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Les clés du vote

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 07.06.2009 à 8 h 59

Récapitulons: ces élections européennes ont, d'entrée de jeu, été placées sous le signe de l'abstention, au motif que les Français se seraient détournés de l'Europe. L'abstention sera sans doute forte en effet, mais il sera difficile de décrypter les arrières-pensées européennes des votants, si toutefois elles existent.

Abstentions ou non, ce scrutin s'est préparé sous le signe d'un triple paradoxe: celui d'abord du contenu d'une campagne, très franco-française (mais elle a été tout autant germano-allemande, italo-italienne, greco-grecque, etc...) et l'importance objective du vote.

En effet, le Parlement européenn est d'ores et déjà doté de pouvoirs importants, qui retentissent sur nos vies quotidiennes. Même si, pour l'opinion, le Parlement européen s'occupe de questions annexes et non essentielles. Plus encore, dans la perspective de la ratification du Traité de Lisbonne, qui a désormais de bonnes chances d'intervenir d'ici la fin de l'année (le référendum irlandais se présente, pour l'heure, de façon positive), le Parlement européen se verra doté de pouvoirs considérables puisqu'il détiendra, à égalité avec les gouvernements, un pouvoir de co-décision. Dans des sphères de compétences limitées certes, mais avec une extension de domaines dans lesquels l'Europe peut décider à la majorié qualifiée et non plus à l'unanimité. Sans omettre l'ouverture de l'initiative populaire, à travers un mécanisme de pétitions, à condition qu'elles obtiennent un million de signatures dans le territoire de l'Union. Donc, s'agissant de la couleur de la future majorité au Parlement européen, celle-ci revêtira une importance certaine.

Mais, et c'est là le deuxième paradoxe, sa couleur dominante devrait rester à droite. D'ores et déjà, celle-ci dirige 21 des 27 pays membres; et si l'on passe en revue la situation politique de chacun de ces états, l'ensemble des gauches devrait rester minoritaire. Et ce, malgré le fait que la crise financière et économique que nous traversons ait inversé les paramètres idéologiques de nos sociétés. Les gouvernements conservateurs ont en efet été élus, pour la plupart, sur la vague libérale des années 1990-2000; la crise a remis à l'honneur les recettes de l'interventionnisme cher à la gauche française, en même temps que les secours prodigués par les états-providences mis sur pieds par la sociale démocratie.

Le troisième et dernier paradoxe nous concerne: en bonne logique l'UMP devrait arriver en tête avec au moins un quart des votants. Mais tous les autres s'étant réclamés de l'anti-sarkozysme, cette victoire sera atténuée, sinon effacée, par le fait que les adversaires du Président pourront dire qu'il n'est soutenu que par une minorité.

Restons donc en France, car malgré l'importance européenne du scrutin, celui-ci aura, comme tout vote, une signification politique. Les deux grands partis d'abord: l'UMP et le PS. L'UMP s'est contenté de gérer l'héritage de la présidence française de l'Union européenne; celle-ci avait été perçue, à juste titre, de façon positive; l'objectif du Président étant, ici, de neutraliser le vote: en période anti-sarkozyste, c'était un objectif prioritaire qui a conduit Nicolas Sarkozy à s'assurer lui-même, à travers son insistance sur le thème de la sécurité, du soutien du noyau dur de son électorat.

Pour quelle Europe ? Celle qui a été définie dans le texte commun signé d'Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. A savoir : l'Europe du «ni, ni». Ni élargissement, ni approfondissement. Ni élargissement: c'est le refus réitéré de l'adhésion de la Turquie et la nécessité affirmée par l'une et par l'autre de doter l'Europe d'une frontière. Ni approfondissement: Sarkozy et Merkel refusent des compétences ou des financements supplémentaires pour l'Union. Le message était donc simple : laissez-nous, au couple franco-allemand reconstitué, les clés de l'Europe telle qu'elle est et tout ira bien.

Cela ne signifie pas qu'Angela Merkel, et encore moins Nicolas Sarkozy, soient en arrière de la main: autant Schroeder et Chirac partageaient, vis-à-vis de l'Union, une égale volonté d'affaiblir la Commission européenne au bénéfice des gouvernements nationaux, autant les dirigeants actuels des deux pays, et notamment Nicolas Sarkozy plus impétueux, s'impatientent, voudraient aller plus vite, bousculer davantage, éventuellement pouvoir aller plus loin. Mais ils composent avec une réalité qui s'y prête mal.

