France

Tuerie de Chevaline: les différentes théories

Laure Beaulieu et Ludivine Olives, mis à jour le 11.09.2012 à 17 h 11

Mercredi 5 septembre, une famille de trois touristes britanniques ainsi qu'un cycliste français étaient assassinés à Chevaline (Haute-Savoie). Une petite fille de 4 ans a été retrouvée cachée sous le corps de sa mère et sa sœur de sept ans gisait près de la voiture avec un traumatisme crânien. Comment expliquer ce massacre?

Les objectifs des journalistes sont braqués sur la scène du crime à Chevaline le 7/09/12 REUTERS/Robert Pratta

Les objectifs des journalistes sont braqués sur la scène du crime à Chevaline le 7/09/12 REUTERS/Robert Pratta

Une semaine après le drame de Chevaline, les enquêteurs continuent leur travail et ont, pour l’instant, peu d’indices. Le point sur ce que le procureur et les enquêteurs des deux côtés de la Manche ont découvert et dit à la presse et sur les pistes et théories développées dans la presse des deux pays.

1. Ce que l’enquête tient pour sûr

Lors de ses conférences de presse quasi quotidiennes, le procureur Eric Maillaud en charge des meurtres de Chevaline ne s’est guère montré bavard. Il a tout de même partagé trois informations avec la presse: l’identité des victimes (les trois victimes dans la voiture, toutes de la même famille, Saad al-Hilli le père, Iqbal al-Hilli son épouse et la mère de cette dernière) et la quatrième victime, Sylvain Mollier, un cycliste français, toutes tuées de deux balles dans la tête, le nombre de douilles retrouvées sur les lieux du crime (vingt-cinq) et la «sauvagerie» des assassinats.

Une des difficultés pour les enquêteurs réside notamment dans l’âge des deux petites filles des parents assassinés, seules témoins (connues) au moment des faits. Zeena, une petite fille de 4 ans, est restée cachée huit heures sous le corps de sa mère, en état de choc. Selon le procureur, «elle a entendu mais n’a rien vu». Elle est actuellement en Grande-Bretagne dans un lieu tenu secret. Sa sœur, Zainab, 7 ans, a reçu une balle dans l’épaule et a violemment été frappée à la tête. Plongée dans un coma artificiel, elle en est désormais sortie. Elle est sous sédatifs, mais les enquêteurs espèrent pouvoir rapidement l’interroger. Le procureur a expliqué:  

«On espère beaucoup d’elle. On lui posera sans doute plus de questions sur les faits que sur sa souffrance, même si on le fera avec le plus de délicatesse possible. Ce qu’on attend, et j’en suis désolé pour elle par avance, c’est qu’elle nous dise ce qu’elle a vu.»

Autre témoin, le cycliste qui a découvert la scène macabre. Selon Libération, une demi-heure avant d’arriver près de la voiture de la famille al-Hilli, il avait été doublé par Sylvain Mollier. Arrivé au parking au pied du Massif du Charbon, d’où partent plusieurs chemins de randonnée, il a aperçu la voiture dont le moteur était encore en marche et la fillette, gisant près de celle-ci. Selon le procureur, il a découvert le reste des corps, tous «manifestement morts», a brisé la fenêtre pour couper le contact et, selon l’Express, a appelé les secours à 15h48. Le procureur d’Annecy a expliqué:

«C’est un ancien de la RAF [Royal Air Force]. Il a eu le réflexe extraordinaire de mettre la petite fille en position latérale de sécurité.»

Selon le Figaro, il a expliqué avoir aperçu un 4x4 vert suivi d’une moto roulant à vive allure. Ce qui selon les enquêteurs ne veut pas forcément dire grand-chose, tant ce type de véhicules est commun dans la région.

Qui est Saad al-Hilli? La personnalité et la vie professionnelle du père est passée au crible par la police. Le Monde rapporte que Saad al-Hilli est né en 1962 à Bagdad avant de fuir le régime de Saddam Hussein, selon le comptable de la famille Julian Stedman, et de s’installer à Londres dans les années 1970 avec sa famille. Le «parcours professionnel de Saad al-Hilli n'est pas encore parfaitement clair», selon le quotidien français. Son profil sur le réseau social professionnel LinkedIn, lui, indique qu'il est «consultant» dans l'aéronautique et l'aérospatiale. Le Monde précise qu’il a créé sa propre société, Shtech, en 2001 et selon les registres du commerce britannique, il était également associé dans une entreprise de photographie aérienne (il en était le secrétaire général) depuis 2007.

Il a rencontré sa femme, Iqbal, lors d’un voyage à Dubaï et l’a épousé en 2003. Cette dernière avait arrêté son métier de dentiste pour s’occuper de leurs deux filles.

