et le café au lait n'étaient pas vraiment des menaces pour nos enceintes ancêtres des savanes africaines, il y a des centaines de milliers d'années, ces substances contiennent néanmoins de fortes concentrations de «composés végétaux secondaires».

Ces produits phytochimiques repoussent ou tuent les ennemis des végétaux, à commencer par les insectes, les  champignons ou les bactéries. En général, ils sont inoffensifs pour les humains, mais consommés en grandes quantités, ils peuvent devenir allergènes, carcinogènes, mutagènes, tératogènes chez les femmes enceintes et même provoquer des fausses-couches.

Les produits animaux ont aussi probablement posé quelques problèmes diététiques à nos mères ancestrales. La viande est une cachette parfaite pour de dangereux micro-organismes. Les salmonelles, par exemple, adorent les œufs et les vers ascaris se camouflent souvent dans les fruits de mer.

On a aussi démontré que des infections au Toxoplasma gondii, un parasite qui se retrouve dans la viande crue ou mal cuite et dans les crottes de chats (qui, espérons-le, ne composent pas votre goûter même quand vous n'êtes pas enceinte) étaient liées à des avortements spontanés, des anomalies cérébrales congénitales et même des troubles mentaux comme la schizophrénie.

Une protection de l'embryon et de la mère

Non seulement, estime Profet, les nausées et les vomissements défendent l'embryon en développement des toxines, mais ces réactions pourraient aussi protéger la mère. Ses défenses immunologiques sont diminuées pendant la grossesse, en particulier durant le premier trimestre, car cela lui permet de se familiariser avec le génome à demi-étranger de l'adorable petite bête qu'elle incube dans son utérus. 

Si son système immunitaire tournait à plein régime, il pourrait rejeter le fœtus. En évitant certains aliments, elle diminue simultanément les risques que sa progéniture soit exposée à des tératogènes, tout en se protégeant contre les toxines et les parasites qu'elle n'a pas la force de combattre.

Cette hypothèse de «protection embryonnaire» dite de «Hook-Profet» a constitué la charpente théorique de tout un tas de chercheurs. Elle a été attestée par plusieurs articles de synthèse rédigés par les biologistes Paul Sherman et Samuel Flaxman, de Cornell. Par exemple, des études déclaratives montrent que les femmes souffrant de nausées et de vomissements signalent une première occurrence de ces troubles vers la cinquième semaine.

Les malaises connaissent ensuite un pic entre la sixième et la douzième semaine, pour quasiment disparaître après la dix-huitième semaine. Ce qui coïncide avec des périodes critiques de multiplication et de division très rapide des cellules embryonnaires.

Quand des chercheurs leur demandent quels sont les aliments les plus écœurants, les femmes listent la viande (un repaire de micro-organismes) suivie par certains légumes, le café, le thé (tous en général bourrés de composés végétaux secondaires), pour finir par l'alcool (un tératogène).

Plus de vomi = moins de fausses-couches?

Au sein des éléments passés en revue par Sherman et Flaxman, la question théorique la plus importante concerne la corrélation entre les malaises et l'issue de la grossesse: est-ce que davantage de nausées et de vomissements équivaut à une meilleure gestation? Les résultats sont mitigés, ce qui a d'ailleurs poussé certains universitaires à contester la véracité de l'hypothèse de Hook-Profet.

Au terme d'une impressionnante méta-analyse de plusieurs dizaines de milliers de grossesses, Sherman et Flaxman montrent que les femmes souffrant de haut-le-cœur ont, comme l'avait remarqué Irving en 1940, significativement moins de risques de faire des fausses-couches, comparées aux femmes dont les grossesses sont plus confortables. D'un autre côté, ils ne trouvent aucun lien pertinent entre les nausées matinales et les malformations congénitales ce qui, du moins superficiellement, pose problème pour le modèle protecteur.

De plus, et ce même si la causalité n'est pas clairement établie, des femmes qui se sont vues prescrire pour diverses raisons des antihistaminiques (aux effets antiémétiques) pendant le premier trimestre de leur grossesse avaient statistiquement moins de risques d'avoir des enfants malformés. (Mais il ne faut pas oublier comment les ordonnances de thalidomide prescrites durant les années 1950 pour atténuer les nausées matinales ont débouché sur une effroyable catastrophe tératogénique).

Vu que ces femmes médicamentées n'ont pas pu profiter des effets théoriquement bénéfiques des nausées matinales, tout en ayant des bébés en bonne santé –et même parfois en meilleure santé que ceux de leurs congénères nauséeuses– ces données contredisent le modèle de Hook-Profet.

Ici, difficile pourtant d'exclure d'autres facteurs qui vont souvent de pair avec les prescriptions médicales, comme par exemple le statut socio-économique maternel et l'accès aux soins prénatals qui en découle –des paramètres qui peuvent aussi jouer sur ces variations de santé infantile. 