Coté socialiste, il faut déplorer que le PS se soit trompé deux fois de campagne. En lançant d'abord son slogan: Non à Barroso ! Comme si le nom de Barroso pouvait à lui seul permettre une véritable mobilisation; puis en entrant en compétitiion sur le thème du Non à Sarkozy ! Outre qu'il y a toujours sur ce terrain plus implacable et plus radical, le PS a été pris à contre-pied par le mouvement de l'opinion qui, progressivement, a recentré son attention vers les thèmes européens, ayant compris que le scrutin influerait peu sur la vie politique nationale. Ce qui est attendu du PS est toujours la définitition d'une alternative et non de faire chorus avec ceux qui n'ont, comme fonds de commerce, que la protestation. Or le PS était probablement dans cette campagne le mieux placé pour parler d'Europe car il pouvait s'appuyer sur le manifeste élaboré par les 27 partis socialistes et sociaux démocrates de l'Union. Dans ce texte, on trouve en bonne et due forme, un plan de relance européen face à la crise.

Que manque-t-il à l'Union aujourd'hui? Pourquoi y a-t-il un tel décalage entre l'Europe telle qu'elle fonctionne et l'attente des opinions? Parce que manque une réponse commune à la crise. Même si les gouvernements ont tenté de faire bonne figure en additionnant leur riposte nationale et en les présentant comme européennes, la réalité -hormis l'action exemplaire de la Banque Centrale Européenne- est le hiatus qui existe entre une Union première puissance économique mondiale et ses moyens d'action à peu près équivalents à ceux du Luxembourg...

Pour revenir à notre pré carré franco-français, l'un des intérêts du vote réside dans l'attribution par les électeurs de la 3ème place. Celle-ci se joue entre les listes Europe Ecologie pilotée par Daniel Cohn-Bendit et celle du Modem de François Bayrou.

Si Europe Ecologie parvenait à s'imposer, ce serait une bonne nouvelle pour le PS. «Nous ferons de grandes choses ensemble avec Daniel», a proclamé Martine Aubry. Car si cette mouvance redevenait forte, le PS verrrait se rouvrir une perspective importante d'alliance de gouvernement. Celle-ci, on le sait, est récusée par le Modem tout entier tourné vers le destin présidentiel que François Bayrou s'est assigné à lui-même; avec une stratégie qui repose sur deux conditions: la persistance et l'amplification dans le pays, d'ici 2012, de l'anti-sarkozysme; et le délitement d'un parti socialiste réputé incapable de surmonter ses divisions.

Dans cette campagne, Daniel Cohn-Bendit a donc cherché à rassembler suffisamment de forces pour être incontournable; François Bayrou a cherché, lui aussi, son noyau dur électoral. Qui dit noyau dur à droite, dit aussitôt sécurité-immigration; qui dit noyau dur pour François Bayrou, dit dénonciation des médias et des sondages et de la soumission supposée des uns et des autres au grand satan Sarkozy. Cette bataille-là sera donc observée à la loupe.

Aux extrêmes, le fait notable, outre la confirmation de l'affaiblissement de l'extrême-droite, pourtant dans un scrutin où les plus petits peuvent exister, est la réussite de l'OPA lancée par l'ancien sénateur socialiste Jean-Luc Mélenchon sur ce qui reste du parti communiste. A la tête de son front de gauche, Jean-Luc Mélenchon a d'ailleurs composé un Georges Marchais new look, l'humour involontaire en moins, mais avec une réelle efficacité.

Au-delà de tous ces calculs, ayons en tête que le Parlement européen qui sortira des urnes jouera un rôle plus important encore dans beaucoup de domaines qui conditionnent la vie des Européens. C'est une institution-clé qui fonctionne avec une véritable culture démocratique, laquelle passe souvent par la construction de consensus, par l'élaboration de compromis, qui, au delà des clivages idéologiques et nationaux, tendent à définir un intérêt européen. En d'autres termes, les absents du scrutin auront probablement tort car les bulletins de vote compteront.

Jean-Marie Colombani

Photo: François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit  Reuters

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