Culture

David Foster Wallace: le génie des lieux

Slate.com, mis à jour le 15.09.2012 à 8 h 55

Une biographie de David Foster Wallace vient d'être publiée aux Etats-Unis. Elle montre bien le vide immense laissé par le suicide de l'auteur d'«Infinite Jest».

Ile Alejandro Selkirk, dans le Pacifique, où Jonathan Franzen a répandu une partie des cendres de David Foster Wallace. License CC via Wikipedia.

Ile Alejandro Selkirk, dans le Pacifique, où Jonathan Franzen a répandu une partie des cendres de David Foster Wallace. License CC via Wikipedia.

En 2004, dans sa chronique du New York Times sur Borges: A Life [Borges, une vie] d'Edwin Williamson, David Foster Wallace évoquait le «paradoxe des biographies littéraires». La plupart des gens suffisamment intéressés par la vie d'un écrivain pour lire tout un livre à son sujet, affirmait-il, en admiraient probablement l’œuvre et avaient donc de grandes chances de l'idéaliser en tant que personne.

«Et pourtant», poursuivait-il, «on a souvent l'impression que la personne rencontrée dans la biographie littéraire aurait été incapable d'écrire les livres que nous admirons tant. Et en général, plus la bio est intime et fouillée, plus ce sentiment est palpable».

Le Borges rencontré par Wallace dans l'ouvrage de Williamson («un fils à maman infatué, craintif et maniéré, rompu une grande partie de sa vie aux obsessions romantiques indécises») n'avait visiblement pas grand-chose en commun avec le novelliste de génie de Fictions et de L'Aleph.

Dans Every Love Story Is a Ghost Story [Chaque histoire d'amour est une histoire de fantôme], la biographie de Wallace écrite par D.T. Max [sortie en août 2012 aux Etats-Unis, pas encore traduite en France] le paradoxe n'est pas aussi frappant, ni même la désillusion aussi tangible. Les choses que nous apprenons sur DFW l'Homme, ont tendance à correspondre avec ce que nous savons déjà de DFW l’Écrivain.

L'écrivain qui «fourrait son pénis» dans des vagins

Ce qu'il y a de surprenant, en revanche, ce sont les formes souvent inattendues que prennent ces correspondances. Wallace était accaparé par les questions – disgracieuses, démodées – du comment vivre, du comment être moral, et voyait dans la fiction un moyen de répondre à ces questions. Que Wallace se soit rendu coupable du même genre de turpitudes (typiquement masculines) qu'il décrit, par exemple, dans Brefs entretiens avec des hommes hideux, ne devrait donc pas être étonnant. 

Mais c'est tout de même un choc, quelque-part, de voir jusqu'à quel point Wallace – ce symbole tortueusement sincère de l'affection populaire, avec sa voix douce et ses petits manques d'assurance – a pu, lui aussi, être un Homme Hideux.

Certes, son ami Jonathan Franzen s'était senti obligé de souligner que Wallace n'avait jamais été «Saint Dave», mais c'est quand même autre chose de le voir débarquer sur le campus d'Amherst un jour de printemps et de l'entendre dire «ya de la moule dans l'air». Plus loin, on apprend que, dans Infinite Jest, le penchant d'Orin Incandenza pour les jeunes mères était en réalité quelque-chose qu'il partageait avec son créateur.

On apprend aussi le goût de DFW pour les conquêtes féminines, pour les tournées de promo et leur «public de petites chattes» et il y a aussi cette fois où, en présence de Franzen, Wallace s'était interrogé à voix haute sur le sens de sa vie en se demandant s'il ne s'agissait pas de «fourrer mon pénis dans le plus de vagins possibles».

L'Homme hideux et l'homme inquiet

Difficile à première vue de concilier ce type avec l'écrivain célèbre pour avoir démoli l'égotisme priapique de John Updike et des «Grands Narcissiques Mâles» de ses camarades, mais ici, il ne s'agit pas tant d'hypocrisie que d'une espèce d'auto-critique dirigée vers l'extérieur, une notion d'une importance cruciale dans l'écriture de Wallace.

En grande partie, ce qu'il détestait chez les autres et ce qui le préoccupait dans la culture contemporaine (la dépendance polymorphe, la superficialité de l'obsession de soi, l'intelligence ostentatoire, l'ironie réflexive) renvoyait à quelque-chose qui, en lui-même, le navrait. Contrairement à Updike, Wallace a refusé de transformer le mal nécessaire de son propre narcissisme en vertu artistique; il voulait, dans sa vie comme dans son art, être une bien meilleure personne que celle qu'il était souvent. (Enseignant, il se montrait extrêmement dur envers les étudiants brillants dans lesquels il se reconnaissait, que ce soit dans l'écriture ou la personnalité).

