D'où vient la haine de Bret Easton Ellis pour David Foster Wallace

A la foire de l'Art de Belgrade,  le 11 octobre 2009. REUTERS/Djordje Kojadinovic

A la foire de l'Art de Belgrade, le 11 octobre 2009. REUTERS/Djordje Kojadinovic

L'auteur d'American Psycho s'en est pris au défunt écrivain et à ses fans.

Dans une violente attaque lancée le 7 septembre au soir sur Twitter, l'auteur d'American Psycho, Bret Easton Ellis, a qualifié David Foster Wallace d'écrivain «le plus pénible, surestimé, torturé et prétentieux» de sa génération, pour finir par le traiter d'«imposteur».

«En lisant la bio de D.T.Max, je pense toujours que David Foster Wallace est l'écrivain le plus pénible, surestimé, torturé et prétentieux de ma génération».

Et

«David Foster Wallace était tellement en manque d'affection, tellement conservateur, avec un si grand besoin de fans – que le halo de sentimentalité qui l'entoure en devient embarrassant.»

Puis

«DFW est le meilleur exemple d'écrivain contemporain insatiable d'une espèce d'horrible supériorité qu'il était incapable d'atteindre. Imposteur».

Mais Ellis ne s'est pas contenté de viser DFW. Il s'en est aussi pris à ses fans:

«Les gens pour qui DFW était un génie devraient entrer dans le panthéon des pigeons victimes de connards littéraires» puis «Saint David Foster Wallace: toute une génération essaye de le lire et fait sa maline, ce qui est en phase avec son pauvre concept à la merde. Pigeons.»

Et au cas où l'assaut aurait simplement pu passer pour le genre de grommellements qui semblent prospérer sur Twitter, Ellis a enfoncé le clou le 8 septembre au matin:

Soit: «Qu'il joue au tennis avec Jay McInerney, bastonne Mary Karr ou pisse sur Philip Roth: David Foster Wallace est juste insupportable».

Quand il s'emballe comme ça, et c'est une habitude chez lui, on pourrait facilement reléguer Ellis au  rang de simple troll ou de provocateur, jouissant d'une réputation et d'une susceptibilité hors-normes. Et de fait, il se passionne pour toute une classe de provocateurs encore plus égrillards dont il vante le caractère «post-Empire» – des célébrités comme Charlie Sheen, John Mayer et Eminem.  Et ce n'est pas la première fois qu'Ellis suscite la controverse. En 2010, il avait laissé entendre que les femmes étaient intrinsèquement incapables de réaliser des films. Et le mois dernier, il avait déclaré que Matt Borner ne pouvait pas tenir le rôle-titre d'une adaptation de 50 Shades of Grey parce qu'il était trop gay. Et quelques heures après la mort de J.D. Salinger, il avait tweeté «Yeah!! Merci mon Dieu il est enfin mort. Putain, j'attends ce moment depuis toujours. C'est la fête ce soir!!»

Querelle littéraire

Mais ici, l'affaire est plus ancienne que le trolling. En réalité, cette rancune littéraire a plus de vingt ans, et Ellis n'a pas été le premier à ouvrir le feu. DFW a eu des mots tout aussi durs à son encontre – même si moins personnels – et cela remonte à ses premiers essais publiés, dès 1988. Dans Fictional Futures and the Conspicuously Young [futurs de la fiction et l'ostensiblement jeune], Wallace critiquait la sous-catégorie de romanciers à laquelle Ellis appartenait (il les appelait les «Catatoniques») pour leur «naïve prétention». L'argument de Wallace, et c'est typique, résiste à tout résumé, mais en gros, selon lui, ils ne pouvaient pas transformer la télé et d'autres divertissements populaires en quelque-chose de profond «en inversant simplement [leurs] valeurs». Et de poursuivre:

«La posture est similaire à celle des poids-plumes néoclassiques pour qui la non-vulgarité n'était pas seulement une condition, mais une garantie de valeur, ou des universitaires empotés qui confondent l'obscurité et la profondeur. Et les deux sont aussi agaçants».

Ce n'est pas aussi direct que de traiter quelqu'un d'insupportable imposteur, mais dans le contexte de la critique littéraire, on s'en approche. Comme le fait remarquer Salon, Wallace allait s'en prendre à nouveau à l’œuvre d'Ellis quelques années plus tard, dans une interview avec Larry McCafferyAmerican Psycho, disait-il «flatte lamentablement le sadisme du public, mais, au final, c'est évident que le véritable objet de ce sadisme, c'est le lecteur lui-même». Sa conclusion était sans appel:

«Vous pouvez défendre 'Psycho' en y voyant une sorte de résumé performatif des problèmes sociaux de la fin des années 80, mais ça s'arrête là».

Riposte tardive

Pourquoi Ellis ne riposte-t-il que maintenant? La semaine dernière, les avis de Wallace sur Ellis ont été à nouveau couchés sur le papier dans la biographie très attendue du regretté écrivain, rédigée par D.T.Max. Le livre montre combien Wallace avait lutté contre l'influence d'Ellis dans sa propre œuvre, sans jamais vouloir l'admettre. Wallace, selon Max, espérait transcender la «fiction Ellis-éenne» et dans ses écrits, les critiques apportent au final un «contrepoids à la bande de morveux littéraires que représentaient Bret Easton Ellis [et consorts]». Plus loin, la biographie cite un passage des carnets de Wallace où il comparait négativement l’œuvre d'Ellis à la volonté de Dostoïevski «de construire sa PROPRE signification». «Dostoïevski», écrivait Wallace «a des COUILLES».

Pas étonnant qu'après avoir ouvert la bio de Wallace, Ellis soit un peu sur la défensive. Après tout, il s'identifie toujours peu ou prou à la stratégie que le jeune Wallace de la biographie cherchait à transcender. (Dans son dernier tweet avant la curée, Ellis avait réaffirmé combien «le rejet de la sentimentalité petit-bras est la chose la plus furieusement importante qu'un artiste peut accomplir aujourd'hui, dans ce moment historique»). S'il est peut-être cruel de s'attaquer à un contemporain qui n'est plus là pour se défendre, il est vrai que «Saint DFW», comme l'appelle sarcastiquement Ellis, a tiré le premier.

Forrest Wickman

Traduit par Peggy Sastre

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