Culture

David Foster Wallace et la folie de l'ennui

Matt Feeney, mis à jour le 12.09.2012 à 14 h 01

«Le Roi Pâle», roman posthume de David Foster Wallace, est un manifeste d'anti-Romantisme.

Image d'«Enter the Void», de Gaspard Noé.

Image d'«Enter the Void», de Gaspard Noé.

Il semble qu'une des marques les plus éloquentes de notre angoisse technologique, ce soit, avant tout, que l'on devienne nostalgiques de l'ennui.

J'ai des souvenirs d'ennui de jeunesse aussi vifs et douloureux que ceux qui me viennent quand je me rappelle de graves blessures sportives, et pourtant, quand je lis certaines études récentes affirmant que le cerveau a besoin d'ennui, ou que les enfants aujourd'hui ne s'ennuient pas assez, la première idée qui me vient à l'esprit est: béni soit l'ennui. (La seconde est: va voir tes mails.) Et je ne suis pas le seul. Un petit nombre de recherches pro-ennui ont inspiré un déferlement de passion pro-ennui.

D'un côté, défendre l'ennui pourrait sembler sévère et sans-cœur, un peu comme une mère, née pendant la Grande Dépression, qui perdrait patience face aux jérémiades de ses enfants. (Coucou Maman!) Mais le parent ayant vécu la crise de 1929 exhorte aussi à une sorte de stoïcisme, il permet d'endurer les petits et les faux tourments en les voyant comme des leçons de morale proprement enfantines.

Ennui fécond

Pour les quadragénaires actuels, jubilant devant un adolescent qui pique une crise parce que son téléphone portable n'a plus de batterie, l'ennui n'est pas vraiment une torture artificielle. Il a son importance en soi, c'est un état de fertilité latente. Il permet la créativité.  L'avocat contemporain de l'ennui n'est pas un stoïcien. C'est un humaniste vieillissant, le martinet est son professeur d'art.

De ce qui précède, j'aimerais soutenir une théorie qui pourrait sembler loufoque, pédante, ou juste évidente: notre soif nostalgique à l'égard de l'ennui montre combien notre culture – à la fois nos produits culturels à proprement parler, et les idées par défaut que nous avons sur leurs origines et leurs usages – reste enracinée dans le Romantisme qui s'étala de la fin du XVIIIème siècle au milieu du XIXème.


Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages du peintre romantique Caspar David Friedrich License CC via Wikipedia.

Aujourd'hui, l'angoisse technologique et le pathos pro-ennui se nourrissent de conceptions romantiques sophistiquées sur la liberté, l'expérience esthétique, la création artistique et, effectivement, la technologie. Les Romantiques, voyant l'agitation envahissante du commerce et de la production industrielle, et tous ces gens aux montres calées sur l'argent et les machines, ont envisagé des modes d'expérience capables d'exacerber la lenteur humaine.

De La Critique de la Faculté de Juger de Kant (considéré parfois comme le texte fondateur du Romantisme allemand), qui décrit l'esthétique comme le «libre jeu des facultés», à l'introspection de Thoreau autour de l'étang de Walden, le Romantisme a vu des individus trouver des instants de liberté dans l'abandon et la retraite. Par ce processus, nous prenons le temps de ressentir la beauté, d'en faire l'expérience, et par cette beauté, nous pouvons éprouver une part plus profonde de notre être. Ou vice versa.

Et, peut-être, encouragés par une quelconque beauté naturelle rencontrée pendant notre retraite, nous pourrions créer une beauté artistique. La vague image que notre méditatif  défenseur de l'ennui a en tête, qu'il ait ou non lu les vers de Wordsworth, c'est un type assis tout seul dans un champ, au milieu des jonquilles, et laissant son esprit vagabonder avec les nuages, et qui se rappellera ensuite de ce moment de quiétude et de ces jonquilles, vues quelques heures plus tôt, en projetant d'en écrire un poème ou d'en faire un tableau.

