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Le Danieli, la tentation de Venise

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 09.09.2012 à 9 h 10

Le palace, mythique, incarne à jamais la légende et l'identité vénitiennes.

La Terrazza du Danieli

La Terrazza du Danieli

Voici un palace mythique qui défie le temps. Depuis sa création en 1822 par le signore Giuseppe Dal Niel, hôtelier visionnaire, le Danieli à la façade byzantine –comme la basilique Saint-Marc– a conservé sa structure originelle, ses couleurs rouge et ocre, et son altière beauté. [Retrouvez également une sélection d'adresses vénitiennes]

C’est le type même du palazzo-musée, transformé magistralement en hôtel de luxe au début du XIXe siècle, grande époque de voyages. C’est là, sur le quai des Schiavoni, que vont séjourner les grands de ce monde car le Danieli incarne à jamais la légende et l’identité vénitiennes –c’est pourquoi il frôle chaque année les 85% d’occupation.

Ancré dans l’histoire de la Sérénissime, le palazzo tout proche du Pont des Soupirs, le plus fameux de la cité, a été la demeure familiale du doge Enrico Dandolo de 1192 à 1205. Le 41e doge élu par ses pairs n’avait que quelques pas à accomplir pour rejoindre le palais ducal, siège du gouvernement, des magistratures, des tribunaux et des prisons –un des plus beaux exemples d’art gothique, édifié sur le bassin de Saint-Marc.

Le hall du Danieli

C’est le doge Dandolo, homme de culture et de tradition, qui a fait édifier son palazzo selon le style chantourné de l’époque, prise entre les influences de l’Orient et de l’Occident. On découvre son portrait austère en deux tableaux accrochés dans la superbe suite royale du premier étage, le doge porte le bonnet ducal «le corno», attribut du prince régnant sur la cité lacustre, distribuant au peuple, les premiers jours du printemps, le «risi e bisi», le riz aux petits pois, cadeau gourmand très attendu des Vénitiens.

Un symbole de la puissance vénitienne

Même s’il a été agrandi de deux bâtiments plus récents –le Danieli Excelsior date de 1948– le Danieli aux cinq étages, face à l’Île de San Giorgio Maggiore, symbolise la puissance de la cité chère à Marco Polo, la domination des pierres et le culte de l’art pictural: des toiles superbes de Tintoret, Véronèse et Titien sont visibles dans le palais ducal.

Posé sur le quai des Schiavoni (Esclavons), vers l’Arsenal et le Lido, le Danieli jouit de la meilleure situation géographique, face à la mer, et si proche de la place Saint-Marc, de la basilique, des lions et des bureaux des procuraties, au cœur de la cité lacustre. C’est le plus ancien hôtel de Venise –et d’Europe avec les Trois Rois à Bâle. Il a été le premier à offrir l’eau courante, l’électricité et un ascenseur.

Dans le hall d’entrée, il y a tout de la majesté du palazzo royal où sont accumulées les trouvailles artistiques: l’escalier en marbre de Carrare, les colonnes de marbre rose, la hauteur du plafond à caissons dorés, les lustres de Seguso, les fenêtres en ogives, la cheminée aux anges sculptés, le velours rouge, les tissus damassés de Rubelli, tout cela restitue le goût intense de la vie dans un noble palais à l’époque de la splendeur séculaire de Venise. C’est pourquoi l’or, le bois doré sont partout: oui, un admirable lieu de mémoire. L’enchantement saisit le regard et vous laisse pantois d’admiration par l’extrême souci du détail juste.

Un enchantement permanent

En dépit des multiples changements de propriétaires (la chaîne italienne Ciga, l’Aga Khan), le Danieli qui approche de son 200e anniversaire, en 2022, a été maintenu dans son jus grâce aux édiles de Venise, à la direction des Monuments Historiques de la cité, très soucieuse de la préservation des œuvres majeures –et Dieu sait que la ville aux 400 ponts et 30 musées en recèle! Plus du tiers des monuments de toute l’Italie.

