Les élèves français sont-ils les plus malheureux au monde?

Rentrée scolaire à Marseille, le 4 septembre 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Rentrée scolaire à Marseille, le 4 septembre 2012. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Avant la rentrée, le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon a déclaré que les élèves français étaient, avec les Japonais, les plus malheureux. Une déclaration qui doit être nuancée mais qui repose sur des constats très concrets.

Plus de 12 millions d’élèves ont fait leur rentrée scolaire, mardi 4 septembre. A cette occasion, Vincent Peillon, le ministre de l’Education nationale, a tenu à relancer le débat sur la notation. Une semaine jour pour jour avant la rentrée, il expliquait sur i-Télé son désir de faire «évoluer les notes», argument-massue à la clef:

«Vous savez, les élèves de France, à part les petits japonais, sont les plus malheureux au monde!»

Non, nous ne le savions pas. Et pour cause, cette conclusion précise n’apparaît nulle part. Si le ministère de l’Education nous a vaguement orientés vers une étude de l’OCDE datant de 2009, «Assurer le bien-être des enfants», celle-ci ne concerne que les 35 pays industrialisés membres de l’organisation. Et encore, pas tous, puisqu’elle précise: «Pas de données disponibles» pour… le Japon en ce qui concerne la «qualité de vie scolaire». La France, elle, est classée seulement 22e sur 25 pays sur ce critère (calculé à partir du nombre de «brimades» signalé par les élèves et de leur sentiment général sur l’école), devançant seulement la Grèce, le Luxembourg et la Slovaquie.

Contacté pour savoir si une étude contenait l’argument avancé par Vincent Peillon, l’OCDE a affirmé ne pas en avoir connaissance. Selon nos informations, que le ministère s’est refusé à commenter, le ministre de l’Education aurait exprimé cet argument (que l’on retrouve également dans de nombreux articles de médias) sans s'appuyer sur une source précise.

Néanmoins, l’argumentaire du ministre n’est pas totalement sans fondement. Une autre étude menée par l’OCDE dans le cadre de Pisa, un programme comparatif d’évaluation des performances scolaires, et intitulée «L’apprentissage des élèves: attitudes, engagement et stratégies», affirme que les élèves français et japonais font partie des plus stressés en ce qui concerne une matière précise: les mathématiques.

Par exemple, la proportion d’élèves qui disent être très tendus lorsqu’ils ont un devoir de mathématiques à faire représente plus de 50% en France et au Japon, contre 7% seulement en Finlande. L’OCDE calcule un «indice d’anxiété» où, en la matière, il n'y a que la Tunisie, le Brésil, la Thaïlande, le Mexique et la Corée (seuls ces deux derniers étant membres de l’OCDE) pour faire pire.

Si dire que les Français et les Japonais sont les plus malheureux à l’école est un peu abrupt, difficile de nier qu’ils font probablement partie des plus stressés. Les deux systèmes éducatifs se rejoignent sur une valeur essentielle que l’on retrouve peu, ou du moins de manière moins prononcée, dans les autres pays: l’élitisme.

«Faire partie des meilleurs est une préoccupation constante des Japonais, mais aussi des Français. C’est culturel», explique Jean-François Sabouret, sociologue de l’éducation spécialiste du Japon, qui estime cependant que cette pression ne rend pas forcément les Japonais particulièrement malheureux: jusqu’à 12 ans, ils profitent d’une école où «la liberté et la créativité» sont le maître mot, avec un système fondé sur l’encouragement afin de toujours rendre l’élève motivé. Selon l’OCDE, le Japon se classe d’ailleurs largement devant la France en termes de «bien-être éducatif», indicateur fondé sur l’analyse des résultats scolaires et des inégalités de résultats entre élèves.

En France, à l’inverse, seulement 21,4% des enfants de 11, 13 et 15 ans déclarent aimer aller à l’école, ce qui fait de la France le 19e pays sur 25 de ceux testés par l’OCDE.  Comment expliquer ce chiffre?

1. La pression due aux notes

Le débat sur le système de notation français est de plus en plus présent. C’est même devenu le cheval de bataille de la FCPE (Fédération des conseils de parents d'élèves). Pour Valérie Merch-Popelier, secrétaire générale de l’association de parents d’élèves, ce système n’encourage pas les élèves. Bien qu’il faille évaluer leurs acquis, il n’est pas nécessaire de raturer leurs copies de rouge et de «bonhommes qui grimacent» au primaire et au collège.

De plus, un élève aux résultats mauvais en mathématiques peut très bien s’avérer excellent en musique. Or, on ne prendra pas en compte ses compétences dans ce domaine puisque ce qui compte en France «c’est les mathématiques et le français. Point».