La plupart des autres informations publiées dans la presse depuis la découverte des corps proviennent de sources policières anonymes, parfois démenties (par exemple, il est dit ici qu’une seule arme avait été utilisée pour les quatre assassinats, mais le procureur qui a tenu à «démentir de la façon la plus ferme avoir confirmé quoi que ce soit quant à la nature, au calibre et au nombre d’armes utilisées dans la tuerie de Chevaline»).

Faute d’informations précises, les journalistes, qui ont lu trop de polars, relaient ou imaginent des scénarios. Le point sur les théories envisagées.

2. Ce qui relève des pistes

Qu’a-t-il bien pu se passer sur la route?

Selon L’Express, des traces de pneus sur la route sont bien visibles et le moteur tournait toujours lorsque la famille a été retrouvée. Les coups auraient portés alors que la famille roulait, ou Saad al-Hilli a tenté de démarrer lorsqu’il s’est aperçu de l’embuscade.

Selon des informations de M6, le rapport balistique et l’autopsie prouveraient que le conducteur, à savoir Saad al-Hilli, aurait été tué en premier de deux balles de la tête, suivi des autres passagers du véhicule.

Combien y avait-il de tireur? Si, selon le procureur, les douilles appartiennent toutes au même type d’armes, il n’a encore rien confirmé concernant le modèle de pistolet utilisé. The Guardian affirme qu’il s’agirait d’un calibre 7.65, une arme ni puissante, ni fiable et plutôt ancienne. Selon Philip Boyce, expert médico-légal en balistique interrogé par le quotidien britannique, ce type d’arme ne peut contenir qu’entre sept et quinze balles. Donc, soit le tireur avait une arme très particulière capable de contenir 25 balles, soit il a pris le temps de la recharger.

«Le fait qu’il y ait 25 cartouches est intéressant. Normalement il y a entre sept et quinze cartouches dans un chargeur. Donc les personnes qui ont fait ça devaient avoir deux chargeurs, ou ils en avaient un particulier, plus grand, qui pouvait contenir 25 cartouches. Normalement, on ne peut pas s’attendre à ce qu’une arme de ce calibre ait un chargeur d’une capacité de 25 cartouches.»

Une famille inquiète?

La famille était en vacances en Haute-Savoie dans un camping appelé Le Lac Solitaire. The Telegraph souligne que le père de famille avait un comportement étrange depuis quelques jours selon des touristes néerlandais, interrogés par le journal britannique. La famille était initialement au Village camping Europa à Saint-Jolioz, mais a soudainement décidé de changer pour prendre une réservation le lundi au camping du Lac Solitaire, à quelques mètres de là. Une information confirmée par une source proche de l’enquête en France selon le quotidien. Durant les deux jours passés dans le premier camping, Saad al-Hilli avait un comportement étrange. Jan Janssen, une touriste néerlandaise a expliqué au Telegraph:

«On nous a dit qu'ils avaient l'intention de rester toute la semaine mais ils sont partis soudainement au bout de deux jours. Le père a quitté le site seul dans sa voiture quatre ou cinq fois par jour. Il est sorti pendant 20 ou 30 minutes à chaque fois […] La première fois nous avons pensé qu'il allait faire des courses, mais c’était très étrange de sortir si souvent.»

3. Les mobiles évoqués

Un désaccord financier familial

Selon Le Parisien, Saad al-Hilli aurait été en désaccord avec son frère concernant l'héritage légué par leur père: Saad aurait tenté d'exclure son frère de la succession. Dès samedi 8, le procureur d’Annecy a déclaré qu’il était «évident que le frère serait entendu […] comme tous ceux qui connaissent les victimes» en précisant tout de même qu’un «litige entre les deux frères sur fond d’argent» était évoqué.

Le frère de la victime, Zaid al-Hilli, s’est rendu de lui-même à la police britannique dès le lendemain du drame afin de se disculper le plus rapidement possible. Lundi 10 septembre, il enchaînait sa troisième journée d’audition en tant que «témoin libre».

Pour Ali al-Hilli, cousin des deux frères vivant à Melbourne, en Australie, Zaid n’a rien à voir dans tout ça. Interviewé par le Sunday Telegraph, il a expliqué à quel point le frère de Saad était dévasté à l’annonce de la mort de la famille:

«Il était en état de choc. Il n'arrêtait pas de répéter: pourquoi, pourquoi, pourquoi? Comment ça a pu arriver?»

Selon ce cousin, le père des deux hommes, mort l’an dernier en Espagne, n’aurait pas laissé de «fortune familiale» qui aurait engendré un conflit entre les deux frères.