La modernité du confort –air conditionné, insonorisation, équipements technologiques, écrans plats, Wifi– n’a en rien abîmé l’ensemble architectural qui a été enrichi en 2008 dans les intérieurs par Jacques Garcia, décorateur de 50 chambres (couleur rouge dominante) dans le Danieli Excelsior et à la Terrazza, le restaurant à la vue panoramique du 5e étage, l’un des joyaux du palazzo, vue à 180 degrés sur la lagune, la cité, l’Île de la Giudecca et l’océan au loin. Un «must» absolu.

Vue du Danieli

Au printemps dernier, Pierre-Yves Rochon, fameux architecte d’intérieur (le Four Seasons à Paris, les Crayères à Reims, les restaurants de Joël Robuchon dans le monde) s’est attaqué à la restauration ô combien délicate des quatre grandes suites dites «signatures» de l’ex-palazzo Dandolo, d’abord celle du doge, 150 mètres carrés, tout en bois doré, marbres, plafonds armoriés, parquet d’origine et tableaux de genre, c’est l’un des chefs-d’œuvre du Danieli par les dimensions impressionnantes, l’espace, le mobilier vénitien et la vue des balcons sur le bassin de Saint-Marc: une authentique leçon de «fine art».

Cette suite royale (la 31-33) –pour deux personnes– est réservée aux chefs d’Etats comme Giorgio Napolitano, président de la République italienne, ou à des stars de tous acabits (6.000 euros la nuit). Les trois autres suites font référence à Greta Garbo (la 36-38), à Grace Kelly (la 76-78) et à Maria Callas (la 68-70) qui a rencontré Aristote Onassis dans l’hôtel après un opéra à la Fenice. Venise, cité bénie pour l’amour.

La suite de George Sand et Alfred de Musset

Reste la charmante suite 10-12, très demandée par la clientèle française, donnant sur les eaux, où Georges Sand et Alfred de Musset ont vécu en décembre 1833 une tragique passion amoureuse –elle a quitté le génial poète romantique pour le docteur Pietro Pagello, son médecin. Un grand hôtel, c’est aussi une certaine clientèle: des happy few ou pèlerins vénitiens comme le furent Henri Taine, Henri de Regnier, Jean Giono, Lady Di, Jean d’Ormesson et Philippe Sollers.

L’exigence majeure des clients du Danieli, ce qu’il demandent en réservant, c’est d’avoir une chambre ou une suite ouvertes sur le bassin de Saint-Marc: une cinquantaine de clés, une vingtaine de suites avec terrasse et fauteuils. Les prix sont plus élevés, tout dépend de l’époque, affluence à la fin de l’année, pour le Carnaval en février, pour la fête du Redentore en juillet ou pour la Mostra del Cinema fin août.

Il faut savoir que le séjour sur la lagune aux millions de pilotis est transformé par la contemplation de la vie aquatique, le mouvement des vaporetti, la procession des gondoles (80 euros la demi-heure, chanson O Sole Mio comprise) et des barques transportant tout jusqu’aux dépouilles des défunts.

L’observation des activités nautiques, de l’art dans la rue, il suffit de lever le nez, c’est «la pâture de mes yeux», disait Nietzsche. On notera combien les bâtiments anciens sont préservés de toute blessure publicitaire, à l’exception de l’énorme panneau de cent mètres carrés vantant une marque de vêtements, défigurant l’ancien Palais de la Monnaie, à l’angle de la place Saint-Marc. Où trouver des fonds pour entretenir des palazzi et des églises de huit à dix siècles?

S'arrêter boire un verre au bar, dans l'ombre

Grâce à la municipalité et au maire Giorgio Orsoni, attaché à préserver ce patrimoine ancestral, le Danieli est ouvert aux touristes (22 millions en 2011) qui ont tout loisir de franchir le tour en acajou et de se promener dans le vestibule central, ce vaste salon à vitraux, aux multiples recoins pour l’intimité et le repos des jambes. Ah s’asseoir à Venise!