L'un des aspects les plus passionnants de Every Love Story, c'est le drame qui s'est joué dans cette lutte perpétuelle entre l'idéal et la réalité de son individualité. «En général», écrit Max dans un chapitre consacré au premier séjour de Wallace au sein de la colonie d'artistes de Yaddo, «il oscillait entre la volonté d’impressionner et le dégoût que de tels réflexes provoquaient en lui, entre vouloir laisser sa marque, montrer qu'il était le génie des lieux et poursuivre simplement son œuvre».

Il désirait la célébrité et le succès, qu'il a évidemment obtenus, mais il voulait encore plus être le genre d'écrivain que ces notions indiffèrent. Une indifférence, par contre, qu'il n'a jamais vraiment réussi à atteindre. 

Max cite une lettre envoyée par Wallace à Elizabeth Wurtzel, l'auteur de Prozac Nation qui partagea brièvement sa vie. Cette lettre capte dans une forme brute le type d'auto-examen moral exponentiel qui était tellement caractéristique de Wallace, cette empreinte qui a pu souvent le faire passer pour la progéniture hypertrophiée de Derrida et de Saint Augustin.

«Je suis dans une boucle où je remarque toutes les façons que j'ai – pour prendre un seul exemple – d'être auto-centré et carriériste et de ne pas me conforter aux normes et aux valeurs qui transcendent mes petits intérêts, et j'ai le sentiment de ne pas faire partie des bons; mais quand j'admets le fait qu'ici, au moins, cela me préoccupe, que je suis conscient de toutes les façons que j'ai de manquer d'intégrité, j'imagine que, peut-être, les gens qui n'ont absolument aucune intégrité ne le remarquent pas et n'en sont pas préoccupés […] mais cela devient rapidement un moyen de me sentir supérieur aux Autres (imaginés)». 

Un fascinant désatre

Dans son article sur la vie de Borges, Wallace identifiait un autre problème, plus ou moins constitutif selon lui du genre de la biographie littéraire: que «les vies personnelles de gens qui passent 14 heures par jours assis, seuls, à lire ou à écrire, ne vont pas être des plus affriolantes à raconter».

C'est peut-être vrai en général (et c'est certainement vrai en ce qui concerne la biographie de Borges qui, je le confirme, est loin de vous faire tourner la tête), mais ce n'est pas le cas pour la vie de Wallace, et ce n'est pas le cas pour ce livre. Même si «affriolant» n'est peut-être pas le terme le plus adéquat pour définir l'un des livres les plus tristes que j'ai lus dans ma vie, j'ai du mal à me souvenir d'un autre ouvrage, de fiction ou autre, qui m'ait autant passionné que celui-là.

Bien sûr, son intérêt tient beaucoup à une sorte de curiosité semi-puérile. (Et ici aussi, on retrouve bizarrement un phénomène des plus Wallaciens où la haine de soi est une conséquence spécifique de l'infatuation; ce livre est vraiment passionnant, mais vous finissez par vous détester pour vous passionner par toutes ces histoires).

L'énorme désastre, imbibé de substances diverses, que fut la vie sentimentale de Wallace est, par exemple, expliquée dans ses moindres détails, les plus horriblement fascinants. De temps en temps, cela permet d'éclairer l’œuvre de Wallace, ou du moins ses origines. (Max nous apprend que la personne qui a inspiré le protagoniste de sa nouvelle atrocement brillante «Le sujet dépressif»* était Wurtzel).

Mais le plus souvent, c'est juste épouvantable. Le record est atteint lorsque Max détaille la liaison de Wallace avec la poétesse et romancière Mary Karr, mariée et mère d'un adolescent au moment de leur rencontre, lors d'une cure de désintoxication.

Quand Wallace débarque chez Karr, en plein milieu d'un barbecue familial, avec un pansement cachant le tatouage au nom de Mary qu'il vient de se faire faire sur l'épaule. Quand il contacte un ex-taulard, croisé lui aussi aux Alcooliques Anonymes, parce qu'il cherche un pistolet pour tuer le mari de Karr. Quand il essaye de la faire sortir de force d'une voiture en marche. Quand, lors d'une autre dispute, il lui jette – littéralement – une table basse au visage...

Le rapport entre la vie et l'oeuvre

Max gère habilement tous ces aspects de l'existence brisée de Wallace et son approche purement factuelle, éloignée de tout sensationnel, sert parfaitement son propos. Mais il est aussi très bon sur tout ce qui touche au processus éditorial, sur les liens entre Wallace et Gerry Howard de Viking Penguin, et Michael Pietsch de Little, Brown (qui avait déclaré à l'agent de Wallace vouloir publier Infinite Jest «plus que je ne veux respirer»).