La responsable de l’association de parents d’élèves a été surprise lorsqu’elle a découvert le système britannique, notamment en sport:

«Lors de jeux, il est tout à fait possible qu’il y ait plusieurs gagnants. En France, en cas d’ex-equo, il faut absolument départager les vainqueurs pour effectuer un classement. Il y a toujours un gagnant et un perdant.»

Au final, l’élève éprouve un manque de confiance en lui qui se traduit souvent par le refus de répondre. Selon Valérie et Peter Gumbel, auteur du livre On achève bien les écoliers, les élèves français étonnent leurs voisins européens: ils sont les champions en termes de «page blanche»: quand ils ont des doutes, plutôt que «tenter le tout pour le tout», ils préfèrent ne pas répondre de peur de dire «une bêtise».

Enfin, le système de notation est difficilement «lisible»: un 12/20 en philosophie ne «vaut» pas un 12/20 en français. De plus, il est pratiquement impossible d’obtenir un 20/20. Il est par contre nettement plus possible de se voir attribuer un zéro. Difficile de se sentir motivé.

2. La peur du redoublement

La France est championne de l’OCDE en termes de redoublement: 38% des élèves ont déclaré avoir redoublé au moins une fois, soit un tiers des étudiants. Problème: le redoublement est loin d’aider les élèves.

Premier effet: le sentiment d’échec. L’élève perd confiance en lui. Ensuite, si certains en profitent pour prendre un nouveau départ, la plupart se retrouvent déracinés. Ils ne sont plus avec leurs amis et doivent s’intégrer à une nouvelle classe. Valérie Merch-Potelier regrette que, parce qu’ils sont faibles dans quelques matières, ces élèves doivent refaire le programme entier d’autres matières qu’ils ont pourtant réussies l’année précédent. «Ils sont découragés et démotivés», explique-t-elle.

Jean-François Sabouret explique qu’au Japon, le redoublement n’existe pas. Si l’élève est trop faible dans une matière, on fait en sorte… qu’il travaille plus. Ainsi, l’enseignant est considéré comme «responsable» de ce retard sur le programme et prend sur son temps pour lui donner des cours particuliers dans sa matière. 

3. Un manque d’appropriation

En France, les élèves passent de 25 heures à 28 heures par semaine au collège, et entre 30 heures et 40 heures au lycée. Autrement dit, l’école est leur deuxième maison. Pourtant, ils ne s’approprient pas réellement l’école.  Au Japon notamment, les élèves cultivent le jardin de leur école, nettoient le bâtiment… ils s’investissent.

D’après Peter Gumbel, le principal problème vient de la «culture des salles de classe». Arrivé en France en 2002, il a été choqué par la violence du système d’éducation français et l’angoisse des élèves: un sur quatre a mal au ventre ou à la tête une fois par semaine, 40% se plaignent d’insomnies fréquentes…

Il a constaté que pour les Français il faut souffrir pour apprendre. Il n’y pas de place pour la confiance, la motivation ou la notion de plaisir:

«En France, c’est historique et culturel, on se préoccupe uniquement de la transition des savoirs et pas de la façon dont on apprend. La satisfaction ressentie lors de l’apprentissage n’est pas importante.»

Selon lui, dans les autres pays, il existe une véritable notion de «communauté» à l’école, notamment dans les pays du nord, souvent pris en modèle. Même si une matière ou un professeur n’est pas apprécié, on se sent lié à son école grâce notamment aux activités comme la musique ou le sport, qui sont de véritables exutoires.

Selon l’auteur, cette notion de «plaisir» lors de l’apprentissage arrive enfin en France. Depuis deux ou trois ans, on assiste à un débat pour trouver une façon de rendre l’école plus plus agréable pour les élèves. Un bon signe pour l’avenir. La solution? Revoir la formation des enseignants.

4. Des professeurs et parents sous pression

Professeurs et parents sont aussi victimes de ce système et, par ricochet, leurs élèves et enfants. Pour la FCPE, les parents sont tiraillés entre l’envie de voir leur enfants s’épanouir dans les études et avoir de bons résultats, et le fait de ne pas vouloir faire le gendarme: le «comment était ta journée?» embraye rapidement sur le «Tu as eu des notes?». Parfois même plus inquiets et stressés que leurs enfants, ils peuvent difficilement les relaxer et leur faire relativiser.

Du côté des enseignants, cela ne va pas mieux. Les sondages montrent que depuis cinq ans, le stress des enseignants a nettement augmenté. Un métier peu valorisé, mal payé, des relations tendues avec les parents, la pression de terminer le programme à temps… Ce ne sont pas leurs qualités (ou défauts) qui sont remis en cause, mais plutôt leur formation qui occulte toute la dimension «humaine» entre professeurs et élèves.

Au final, les parents et les enseignants sont stressés et désarmés et ont du mal à offrir un cadre stable et rassurant à l’élève. Conclusion de Peter Gumbel: «On est loin d’une communauté heureuse. C’est triste, l’école est tellement importante.» 

Ludivine Olives

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