Pourquoi toutes les femmes n'ont pas de nausées?

Mais une autre question reste en suspens avec le modèle protecteur: pourquoi, si les nausées matinales sont en effet une adaptation évolutive, ne touchent-elles pas toutes (ou du moins, pratiquement toutes) les femmes enceintes? Les femmes qui ne connaissent ni répulsions ni régurgitations substantielles pendant leur premier trimestre de grossesse sont peut-être minoritaires, mais il ne s'agit pas d'une petite minorité.

Profet et ses camarades n'ignorent pas ce défaut d'universalité, mais estiment que certains facteurs pourraient expliquer ces différences individuelles. Pour autant, l'absence de nausées matinales chez de si nombreuses femmes (même suivant des régimes alimentaires très semblables et au sein de sociétés identiques) est difficile à concilier avec le caractère fortement adaptatif du modèle protecteur.

L'un des scientifiques qui a trouvé des choses à redire sur l'hypothèse de Hook-Profet et a commencé à tisser une théorie alternative est le psychologue Gordon Gallup, de SUNY-Albany (Avertissement: Gallup et moi partageons un même état d'esprit, et il arrive que je ne sois pas très objectif avec ses idées. J'ai même intitulé mon nouveau livre en hommage à ses recherches sur les adaptations du pénis humain). Pour Gallup, même les meilleurs arguments en faveur d'une répulsion catégorique de certains aliments au début de la grossesse ne sont pas aussi convaincants qu'ils en ont l'air.

La théorie Hook-Profet ne tient pas la route

Tout d'abord, les femmes enceintes ne sont pas les seules à dire que les produits animaux comme la viande, le poisson, la volaille ou les œufs, sont les aliments les plus dégoûtants –des femmes non-enceintes ont souvent le même genre de réaction. De plus, l'hypothèse de la protection embryonnaire ne fait pas trop de distinction entre les dangers relatifs des deux principales catégories d'aliments –après tout, les toxines végétales, comme les pathogènes contenus dans viande, peuvent nuire à l'embryogenèse et rendre malade une mère immunodéprimée.

Mais il est aussi courant que les femmes enceintes ressentent de très fortes envies de viande, bien plus rarement que de légumes. De plus, les données concernant l'universalité de ces schémas de répulsion sont contradictoires: dans certaines cultures, les nausées matinales des femmes enceintes sont plutôt déclenchées par des glucides et des aliments à base d'amidon qui sont potentiellement très peu toxiques.

Et les autres espèces?

Un autre problème avec le modèle de Hook-Profet, affirme Gallup, vient des données extrêmement lacunaires –au mieux– attestant, chez d'autres espèces, de l'existence de nausées et de vomissements pendant la grossesse. Non seulement des pressions sélectives similaires auraient dû jouer sur l'évolution d'autres animaux exactement pour les mêmes raisons, mais – et c'est là le plus important – il est peu probable que ces troubles soient apparus, pour la première fois, chez les hominidés sans un quelconque précédent phylogénique susceptible d'être facilement observé chez des animaux non-humains.

Et pourtant, des nausées et des vomissements pendant la grossesse n'ont été rapportés –et encore, de manière anecdotique– dans seulement deux autres espèces: les chiens domestiques et les macaques rhésus.   

On peut cependant parfaitement imaginer des explications logiques à ces lacunes empiriques apparentes. Par exemple, les législations sanitaires et les soins médicaux pendant la grossesse pourraient aujourd'hui contrebalancer les effets d'un régime alimentaire délétère, mais il se peut très bien que les anomalies congénitales aient été plus fréquentes chez des enfants ancestraux portés par des mères qui n'étaient pas sensibles aux nausées matinales.

Et d'autres espèces manifestent peut-être ces symptômes, mais ils sont plus difficiles à détecter dans la nature que chez les chiens et les singes de laboratoire que nous connaissons bien. Pour autant, Gallup estime qu'avec l'hypothèse de Hook-Profet, nous avons fait fausse route. «Le régime alimentaire n'est peut-être qu'une toute petite partie du problème», m'a-t-il écrit dans un email.

Le sperme, à la fois coupable des nausées...

Et quel est, pour Gallup, le véritable coupable à l'origine des nausées et des vomissements au début de la grossesse? Le sperme. Et, plus précisément, le sperme inhabituel. Pour comprendre son raisonnement, nous devons revenir à la réaction du système immunitaire maternel face à un fœtus.

Comme la moitié de l'ADN du fœtus est apporté par le père, le corps de la mère peut, dans un premier temps, considérer cet organisme comme un corps étranger ou une infection. Cette réaction, selon Gallup, déclenche une réponse immunitaire qui se manifeste en général par des nausées, des vomissements et des malaises (les fameuses nausées matinales).

