France

Jacques Attali: Pour un passeport —et une nationalité— européen

Jacques Attali, mis à jour le 11.09.2012 à 7 h 10

Ce serait dans la continuité de ce qui existe: l’Union européenne s’est dotée d’un Parlement, qui est le seul au monde dont les électeurs n’ont pas tous la même nationalité.

Frontière tchéco-polonaise en décembre 2007.  REUTERS/Fabrizio Bensch

Frontière tchéco-polonaise en décembre 2007. REUTERS/Fabrizio Bensch

Après le débat sur «le tapis rouge» que David Cameron voudrait poser sous les pieds des entrepreneurs français et la demande de nationalité belge faite par Bernard Arnault, et d’autres débats du même genre dans d’autres pays, on entre dans une période très dangereuse pour la France et pour l’Europe.

S’il serait désastreux pour la France de chasser ses élites par une fiscalité confiscatoire ou par un discours hostile à l’enrichissement, il serait tout aussi suicidaire pour tous les pays de l’Union européenne de s’arracher leurs citoyens par des surenchères fiscales ou sociales. Ce serait oublier que nos destins sont liés et qu’aucun pays de notre continent ne pourra maintenir son niveau de vie si celui des autres baisse.

Il est donc urgent de changer de paradigme, de sortir de cette absurde concurrence, pour mettre en place une véritable nationalité européenne, avec un passeport européen.

Ce serait dans la continuité de ce qui existe: l’Union européenne s’est dotée d’un Parlement, qui est le seul au monde dont les électeurs n’ont pas tous la même nationalité. Les citoyens européens ont aussi le droit de voter pour les élections locales de leurs pays de résidence dans l’Union. Avec le MES, on vient aussi de créer, sans le dire, une entité disposant des moyens de s’approprier des entreprises au nom des citoyens de l’Union européenne, pour les «européaniser», équivalent continental de la nationalisation.

De plus, de nombreux domaines techniques ont créé des «passeports européens» unifiant les compétences et les droits de s’établir, de créer une entreprise, d’exercer un métier, ou organisant des équivalences de diplômes. Enfin, tout passeport national dans l’Union est aujourd’hui frappé au sigle de l’Union.

Il est temps d’aller plus loin et de mettre en place une véritable citoyenneté européenne. Bien sûr, elle ne pourrait être immédiatement pleine et entière.

On pourrait imaginer d’abord qu’un citoyen quelconque, d’un pays quelconque de l’Union puisse obtenir de droit, sans enquête particulière, une «nationalité européenne». Elle lui donnerait le droit de s’établir où il l’entend; il pourrait passer toutes les frontières, dans l’Union et dans le reste du monde avec ce seul passeport. Il lui servirait aussi de carte d’identité dans tout pays de l’Union où il déciderait de s’installer.

Il lui ouvrirait tous les droits des nationaux, y compris de voter pour les élections législatives et présidentielles de ce pays, à condition d’y avoir résidé au moins dix ans et de ne pas voter aussi pour ces mêmes élections dans un autre pays de l’Union. Le pays dans lequel il choisirait de voter serait celui dans lequel il paierait ses impôts; le passeport européen ne serait donc pas un moyen de fuite devant l’impôt.

Pour l’immense majorité de ceux qui le choisirait, ce pays resterait celui de leur naissance, de leur culture, de leur langue. Ce passeport ne réduirait en rien le désir d’appartenance à un pays et donnerait, en plus, dans le monde, l’appui d’une grande puissance continentale.

Ces citoyens de l’Union européenne auraient ensuite des droits particuliers, que n’auraient pas ceux qui n’auraient pas voulu de cette nationalité, comme celui de voter, au suffrage universel, pour le Président de l’Union, poste fusionné avec celui de la Commission européenne. On pourrait aussi faire en sorte que ces électeurs harmonisent les régimes fiscaux de ceux qui le détiennent, où qu’ils vivent.

On pourrait imaginer enfin qu’un tel passeport soit ensuite accordé automatiquement, de droit, à tout nouveau-né dans l’Union, sauf refus explicite de ses parents.

Si un tel passeport existait, je serai le premier à le demander. Et vous?

Jacques Attali

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