A priori, ce genre de guerre d'usure éditoriale pour un roman de 1200 pages bourré de notes de bas de page n'aurait rien de particulièrement galvanisant à lire, mais c'est le cas. Les détails que donne Max sur la relation houleuse de Wallace et Pietsch montrent, avant tout, la contingence du texte publié, combien il est le résultat d'innombrables coups de force, renoncements et autres compromis acceptés du bout des lèvres.

Sa lecture de l’œuvre est, elle aussi, profonde et subtile; si elle est loin d'être révolutionnaire, elle n'est pas non plus superficielle. Et Max ne cherche pas à tout prix, comme le font souvent les biographes d'écrivains, à trouver des correspondances entre l'art et la vie.

Sans surprise, Max angle plus ou moins résolument son livre sur la vie de Wallace et son rapport à son œuvre. Cette décision d'élaguer l'histoire, de n'en garder que les essentiels narratifs, paye en termes de lisibilité compulsive, mais on a parfois envie qu'il dégraisse un peu moins. Le problème se fait particulièrement sentir dans les passages consacrés à la mère de Wallace, Sally, professeur d'anglais et grammairienne.

Max se réfère à la nouvelle «Du suicide envisagé comme offrande» qu'il voit comme «une méditation sur la relation difficile [de Wallace] avec sa mère», mais la nature de ces difficultés reste largement survolée, et Sally n'est jamais plus qu'un personnage un peu vaporeux et périphérique. (Peut-être parce que Max écrit sur un individu dont toute la famille est encore vivante. L'essai de Maria Bustillos sur les annotations de Wallace dans sa collection d'ouvrages de psychologie et de développement personnel en révèle davantage sur ce sujet).

La terrible ampleur de la disparition de Wallace

Et pourtant, ça ne serait pas juste de dire que le livre sacrifie la description psychologique au profit de l'intrigue parce que, quand cela compte le plus, Max sait parfaitement y faire. La personnalité de Wallace se révèle si poignante et complexe – sa présence se fait tellement palpable dans toutes ses afflictions, ses ambitions, sa dangerosité et sa retenue – que dans les dernières pages du livre, j'ai ressenti, comme pour la première fois, la terrible ampleur de sa disparition.

Et même si la description de sa dépression finale et de son suicide n'ajoute rien de nouveau par rapport à ce que Max en disait déjà dans son article de 2009 pour le New Yorker, ces pages laissent un goût de deuil étrangement abrupt.

Je savais ce qui allait arriver, évidemment (comment ne pas le savoir?), mais cela ne voulait pas dire que j'y étais préparé.

David Foster Wallace, via Wikipédia

Ce sont les détails de ces derniers instants, surtout, qui m'ont le plus anéanti. La manière qu'il a eu de préparer sa propre mort en attachant un tuyau d'arrosage au pot d'échappement de sa voiture avec son bandana (comme si Freud s'était suicidé en se servant de ses lunettes, ou Joyce de sa canne). Ou comment, dans l'effroyable dernière ligne droite de sa maladie, ses parents sont venus habiter avec lui:

«Sally Wallace lui faisait les plats qu'il adorait enfant – des ragoûts et des terrines; ils regardaient The Wire. Sa famille savait pertinemment qu'il souffrait d'un mal insurmontable. Avant qu'elle ne reparte, Wallace remercia sa mère pour tout ce qu'elle avait fait pour lui».

Certains lecteurs pourront peut-être parcourir ces phrases sans avoir à s'arrêter un moment et reprendre leur souffle, mais je n'en fait définitivement pas partie.

Principalement, cette puissance émotive est liée à la mort relativement récente de Wallace, au fait que les nuages d'irréalité entourant son suicide en 2008 ne sont pas encore tout à fait dissipés. Mais c'est aussi parce qu'un livre comme celui-là, qui révèle pour la première fois de nombreux détails existentiels à la portée culturelle si conséquente, œuvre aussi comme la conclusion publique de cette mort, comme le dernier rite de ses obsèques littéraires.

Il y a, en d'autres termes, un léger effet paradoxal dans Every Love Story Is a Ghost Story. En nous faisant comprendre de manière si complète qui était Wallace, un sentiment que nous n'avons jamais eu de son vivant, sa mort en devient plus réelle, plus irréfutable. Et, pour quiconque a un jour ressenti un profond lien affectif avec Wallace et son œuvre, cette biographie prend une dimension brutalement cathartique: en ayant l'impression de le connaître mieux, c'est la force et le caractère définitif de son absence qui s'imposent comme jamais.

Mark O'Connell 

Traduit par Peggy Sastre

* in Brefs entretiens avec des hommes hideux, éditions du Diable Vauvert.

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