Au bar qui est là, dans l’ombre, l’un des mieux fréquentés d’Italie, on peut se désaltérer d’une flûte de prosecco pétillant (19 euros), d’un verre de champagne Perrier Jouët (21 euros), ou se nourrir d’un toast au jambon San Daniele et de fromage (16 euros). Les Vénitiens de souche ou de passage lors de la Biennale et du Carnaval, très prisé des Français, se donnent rendez-vous au bar glamour du Danieli.

Comme nombre de grands hôtels de luxe (quatre nouveaux palaces officiels en France), le Danieli accueille, hors saison touristique, des groupes de 80 à 120 personnes –salle de réunions Marco Polo et banquets pour une centaine de convives.

En dehors de cela, le Danieli demeure l’adresse incontournable pour les mariages et lunes de miel, des forfaits sont prévus par la direction de l’hôtel assurée par Christophe Mercier, un Français spécialisé dans le marketing, recruté par Starwood, la société américaine qui gère le Danieli, le Gritti cher à Hemingway (réouverture en février 2013) et le Westin Europa sur le Grand Canal (6 kilomètres de long).

Le propriétaire des murs (coût 200 millions d’euros), le promoteur milanais Statuto s’est montré respectueux du passé fabuleux de l’hôtel et attaché à son bon fonctionnement –à noter que l’heureux propriétaire n’a pas dupliqué ni commercialisé l’enseigne: il n’y a qu’un seul Danieli sur le globe.

Nicolas de Rabaudy

  • Riva degli Schiavoni 4196 Castello. Tél.: 00 39 041 522 6480. Chambres à partir de 300 euros, selon la saison et les manifestations.

Une sélection de restaurants à Venise

La profusion de tables, réparties dans les différents quartiers, mêle le meilleur et le pire, des menus touristiques à 18 euros aux trattorias exposant, dans les rues, poissons et crustacés gelés par la glace… Il faut savoir où l’on va s’attabler et s’informer auprès d’autochtones des vraies bonnes adresses, celles des Vénitiens, en priorité.

Le Michelin Italie recense une quarantaine d’enseignes de tradition vénitienne –aucun restaurant français ni même un japonais. Nombre d’hôtels ne servent pas de repas. Les vrais amoureux de la cité sur pilotis (4 millions sous la basilique Saint-Marc) privilégient le site, la beauté du lieu, le vue dégagée sur un monument (la Salute) à la chère souvent moyenne, répétitive: il n’y a que trois étoilés Michelin à Venise.

La Terrazza du Danieli

Il faut monter au 5e étage par l’ascenseur pour découvrir le formidable spectacle de l’animation maritime sur le Grand Canal, l’Île de la Giudecca, le Campanile de San Giorgio Maggiore et, à droite, la basilique de la Salute de 1631. La Venise des origines, des doges, des palazzi est devant vos yeux comme à la Tour d’Argent, c’est Paris qui est à vos pieds. Voici le grand restaurant de l’hôtel légendaire, aménagé sur une vaste terrasse pour cent couverts, déjeuner, dîner et petit déjeuner plantureux. Un «must» pour les pèlerins à Venise.

En cuisine, le chef Gian Nicola Colucci, Turinois passé par Capri et l’ex-trois étoiles de Sant-Agata sur le Golfe de Naples, conjugue les influences méditerranéennes, vénitiennes et orientales en évitant les ritournelles de palaces internationaux –c’est pourquoi il affiche complet tous les soirs.

Le matin, le chef du Danieli, un quinqua à l’œil vif et à la gestuelle de maestro, s’en va au marché des poissons du Rialto pour choisir les bars (branzino), le Saint-Pierre (John Dory), le homard (astice) l’été, c’est la saison. Les légumes viennent pour partie de l’Île de San Erasmo, artichauts et herbes fraîches, et le bœuf des Apennins sauce teriyaki. L’assiette de poissons, cuits ou fumés et les sauces d’accompagnement, est exemplaire (40 euros), tout comme le bar découpé en salle escorté de légumes. Plats sans gluten ni sucre et végétariens. Linguine vongole, le «must» (28 euros). Vins au verre.

