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Jacques Attali: Cent milliards

Jacques Attali, mis à jour le 07.09.2012 à 5 h 17

C'est le nombre d'êtres humains qui ont vécu sur la Terre, depuis le premier. C’est aussi le nombre de neurones de chacun de nos cerveaux. Une coïncidence?

Moscou, vue d'un hublot en octobre 2010. REUTERS/Alexander Demianchuk

Moscou, vue d'un hublot en octobre 2010. REUTERS/Alexander Demianchuk

J’aime ces questions naïves et redoutables, que tous les enfants du monde s’entêtent à poser à leurs parents et dont la réponse est presque impossible à exprimer en termes simples, non scientifiques. Ainsi de: «Pourquoi le ciel est-il bleu?» Ou encore: «Si Dieu peut tout, peut-il décider qu’il n’existe pas?»

Parmi celles-ci, l’une, venue à l’esprit de bien des enfants et à laquelle peu de parents ont su fournir une réponse exacte, même approximativement: «Combien d’êtres humains ont vécu sur la Terre, depuis le premier?»

Question doublement redoutable. Parce qu’il faut d’abord définir qui est «le premier homme» (l’humanité commence quand? Avec Adam et Eve? Avec le Rudolphensis? Avec le sapiens sapiens? Avec le Neandertal?). Parce qu’il faut ensuite faire le total des centaines ou des milliers de générations qui se sont succédées sur la planète. En langage mathématique, on appellerait cela la sommation d’une suite, si longue et si complexe (il faudrait, pour être exact, tenir compte avec précision de chaque vie) qu’elle se rapproche plutôt de la résolution d’une intégrale.

Le consensus des scientifiques aujourd’hui est que ce nombre tourne autour de 100 milliards. Et que, compte tenu de la lenteur du démarrage de la croissance démographique de l’espèce humaine, le point de départ compte assez peu.

100 milliards d’êtres humains ont donc vécu jusqu’aujourd’hui. Que leur vie ait été brève ou longue, qu’ils aient été esclaves ou puissants, routiniers ou créatifs, pacifiques ou violents, ils ont tous, d’une façon ou d’une autre, façonné le monde où nous sommes: les scientifiques s’accordent à dire que, en raison des rapports de pouvoir et des progrès techniques, moins de 15% du potentiel de l’humanité a pu être jusqu’aujourd’hui valorisé.

D’une certaine façon, le monde actuel n’est que le résultat de ces cent milliards de vies. Auquel il faudrait ajouter le rôle d’un nombre infiniment plus vertigineux de tous les êtres vivants, végétaux et animaux, qui s’y sont succédé aussi.

Coïncidence? Cent milliards, c’est aussi le nombre de neurones de chacun de nos cerveaux. C’est par eux, que mystérieusement, s’organise la mémoire, l’apprentissage, la lecture, l’écriture, l’intuition, la création. Autre coïncidence: 15% c’est aussi le nombre de nos neurones qui sont actifs.

Une façon de se souvenir que chaque être humain est une humanité à lui tout seul, qu’il en contient les forces et les faiblesses; toutes les grandeurs, et toutes les monstruosités. Qu’il doit donc être traité aussi sérieusement, aussi précieusement.

On pourrait être plus vertigineux encore: chaque neurone peut avoir 10.000 connexions avec d’autres neurones. Soit un million de milliards de connexions pour chaque être humain, qui peut lui-même avoir des connexions avec quelques 1.000 êtres humains aujourd’hui et plus encore demain. Soit au total dix puissances 18 (1 suivi de 18 zéros) relations entre êtres humains depuis la naissance de l’humanité; et ce nombre va croître de plus en plus vite, avec la croissance démographique, l’amélioration de l’éducation et les réseaux de communication.

Il arrivera même un jour, bientôt, où le nombre de relations entre les êtres vivant au même moment sur la Terre sera supérieur au nombre de relations totales qu’auront eu entre eux tous les êtres humains de toutes les générations précédentes.

Qu’en feront-ils? Qu’en ferons-nous?

L’humanité commence. N’en gaspillons rien.

Jacques Attali

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