... et meilleur remède

Selon lui, le meilleur remède contre ce genre de troubles serait, et c'est assez étrange, identique à leurs causes. Plus la femme sera exposée au sperme de son partenaire –c'est-à-dire, plus elle sera inséminée avant la conception et pendant les premiers stades de la grossesse– plus son corps développera une tolérance à l'égard de son matériel génétique.

Cette tolérance se généralise en tolérance à l'égard du fœtus et déclenche une immunosuppression maternelle heureuse –et, par conséquent, cela lui permet d'avoir moins l'impression d'être un zombie souffrant de graves troubles gastriques.

C'est ici que la réputation de Gallup en tant que théoricien évolutionnaire innovant –si ce n'est souvent extrêmement spéculatif– entre en jeu. Gallup émet l'hypothèse que les nausées matinales ne sont pas en elles-mêmes une adaptation, mais plutôt un effet secondaire d'une adaptation maternelle plus générale et favorisant l'accouplement avec les meilleurs partenaires possibles.

Il laisse entendre qu'une telle adaptation sert principalement à faciliter la reproduction avec des mâles qui ont le plus de chances de soutenir la mère et l'enfant (ou, en termes évolutionnaires, d’investir dans la progéniture) tout en éliminant les Casanova et les beaux parleurs.

Au départ, une mortalité infantile plus élevée avec un sperme inhabituel?

Dans une ancienne étude, Gallup avait montré que les femmes avaient davantage de risques de pré-éclampsie –et donc un risque de mortalité infantile plus élevé– lors de grossesses résultant d'un sperme qui ne leur était pas familier. Historiquement, cela aurait inclus des viols et des «stratégies d'accouplement malhonnêtes» (des tactiques où l'homme ment à la femme sur ses intentions à long-terme tout simplement pour pouvoir coucher avec elle), mais aussi des grossesses périlleuses survenant dans des relations encore jeunes et fragiles.

Du point de vue de Mère Nature et de sa très, très, grande insensibilité, des avortements spontanés causés par une réaction à du sperme inhabituel pourraient avoir été biologiquement adaptatifs. C'est parce qu'historiquement, la conception et l'enfantement signifient que la femme se ferme ensuite à toute autre opportunité reproductive pendant 2 à 4 ans, mais aussi parce que des grossesses dans lesquelles l'investissement paternel est improbable représente un pari extrêmement risqué.

Aujourd'hui, par contre, les innovations technologiques comme les contraceptifs mécaniques (les préservatifs réduisent l'exposition d'une femme à un sperme qui sans cela serait devenu familier) et l'insémination artificielle imitent certaines conditions ancestrales. Le système immunitaire maternel n'a aucun moyen de faire la différence entre une fécondation issue d'un viol et une FIV, par exemple.

Une interprétation jamais testée

La réinterprétation évolutionnaire que donne Gallup des nausées matinales est assez neuve –si neuve, en réalité, qu'elle n'a encore jamais été testée. Mais lors du congrès 2012 de la Northeastern Evolutionary Psychology Society, à Plymouth dans le New Hampshire, avec l'aide d'un de ses étudiants, Jeremy Atkinson, Gallup a formulé une série de prédictions très précises qui, si elles sont vérifiées par les faits, pourraient appuyer leur modèle et même éloigner la communauté scientifique de l'interprétation classique de la protection embryonnaire.

Tout d'abord, les auteurs prédisent que l'intensité des nausées matinales devrait être directement proportionnelle avec la fréquence des inséminations par le sperme du père de l'enfant. «Les facteurs de risque des nausées matinales», pensent-ils «pourraient inclure l'utilisation de préservatifs, des inséminations peu fréquentes et des relations récentes».

De plus, Gallup et Atkinson estiment que les lesbiennes rarement exposées (si ce n'est jamais) au sperme et qui se font inséminer artificiellement devraient ressentir des nausées et des vomissements dans leurs formes les plus sévères. En outre, les nausées matinales devraient décroître en intensité à mesure que les grossesses successives se multiplient, mais seulement si le géniteur reste le même. Par contre, un changement de paternité entre les enfants devrait réitérer les malaises.

Bien que l’hypothèse de Hook-Profet soit depuis longtemps considérée comme la solution au mystère des nausea gravidarum, on ne connaît peut-être pas encore la totalité de leur histoire évolutionnaire.

Pour autant, et même s'il est possible que cela fasse des merveilles en matière d'atténuation des nausées et des vomissements lors de votre prochaine grossesse, il est sans encore prématuré de vous suggérer d'ingérer des quantités faramineuses de sperme, vaginalement comme oralement (certaines études, croyez-le ou pas, montrent que la fellation pourrait être aussi efficace que l'insémination vaginale pour préparer le corps d'une femme aux protéines d'un homme, en déclenchant une immunosuppression avant la gestation d'un enfant). Mais nul doute que de l'avis de votre partenaire, ça vaudra le coup d'essayer.

Jesse Bering

Traduit par Peggy Sastre

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