Vertus neurologiques de l'ennui

C'est en tout cas la vague image que j'ai en tête lorsque je me documente sur les vertus neurologiques de l'ennui. Je suis une sorte de Romantique, au fond, que ce soit par goût ou par formation universitaire. Quand je pense à l'épanouissement humain, cette liberté qu'Isaiah Berlin disait «positive», j'ai tendance à penser à l'expérience esthétique et à la culture. J'imagine des gens prenant le temps de profiter d'émissions de télévision de qualité, puis jouir d'un moment d’introspection et, peut-être, voir combien les choses sont devenues bruyantes et rapides dans le monde réel, tout laisser en plan et choisir d'aller s'installer, pourquoi pas, près d'un étang.

J'admets mon penchant romantique, et je suis prêt à défendre la politique blasée et décadente qu'il sous-entend.

L'anti-romantisme de David Foster Wallace

Mais s'il n'y avait qu'une chose pour me faire regretter cette position, ou la remettre en question, ce serait l'œuvre tardive et mélancolique de David Foster Wallace, en particulier les écrits romanesques rassemblés sous le titre du Roi Pâle, qui constitue, fondamentalement, un monument anti-Romantisme de 538 pages. Tout abandonner, se replier sur soi et vagabonder dans la beauté de l'altérité ne sont pas des alternatives envisageables dans Le Roi Pâle. Ce que Wallace nous propose, au contraire, c'est le modeste défi d'accorder simplement au monde déchu, et aux individus déchus qui y vivent, un peu d'attention héroïque.

The Pale King s'avère héroïque et modeste car (en dehors de l'éclairage que lui donnent la vie et la mort de son auteur) Wallace partage fondamentalement le pessimisme des Romantiques sur la destinée humaine, coincée dans des systèmes inhumains. En réalité, il en dépeint un tableau encore plus sombre.

La technologie et le commerce tuent davantage l'âme dans son univers romanesque. Pour les Romantiques, ils n'étaient qu'une menace future, lointaine. Dans The Pale King, ils ont gagné, tout simplement, à tous les niveaux. Leur hégémonie est devenue banale. La scène principale du livre se déroule dans un centre des impôts de Peoria, dans l'Illinois, où des humains épluchent des déclarations de revenus avec l'air passif et ahuri de bovins dans leurs enclos, et où l'art public consiste en une énorme photo-mosaïque du formulaire fiscal 1040 de 1978.

De plus, Wallace rompt avec tous les refuges et toutes les inspirations qui aidaient les cafardeux romantiques à se lever le matin, que ce soit la promesse d'une contemplation et d'une solitude fécondes, ou l'idée d'une nature intacte et pastorale. The Pale King s'ouvre sur les terres agricoles du cœur de l'Illinois, où Wallace a passé la majorité de sa vie et, pendant un moment, pendant la première page,  vous pourriez avoir le sentiment de lire un texte qui proposera une alternative bucolique aux «silhouettes de rouille inclinées» [1] et aux «graphes de bitume», et de découvrir une nature archaïque, dans «l'endroit au-delà du brise-vent» – «les champs en friche».

Mais la liste botanique vaguement poétique qui suit (la «verge d'or», la «folle avoine») n'est globalement que le catalogues des herbes, brunes une bonne partie de l'année, qui poussent dans cette région du Midwest, et les champs parsemés de ces herbes qui «bouillonnent et bruissent», tout comme les effets poétiques de cette énumération végétale, disparaissent bien avant d'arriver à leur dernier élément, des «haricots invaginés

Une sociabilité de malentendus

L'un des fondements de la vision bucolique des Romantiques était la ville rurale ou le village où, à l'inverse de la vie urbaine, sinistre et dangereuse, on pouvait trouver une véritable camaraderie humaine. Voici comment Wallace voit ce pilier de l'authenticité pastorale:

«La rue principale du centre-ville longe le parking du supermarché, elle est l’extension urbaine de la SR 130 et porte mal son nom de Grand-Rue. En face du supermarché, sur l’autre trottoir, se trouvait la station-service Sinclair de Clete avec ses pompes coiffées d’une bulle et son logo saurien, où la crème du lycée de Philo se retrouvait le vendredi soir pour boire de la Pabst Blue Ribbon et chercher des grenouilles et des souris dans les herbes du parking adja- cent avant de les lancer sur le tue-mouches électrique de Clete, qu’il avait trafiqué pour le faire monter à 225 volts.» 