  • Riva degli Schiavoni 4196 Castello. Tél.: 00 39 041 522 6480. Pas de menu. Carte de 80 à 120 euros. Ouvert tous les jours.

Harry’s Bar

L’ancienne trattoria de pêcheurs, inventée par l’ex-barman Guiseppe Cipriani après la deuxième guerre, est devenue un restaurant glamour, très tendance en saison. Préparations bien tournées de la mémoire vénitienne: crème de tomate froide (12 euros), risotto primavera (42 euros), scampi fritti (52 euros), meringue et glace au chocolat (20 euros).

  • Calle Vallaresso 1323. Tél.: 00 39 041 528 5777. Menu à 77 euros. Carte chère autour de 80 euros, vins en carafe, et réservation obligatoire pour le dîner très couru. Le rez-de-chaussée pour les têtes connues comme chez Lipp. Réductions pour les habitués. Fermé lundi.

Cip’s Club

Magnifiquement située sur le quai du Cipriani, à la Giudecca, la trattoria élégante du grand hôtel à piscine olympique accueille les résidents et les autres amoureux de Venise saisis par la superbe vue sur les monuments historiques de la place Saint-Marc. Cuisine simple, d’esprit vénitien, risotto aux câpres et olives (28 euros), escalope de veau finement panée et spaghetti à la tomate (42 euros), foie de veau et polenta (40 euros). Rouge toscan de Cappanelle au verre (18 euros).

  • Sestiere Giudecca, 10. Tél.: 00 39 041 520 7744.

Caffè Quadri

En face du café Florian, place Saint-Marc, le plus ancien restaurant de Venise (1638) repris, dynamisé par les frères Alajmo, propriétaires du Quadri à Padoue, extraordinaire trois étoiles de cucina italiana modernisée par le cadet Massimiliano. Au rez-de-chaussée du Quadri, un éventail de plats vénitiens: jambon Culatello (18 euros), pasta et risotti, grand choix de glaces. Au premier, grande cuisine très élaborée par le chef Silvio: admirables ravioli de burrata sauce aux clams (30 euros). Un beau dîner coûteux sur le «salon de l’Europe» comme disait Stendhal de la place Saint-Marc. Orchestre le soir. Pour savourer un Bellini ou un capuccino. Un moment de rêve.

  • Piazza San Marco, 121. Tél.: 00 39 041 522 2105.
De Pisis

En face du musée de François Pinault et de la Salute, le restaurant terrasse du Bauer dont le service est rythmé par les mouvements des gondoles. Tout Venise est là. Le chef Giovanni Ciresa est le prince du «risi e bisi », le risotto aux petits pois (26 euros), une merveille de moelleux «al onda», et les tagliatelles aux cèpes de la campagne (30 euros). D’autres plats de luxe pour palais exigeants au dîner dans la nuit douce.

  • San Marco 1413/d. Tél.: 00 39 041 520 7022. Carte de 70 à 110 euros. Pinot gris au verre. Pas de fermeture.

L’Estate

C’est le restaurant en plein air, pelouse anglaise, de l’Hôtel Bauer Palladio, sur l’Île de la Giudecca. Une adresse secrète dans un ancien monastère à la façade dépouillée de Palladio, grands murs et sérénité reposante. Le chef Alessandro, Vénitien, cuit à merveille les pâtes Maltagliati aux fruits de mer (20 euros). Médaillons de saint-pierre aux légumes (28 euros). Cabernet franc de Frioul au verre (18 euros). Peu de couverts. Le calme absolu.

  • Isola de la Giudecca. 66 chambres à partir de 240 euros. Tél. 00 39 041 520 7022.
Nicolas de Rabaudy
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