La théorie du complot international

La théorie du complot international a émergé. Le Daily Mail, un tabloïd britannique, a interrogé Philip Murphy, un voisin de la famille assassinée à Claygate, le domicile familial. Il affirme que les al-Hilli auraient été sous surveillance en mars 2003, au début de la guerre en Irak.  

«Je pensais qu’ils étaient des services secrets. Ils étaient assis toute la journée dans leur voiture garée, ils ne faisaient qu’observer la maison. Quand Mr al-Hilli sortait et partait, ils le suivaient. C’était très étrange. Je n’ai jamais dit à la famille qu’ils étaient sous surveillance», raconte-t-il au journal britannique. Ce voisin ajoute que les «guetteurs» lui auraient demandé d’utiliser son allée pour espionner la maison des al-Hilli.

Pourquoi Saad al-Hilli aurait-il été espionné? Le Daily Mail ne donne pas de piste mais précise que «les liens apparents de la famille de l’homme tué avec le parti Baas de Saddam Hussein pourraient avoir leur importance». Selon le témoignage d’un ami proche de la famille relaté par le Daily Mail, le père de Saad al-Hilli se serait «brouillé avec le parti Baas et a été forcé à fuir son pays» à la fin des années 1970.

Mais, une source gouvernementale a affirmé au Guardian «qu’il n’y a aucun signe que les services de renseignements britanniques se soient intéressés à al-Hilli: “Ils n’étaient pas sur leurs radars”», rapporte le journal.

Le Sun relate une autre piste, très peu crédible, de son propre avis:  

«Une théorie bizarre a émergé selon laquelle Saad aurait été assassiné par des agents israéliens, après avoir travaillé sur un programme nucléaire de Saddam Hussein avant de quitter l’Irak en 2002. Il a été suggéré qu’Israël l’aurait visé, par crainte que ses connaissances ne soient connues de l’Iran.»

Un vol de voiture qui aurait mal tourné

Cette hypothèse est surtout relayée outre-Manche. Lorsque le véhicule a été retrouvé, le moteur était toujours en marche. Selon The Telegraph, si la famille a été assassinée, c’est parce qu’elle roulait à bord d’une BMW coûteuse. Plus tôt dans l’année, le ministère des Affaires étrangères britannique avait prévenu les touristes britanniques que des «séries d'incidents» dus à des tentatives de vols de voitures avaient lieu dans cette partie de la France.

D’après The London Evening Standard, des voleurs de voitures français s’en prennent en priorité aux touristes. Edmund King, président de Automobile Association en Grande-Bretagne, cité par le site anglais, explique:

«Il y a eu des incidents dans le sud de la France et dans l'agglomération lyonnaise. Ils recherchent des voitures immatriculées au Royaume-Uni […] Les touristes arrêtent leur voiture et alors qu'un membre de gang les distrait, l'autre vole leur voiture. La police française sévit contre ces gangs, mais il y a eu des incidents isolés et organisés de gangs spécialistes [dans ce domaine] dans des lieux spécifiques.»

France 3 précise ainsi qu’à 200 km du lieu du drame la veille du meurtre une jeune femme a failli se faire faire dérober sa voiture à 22h par quatre individus encagoulés et armés. Quelques heures plus tard, une autre jeune femme à Ville-sous-Anjou relate le même type d’agression.

Un meurtre raciste perpétré par un Français fou furieux

C’est l’idée que soulève The Guardian. Ce dernier établit un lien entre la tuerie de Chevaline et la tuerie de Toulouse. Le quotidien britannique explique que «la théorie d'un tueur solitaire motivé par la haine psychopathe, religieuse ou raciale est peut-être l'une des pires craintes de la France».

The Telegraph et son article «The deep side of la France Profonde» remporte probablement la palme des amalgames. Le site explique qu’il ne faut pas forcément se fier aux lacs et aux montagnes de Haute-Savoie, la France a aussi un côté nettement plus sombre. Pour expliquer cette théorie, il est question en vrac de tuerie de Toulouse, des «gangsters» qui peuplent Marseille, de la mort des deux jeunes agents de police à Collobrière, de l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, et, parallèle inévitable, l'affaire Dominici

Le site explique très simplement:

«ll n'est plus nécessaire d'être un membre encarté du parti d’extrême droite de Marine Le Pen, le Front national, pour voir que les difficultés que la France éprouve à assimiler son importante population d'immigrés —dont beaucoup éprouvent du ressentiment envers une société qu'ils considèrent comme imposant une discrimination systématique— créent des tensions qui parfois dérivent en activités criminelles qui menacent des vies.»

Ludivine Olives et Laure Beaulieu

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