 Il ne s'agit pas simplement du snobisme à l'égard des petites villes. The Pale King dessine une sociabilité globalement faite d'une succession de pétards mouillés, de malentendus, et de dialogues avortés. Dès lors, si les personnages dans The Pale King peuvent faire l'expérience d'une quelconque introspection romantique, d'une quelconque solitude réflexive, c'est en général lors d'une conversation, quand c'est à l'autre personne de parler. 

L'angoisse de l'angoisse

Ce n'est pas parce qu'ils sont vicieux ou égoïstes, mais parce qu'ils sont angoissés et complexés, et que les autres les rendent encore plus angoissés, et encore plus complexés. Cette méchante spirale de l'angoisse et des complexes sonne comme un reproche, ou du moins comme un contre-exemple à l'idéal introspectif romantique. La personne angoissée est confrontée à la possibilité d'aggraver son angoisse juste en y pensant: et si elle remarque que je suis nerveux? Cela me rendra davantage nerveux, et elle le verra d'une façon ou d'une autre. Oh mon Dieu, je sens mon angoisse monter rien qu'en pensant à mon angoisse. Au secours!

Bon, imaginez quelqu'un dont l'anxiété se manifeste physiquement, immédiatement, par des symptômes qui trahissent à la fois son embarras et suscitent (il faut bien le dire) du dégoût. Les descriptions d'une telle introspection morbide sont légion dans The Pale King, mais la plus significative met en scène un type appelé Cusk qui, en pensant simplement à transpirer, sue à grosses gouttes qui dégoulinent sur son visage, son cou, et trempent ses vêtements. Comment ce type peut ne pas penser à transpirer? Comment sa vie intérieure peut ne pas se résumer à une variation perpétuelle de la question: «suis-je déjà en train de transpirer?».

Ce que je veux dire, c'est que le concept d'introspection sera probablement moins salutaire à un Cusk en nage qu'il ne le sera, disons, à Ralph Waldo Emerson.

Fuir l'auto-mastication morbide

Si l'ennui suscite la rumination, comme les gens l'imaginent de manière romantique, mais si la rumination suscite une auto-mastication morbide, nous avons peut-être une raison suffisamment  solide pour nous détourner de l'ennui. L'introspection ne se contente peut-être pas de péricliter ou de tourner à vide, mais transforme des peurs morbides en objets réels. La chose effrayante est peut-être déjà là, auquel cas nous aurions une raison encore meilleure d'éviter la contemplation silencieuse et l'ennui.

Dans un «avant-propos de l'auteur», hilarant de récursivité (qui apparaît à la page 66 [2]), l'«auteur» écrit: «Peut-être l’ennui est-il associé à la douleur psychique» parce qu'elle échoue à «distraire les gens d’une autre sorte de douleur, plus profonde, toujours présente». Il poursuit en énumérant:

«Walkmen, iPods, BlackBerries, téléphones attachés à nos têtes. La terreur du silence sans rien pour nous distraire. Je refuse de penser que quiconque soit vraiment convaincu que la prétendue «société de l’information» dans laquelle nous vivons ne concerne que l’information. Tout le monde sait qu’elle repose sur autre chose, tout au fond.»

L'implacable ennui

Mais dans The Pale King l'ennui dépasse le simple manque de stimulation virtuellement rédemptrice ou secrètement terrifiante. L'ennui est conçu comme une immersion complète dans un vécu rébarbatif. Pour les personnages de The Pale King, l'ennui est quelque-chose qui vous arrive, implacablement, sempiternellement. Il est sans issue. Il n'y a aucun niveau d'inspiration ou de liberté, au-delà ou en deçà, auquel vous pourriez accéder grâce à l'une des sorties de secours des Romantiques.

Dans un chapitre particulièrement galvanisant, le mystérieux conférencier d'un cours de comptabilité fiscale déclare que, si l'héroïsme et le courage consistaient autrefois en des découvertes qui généraient des faits nouveaux et des significations nouvelles, aujourd'hui, il n'existe plus aucun fait nouveau.

Aujourd'hui, l'héroïsme c'est se confronter à des faits existants, afin de mieux les organiser, et le courage c'est tenter de se protéger contre la langueur incroyable d'une telle tâche. Aujourd'hui, les héros existentiels, en d'autres termes, ce sont les comptables certifiés de gestion. (C'est l'une des nombreuses et profondes plaisanteries de ce livre, qui fait d'un conférencier de passage en comptabilité fiscale un candidat pour reformuler le noyau théorique de la pensée nietzschéenne: l'adhésion à la finitude de l'existence et la doctrine de l’Éternel Retour.)

Faire face au chaos

Cette leçon prend une forme plus humaine – triste, fabuleusement rigoureuse et perspicace, et au bout du compte furieusement drôle – dans un long chapitre, vers la fin du livre. Un contrôleur des impôts du nom de Meredith Rand se met par hasard à discuter avec un collègue, Drinion, que ses confrères surnomment Monsieur X., où le «X» signifie, de manière ironique, «excitation».

Meredith Rand est si belle qu'elle ne peut avoir aucune conversation décente avec quiconque – les hommes cherchent toujours à l'impressionner par des prouesses ineptes, et les femmes la jalousent et s'en méfient. Derrière son dos, les hommes la décrivent comme «sexy mais aussi folle et sérieusement pénible». M.X., quant à lui, est franchement peu séduisant et bizarre, extraordinairement fade, mais Meredith se retrouve à lui raconter toute sa vie, dans les plus douloureux détails.

Alors que leur conversation progresse, il devient de plus en plus évident que M.X. partage une sorte de syndrome d'Asperger avec Wallace. Il n'est quasiment qu'adapté qu'à la tâche d'analyse du langage, ce qui le rend insensible à la beauté paralysante de cette femme. Il n'a jamais ressenti de sentiments sexuels, pour personne, dit-il. Mais Meredith Rand déroule un filet de mots si long et globalement cohérent que cela suffit, en soi, à totalement le fasciner. Et le fait que cet homme, étrange et asexué, l'écoute et la comprenne, et qu'il ne manifeste pas une once d'attirance cachée, de timidité, ou de suffisance d'aucune sorte, fait qu'elle peut s'exprimer de manière cohérente.

Les types normaux, face à Meredith Rand, exécutent d'agaçantes et d'irrépressibles pirouettes romantiques, via des stratagèmes qui visent soit à les camoufler, soit à leur insuffler une dignité qu'ils ne peuvent avoir. Il leur est impossible, en d'autres termes, d'arrêter de se la jouer. (Cela me fait penser à un dessin de Gary Larson où un tout petit bonhomme se tient devant une femme très belle, et bien plus grande que lui, et se dit à lui-même «N'oublie pas de paraître timide et fragile»).

Mais M.X n'a aucun trouble intérieur à dissimuler. Il ne cherche pas à lui offrir sa dignité sur un plateau. Ce que M. X. a à offrir à la grave rabat-joie qu'est Meredith Rand, c'est sa capacité d'écoute, son intérêt non-feint, sa compréhension extraordinaire du discours humain, et de temps en temps, quelques questions innocentes visant à clarifier un quiproquo, parce que la seule chose qu'il cherche, c'est à comprendre ce qu'il a en face de lui. Le cadeau que M. Excitation fait à Meredith Rand, c'est de se dissoudre sur la vaste étendue de ses mots. Heureusement, il n'a pas beaucoup d'efforts à faire. Dès le départ, sa personnalité était pour le moins plate.

En d'autres termes, M. Excitation est exemplaire parce qu'il sait être attentif. Il donne au monde fastidieux son dû. Il ne se laisse pas emporter par une vague contemplative quand l'océan des faits le laisse alangui. Il écoute, assez attentivement pour trouver ces faits exquis, puis, pour une raison quelconque liée au plaisir qu'il voit dans l'ennui, ou au courage et à l'héroïsme qu'il incarne dans sa fadeur transcendante, il lévite.

Matt Feeney   

Traduit par Peggy Sastre

[1] Toutes les citations du Roi Pâle proviennent de la traduction française de Charles Recoursé, publiée au Diable Vauvert. Retourner à l'article.

[2] p 111 dans la version française. Retourner à l'article.

Matt Feeney
Matt Feeney (3 articles)
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